Poésies, 1830· Élégies
La promenade d’automne
Te souvient-il,‖ ô mon âme, ô ma vie,D’un jour d’automne‖ et pâle et languissant ?Il semblait dire‖ un adieu gémissantAux bois qu’il attristait‖ de sa mélancolie.Les oiseaux dans les airs‖ ne chantaient plus l’espoir ;Une froide rosée‖ enveloppait leurs ailes,Et, rappelant au nid‖ leurs compagnes fidèles,Sur des rameaux sans fleurs‖ ils attendaient le soir.Les troupeaux, à regret‖ menés aux pâturages,N’y trouvaient plus‖ que des herbes sauvages ;Et le pâtre, oubliant‖ sa rustique chanson,Partageait le silence‖ et le deuil du vallon ;Rien ne charmait‖ l’ennui de la nature ;La feuille qui perdait‖ sa riante couleur,Les coteaux dépouillés‖ de leur verte parure,Tout demandait au ciel‖ un rayon de chaleur.
Seule, je m’éloignais‖ d’une fête bruyante ;Je fuyais tes regards,‖ je cherchais ma raison.Mais la langueur des champs,‖ leur tristesse attrayante.À ma langueur secrète‖ ajoutaient leur poison.Sans but et sans espoir‖ suivant ma rêverie,Je portais au hasard‖ un pas timide et lent.L’Amour m’enveloppa‖ de ton ombre chérie,Et, malgré la saison,‖ l’air me parut brûlant.Je voulais, mais en vain,‖ par un effort suprême,En me sauvant de toi,‖ me sauver de moi-même.Mon œil, voilé de pleurs,‖ à la terre attaché,Par un charme invincible‖ en fut comme arraché.À travers les brouillards,‖ une image légèreFit palpiter mon sein‖ de tendresse et d’effroi ;Le soleil reparaît,‖ l’environne, l’éclaire,Il entr’ouvre les cieux…‖ Tu parus devant moi.Je n’osai te parler :‖ interdite, rêveuse,Enchaînée et soumise‖ à ce trouble enchanteur,Je n’osai te parler :‖ pourtant j’étais heureuse ;Je devinais ton âme,‖ et j’entendis mon cœur.
Mais quand ta main‖ pressa ma main tremblante,Quand un frisson léger‖ fit tressaillir mon corps,Quand mon front se couvrit‖ d’une rougeur brûlante,Dieu ! qu’est-ce donc‖ que je sentis alors ?J’oubliai de te fuir,‖ j’oubliai de te craindre,Pour la première fois‖ ta bouche osa se plaindre ;Ma douleur à la tienne‖ osa se révéler,Et mon âme vers toi‖ fut prête à s’exhaler !Il m’en souvient !‖ T’en souvient-il, ma vie,De ce tourment délicieux,De ces mots arrachés‖ à ta mélancolie :« Ah ! si je souffre, on souffre aux cieux ! »
Des bois nul autre aveu‖ ne troubla le silence.Ce jour fut de nos jours‖ le plus beau, le plus doux ;Prêt à s’éteindre, enfin‖ il s’arrêta sur nous,Et sa fuite à mon cœur‖ présagea ton absence.L’âme du monde‖ éclaira notre amour ;Je vis ses derniers feux‖ mourir sous un nuage ;Et dans nos cœurs brisés,‖ désunis sans retour,Il n’en reste plus que l’image.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 3[abba] 6[aa] 8[abab]
- Mètre
- Alexandrins et décasyllabes (44 de 12, 9 de 10, 3 de 8)· profil 8, 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a vie / mélancolie féminine, classiqueb languissant / gémissant masculine, classiquea l’espoir / soir masculine, classiqueb ailes / fidèles féminine, classiquea pâturages / sauvages féminine, classiquea chanson / vallon masculine, classiquea nature / parure féminine, classiqueb couleur / chaleur masculine, classiquea bruyante / attrayante féminine, classiqueb raison / poison masculine, classiquea rêverie / chérie féminine, classiqueb lent / brûlant masculine, classiquea suprême / moi-même féminine, classiquea attaché / arraché masculine, classiquea légère / l’éclaire féminine, classiqueb d’effroi / moi masculine, classiquea rêveuse / heureuse féminine, classiqueb enchanteur / cœur masculine, classiquea tremblante / brûlante féminine, classiqueb corps / alors masculine, classiquea craindre / plaindre féminine, classiquea révéler / s’exhaler masculine, classiqueb délicieux / cieux masculine, classiquea silence / absence féminine, classiqueb doux / nous masculine, classiquea amour / retour masculine, classiqueb nuage / l’image féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources