Poésies, 1830· Élégies
À mes enfants
Oui, nous allons encore‖ essayer un voyage.Avril est né d’hier,‖ il vole au fond des bois.Doux avril ! on entend‖ partout sa jeune voix ;Partout ses doigts légers‖ déroulent le feuillage.La nature s’habille ;‖ il faut prendre l’essor.À l’ombre de ma vie‖ abritez voire sort,Innocents pèlerins,‖ suivez ma destinée.Dans la vôtre, que Dieu‖ rende plus fortunée,Allez cueillir des jours‖ libres et triomphants ;Moi, je bénis les miens :‖ vous êtes mes enfants !Le mortel le plus humble‖ est fier de son ouvrage.Combien ce tendre orgueil‖ m’a donné de courage !Oh ! que de fois, sensible‖ et vaine tour à tour,J’ai pensé qu’une reine‖ envierait ma fortune !Et je plaignais la reine‖ en sa gloire importune :Elle est à plaindre ; elle a‖ d’autres soins que l’amour.
Sur son enfant qui dort‖ ces grilles formidables,Ces gardes sans sommeil,‖ à l’œil toujours ouvert,Ces hommes habillés de fer,Disent que les palais‖ sont des lieux redoutables.Ses baisers maternels‖ par jour lui sont comptés ;Jamais sans des témoins‖ son cœur ne se déploie ;Et tous ses mouvements‖ de tristesse et de joieSous son manteau de reine‖ expirent arrêtés.Elle n’a que ses yeux‖ pour répandre son âme,Pour caresser l’objet‖ de ses pures douleurs ;Son enfant l’appelle : « Madame ! »Et Dieu seul voit tomber ses pleurs.
Moi, par le monde errante,‖ et partout étrangère,À vos berceaux de mousse‖ à la hâte formés,Seule, ardente à veiller‖ mes amours tant aimés,J’ai trouvé l’heure agile‖ et ma tâche légère.Et vous, enveloppés‖ de pavots frais et purs,Vous laissez votre vie‖ à ma garde attentive ;Vos doux jeux me rendent captive ;Vos rêves ne sont pas moins sûrs.Confiants, vous dansez‖ quand votre mère chante ;Son baiser vous délasse‖ et vous mène au sommeil,Sans prévoir que souvent‖ la voix qui vous enchanteVa prier dans les pleurs‖ jusqu’à votre réveil.Ignorez-le toujours !‖ toujours, s’il est possible,Puisez dans mes regards‖ votre sécurité ;Ils vous adouciront‖ la triste véritéQui déchire le plus sensible !
Quand j’emportai vos jours‖ loin d’un ciel sans chaleur.Je vous couvais encore,‖ ô ma jeune famille !Et je sentais naître ma filleDans mon sein tout blessé‖ des flèches du malheur.Vous partagiez déjà‖ notre errant esclavage,Dociles émigrés !‖ faibles, tremblants et doux,À peine éclos sur le rivage,Vos mobiles destins‖ s’envolaient avec nous.Que ne peut-on fixer‖ votre trace légère,Votre audace riante,‖ à la crainte étrangère !Age heureux ! courts instants‖ des naïves erreurs !Inhabile aux soupçons,‖ aux jalouses fureurs,Moi seule, en vous berçant‖ d’amour, de mélodie,Je vous inoculai‖ ma douce maladie.Déjà vous bégayez‖ d’imparfaites chansons,Et vos voix et vos cœurs‖ vibrent de mes leçons.De ce peu que je sais‖ je vous instruis moi-même ;Je vous aide à m’aimer‖ autant que je vous aime ;Je vous aide à chercher‖ les mots les plus touchants,Pour charmer votre père‖ attendri de vos chants.Je vous dis : « Aimez Dieu,‖ car lui seul nous protège,Lui seul vous aime, enfants,‖ comme si les grandeursÀ vos fronts ingénus‖ attachaient leurs splendeurs.Il prête sa lumière‖ à notre humble cortège ;Et, pour nous soutenir‖ sur les bords du chemin,Devant nous il étend‖ son invisible main. »
Doux échos de mon âme,‖ écoutez votre mère :Un jour vous serez seuls,‖ par la sentence amèreQui sépare de force‖ entre eux les voyageurs ;Ne craignez pas pour moi‖ d’anathèmes vengeurs ;Relisez ces tableaux‖ d’une innocente vie :Purs et vrais comme vous,‖ ils désarmaient l’envie.Alors devant Dieu seul‖ mettez-vous à genoux,Enfants ! priez pour moi :‖ j’ai tant prié pour vous !Sur la route plus triste‖ errez du moins ensemble !Contemplez ce nuage.‖ Hélas ! il nous ressemble,Il va vite. En courant,‖ levez parfois les yeux :N’ayez peur, mes amis,‖ je serai dans les cieux.
Vous comprendrez alors‖ ces vœux mélancoliquesOù mon âme, n’osant‖ tout haut se révélerDans ses alarmes prophétiques,Vous plaignait sans vous en parler.Car l’imprévoyante colombe,Qui librement passait dans l’air,Au trait parti comme l’éclairTressaille, tourne, expire, tombeAux pieds du tranquille chasseur ;Et nul ange, ici-bas,‖ n’a vengé sa douceur !
Je frissonne. Ma fille !‖ ô soudaines alarmes !Ainsi, qui lit trop loin‖ ne voit plus que des larmes.Dieu ! pardonnez-les moi ;‖ le temps doit m’en punir.Quelle mère en secret‖ ne vit dans l’avenir ?Quelle mère n’a vu‖ la saison des oragesSur ses enfants chéris‖ balancer leurs nuages ?Les pleurs silencieux‖ attendent les plus doux ;Ils souffrent sans le dire,‖ ils meurent à genoux.Mais quoi ! les plus hardis‖ seront-ils moins à plaindre ?Que de pièges là-bas,‖ et que d’écueils à craindre !Que de monde autour d’eux‖ dans ces lointains sentiers,Où leurs pas et leurs vœux‖ se livrent tout entiers ?Cédez, faibles roseaux,‖ ployez sous la tempête,Aux souffles incléments‖ dérobez votre tête !Cœurs d’anges, dont le ciel‖ a semé les penchants,C’est donc aussi pour vous‖ que je crains les méchants !Quoi ! l’amour malheureux ?‖ Quoi ! l’amitié trahie ?L’abandon ?… Non ! je rêve‖ et je suis éblouie ;Non ! ce rayon divin,‖ qui brille en leurs regards,Ne les appelle pas‖ à de tristes hasards ;Non ! l’azur de tes yeux,‖ ô ma belle Hyacinthe,Ne se voilera pas‖ sous d’austères douleurs !…Mais dans tes jeunes mains‖ tu m’apportes des fleurs :Va ! l’augure est heureux,‖ tu n’as pas une absinthe !
Il faut partir. Ce toit‖ qu’il fut doux d’habiter,Qui nous couvrit l’hiver,‖ il faut donc le quitter !Toujours quelque lien‖ se rompra dans l’absence !Je suis comme le lierre‖ arraché malgré lui :J’aimai si longtemps la présenceDe ce que je quitte aujourd’hui !Quoi ! toujours effleurer‖ des rives orageuses ?Quoi ! poursuivre sans cesse‖ un fuyant horizon ?Qui n’a quelque pitié‖ des brebis voyageusesLaissant à chaque haie‖ un peu de leur toison ?Oh ! que de fils brisés‖ dans ma trame affaiblie !Que d’adieux recélés‖ dans le fond de mon cœur !Déjà, je sais déjà‖ comment fuit le bonheur ;Je ne sais pas comme on l’oublie !Mon âme libre encor‖ s’élance en d’autres lieux,D’où me sépare‖ une absence éternelle ;Gomme l’oiseau blessé,‖ qui n’étend plus qu’une ailePour traverser les cieux !
Mais en rendant mes jours‖ à ma tremblante étoile,Soit qu’un dur aquilon‖ fasse frémir ma voile,Soit que d’un ciel brûlant‖ me consume l’ardeur,J’aimerai des vallons‖ la fraîche profondeur ;Ma pensée en soupire,‖ et le saule, et l’yeuse,Et près du clair ruisseau‖ la paisible fileuse,Le bois qui la vit naître‖ et la verra mourir,Me rendront des tableaux‖ qu’il m’est doux de nourrir.Aux coteaux de Lormont‖ j’avais légué ma cendre ;Lormont n’a pas voulu‖ d’un fardeau si léger ;Son ombre est dédaigneuse‖ au malheur étranger ;Dans la barque incertaine‖ il faut donc redescendre.Venez, chers alcyons,‖ pressez-vous sur mon cœur ;Jetez un tendre adieu‖ vers la rive sonore :Je le sens, quelque vœu‖ nous y rappelle encore,Quelque regard nous suit,‖ plein d’un trouble rêveur.Adieu !… ma voix s’altère‖ et tremble dans mes larmesEnfants ! jetez vos voix‖ sur l’aile des zéphyrs ;Dites que j’ai pleuré,‖ dites que mes soupirsRetourneront souvent‖ à ces bords pleins de charmes.Là, de quatre printemps‖ j’ai respiré les fleurs.Ainsi, partout des biens !‖ ainsi, partout des pleurs !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 16[abba] 34[aa] 6[abab]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (136 de 12, 18 de 8, 1 de 6, 1 de 10)· profil 8, 6+6, (4+6), (6)
- Mots à la rime
- a voyage / feuillage féminine, classiqueb bois / voix masculine, classiquea l’essor / sort masculine, non classiquea destinée / fortunée féminine, classiquea triomphants / enfants masculine, classiquea ouvrage / courage féminine, classiquea tour / l’amour masculine, classiqueb fortune / importune féminine, classiquea formidables / redoutables féminine, classiqueb ouvert / fer masculine, non classiquea comptés / arrêtés masculine, classiqueb déploie / joie féminine, classiquea âme / Madame féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquea étrangère / légère féminine, classiqueb formés / aimés masculine, classiquea purs / sûrs masculine, classiqueb attentive / captive féminine, classiquea chante / enchante féminine, classiqueb sommeil / réveil masculine, classiquea possible / sensible féminine, classiqueb sécurité / vérité masculine, classiquea chaleur / malheur masculine, classiqueb famille / fille féminine, classiquea esclavage / rivage féminine, classiqueb doux / nous masculine, classiquea légère / étrangère féminine, classiquea erreurs / fureurs masculine, classiquea mélodie / maladie féminine, classiquea chansons / leçons masculine, classiquea moi-même / aime féminine, classiquea touchants / chants masculine, classiquea protège / cortège féminine, classiqueb grandeurs / splendeurs masculine, classiquea chemin / main masculine, classiquea mère / amère féminine, classiquea voyageurs / vengeurs masculine, classiquea vie / l’envie féminine, classiquea genoux / vous masculine, classiquea ensemble / ressemble féminine, classiquea yeux / cieux masculine, classiquea mélancoliques / prophétiques féminine, classiqueb révéler / parler masculine, classiquea colombe / tombe féminine, classiqueb l’air / l’éclair masculine, classiquea chasseur / douceur masculine, classiquea alarmes / larmes féminine, classiquea punir / l’avenir masculine, classiquea orages / nuages féminine, classiquea doux / genoux masculine, classiquea plaindre / craindre féminine, classiquea sentiers / entiers masculine, classiquea tempête / tête féminine, classiquea penchants / méchants masculine, classiquea trahie / éblouie féminine, classiquea regards / hasards masculine, classiquea Hyacinthe / absinthe féminine, classiqueb douleurs / fleurs masculine, classiquea d’habiter / quitter masculine, classiquea l’absence / présence féminine, classiqueb lui / aujourd’hui masculine, classiquea orageuses / voyageuses féminine, classiqueb horizon / toison masculine, classiquea affaiblie / l’oublie féminine, classiqueb cœur / bonheur masculine, classiquea lieux / cieux masculine, classiqueb éternelle / aile féminine, classiquea étoile / voile féminine, classiquea l’ardeur / profondeur masculine, classiquea l’yeuse / fileuse féminine, classiquea mourir / nourrir masculine, classiquea cendre / redescendre féminine, classiqueb léger / étranger masculine, classiquea cœur / rêveur masculine, classiqueb sonore / encore féminine, classiquea larmes / charmes féminine, classiqueb zéphyrs / soupirs masculine, classiquea fleurs / pleurs masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
156 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources