Poésies, 1830· Poésies inédites mélanges
La première heure de l’année
Minuit ! l’année expire ;‖ et l’année est éclose.Une reine nouvelle‖ entre dans l’univers :Reine enfant, dans ses mains‖ que de hochets divers,Que son sceptre est léger‖ sur l’enfant qui repose !Je voudrais l’être encor‖ pour te voir plus longtemps,Pour sentir ton berceau‖ près de ma frêle vie,Pour enchaîner ma trame‖ à tes premiers instants,Pour être de toi seul‖ et charmée et suivie !Au doux frémissement‖ dont l’air est agité,Aux ardentes lueurs‖ que la lampe a jeté,On dirait que le ciel‖ entr’ouvre ma demeure ;La jeune Année y tinte ;‖ et, d’un vœu tourmenté,Tu reviens avec moi‖ goûter sa première heure !D’une aile palpitante‖ elle étend les ressorts ;Ses jours, déjà comptés,‖ couvent sous sa ceinture.Qu’ils soient riches de fleurs,‖ nos faciles trésors,Nos parfums, seul encens‖ dont j’aime la culture !
Après tant de contrainte,‖ ô toi qui m’es rendu,Dans le désordre heureux‖ de la foule écoulée,Que ta ruse est charmante !‖ et que j’en suis troublée !Minuit nous frappe ensemble,‖ et je n’ai rien perdu !J’enlace dans tes bras‖ à la fois deux années ;Une chaîne de plus‖ serre nos destinées.Quel bonheur ! je la vois‖ naître dans ton regard.En l’écoutant venir‖ tes vœux m’ont embrasée ;J’ai salué du cœur‖ ta rêveuse pensée,Et la force me manque‖ à te dire : Il est tard !
Il n’est pas tard : Minuit !‖ Le timbre vibre encore ;Écoute : c’est l’adieu‖ d’un si doux souvenir !Écoute : c’est l’espoir‖ d’un si doux avenir !Du temps pour les cœurs purs‖ que la voix est sonore !Comme il est plein d’amour‖ en passant près de toi !Il compte nos soupirs…‖ Entends-tu comme moi ?Ce qu’il t’a révélé‖ voudras-tu me l’apprendre ?Oui, viens ! d’autres que toi‖ ne me font rien comprendre.On croit mes jours troublés‖ d’un triste égarement,Et tu les as comblés‖ d’espérance et de joie.Mais, pour oser répandre‖ un si cher sentiment,Il faut que je te parle,‖ il faut que je te voie.Dans tes bras je sais tout ;‖ et demain tu viendras ;Laisse-moi donc ce soir‖ me sauver de tes bras.Quand je t’attends, demain,‖ c’est le nom de la vie ;C’est le ciel sans mourir,‖ et tu réponds : Demain !Tes yeux parlent sur moi,‖ ta main est dans ma main ;Ne promets rien de plus‖ à mon âme ravie.Que demander ? J’existe‖ et j’aime ! Ah ! sans remordReprends… si tu le peux,‖ ton âme trop charmée :Que faire d’un serment‖ quand on se sent aimée ?Quand on cesse de l’être,‖ empêche-t-il la mort ?
Du feu de tes baisers‖ ne sèche pas mes larmes.Je te la dois cette heure‖ où nous vivons tout bas :Je ne donnerais pas‖ ses furtives alarmesPour l’éternité même‖ où tu ne seras pas.Ne promets rien de plus ;‖ forte est la destinée !Va chercher le repos,‖ il n’est pas en ce lieu.Va ! nous n’arrêtons pas‖ la diligente annéePar nos semblants d’adieux‖ qui prolongent l’adieu.Aime-la ! que demain‖ sa couronne éphémèreTouche tes yeux fermés‖ sous son premier sommeil !Qu’elle apporte à ton cœur,‖ dans le plus frais réveil,Un souvenir d’enfance,‖ un baiser de ta mère !Ta mère ! et puis ta gloire,‖ et puis… pas un regret.Moi, si je n’ai plus d’heure‖ à cette heure pareille,Que son doux souvenir,‖ penché vers mon oreille,Jusqu’à mon dernier jour‖ m’en reparle en secret !
Me voilà seule : il marche‖ au pied de ma croisée.Comme un flambeau, sur lui,‖ la lune s’est posée ;Elle éclaire ses pas‖ qu’il poursuit lentement.Les bras tendus vers moi,‖ j’ai vu glisser son ombre.Quelle nuit ! l’amour même‖ enchante l’hiver sombre,Et l’heure qui s’oublie‖ escorte mon amant.Jeune Année ! aujourd’hui,‖ ne lui dis rien d’austère ;Flatte-le de ma vie :‖ il craint la mort pour moi.Dis que pas un roseau‖ ne tombera sous toi ;Promets-lui… tous les biens‖ qu’il souhaite à la terre ;Dis qu’un timbre éclatant,‖ sur notre âge arrêté,Frappera dans ton cours‖ son âme généreuse ;Dis que ton sein fécond,‖ pour sa jeunesse heureuse,Enfantera la liberté !
Je suis seule… et c’est Dieu‖ qui juge la prière !L’ingrat ! il n’a pensé‖ qu’à moi seule, aujourd’hui !Dieu ! je voudrais vers vous‖ remonter la première,Pour vous la demander,‖ et l’envoyer vers lui !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 11[abba] 6[abab] 1[aabab] 5[aa]
- Mètre
- Alexandrins surtout (82 de 12, 1 de 8)· profil 6+6, (8)
- Mots à la rime
- a éclose / repose féminine, classiqueb l’univers / divers masculine, classiquea longtemps / instants masculine, classiqueb vie / suivie féminine, classiquea agité / jeté / tourmenté masculine, classiqueb demeure / heure féminine, classiquea ressorts / trésors masculine, classiqueb ceinture / culture féminine, classiquea rendu / perdu masculine, classiqueb écoulée / troublée féminine, classiquea années / destinées féminine, classiquea regard / tard masculine, classiqueb embrasée / pensée féminine, classiquea encore / sonore féminine, classiqueb souvenir / avenir masculine, classiquea toi / moi masculine, classiquea l’apprendre / comprendre féminine, classiquea égarement / sentiment masculine, classiqueb joie / voie féminine, classiquea viendras / bras masculine, classiquea vie / ravie féminine, classiqueb Demain / main masculine, classiquea remord / mort masculine, classiqueb charmée / aimée féminine, classiquea larmes / alarmes féminine, classiqueb bas / pas masculine, classiquea destinée / année féminine, classiqueb lieu / l’adieu masculine, classiquea éphémère / mère féminine, classiqueb sommeil / réveil masculine, classiquea regret / secret masculine, classiqueb pareille / oreille féminine, classiquea croisée / posée féminine, classiquea lentement / amant masculine, classiqueb ombre / sombre féminine, classiquea d’austère / terre féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquea arrêté / liberté masculine, classiqueb généreuse / heureuse féminine, classiquea prière / première féminine, classiqueb aujourd’hui / lui masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
83 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources