Poésies, 1830· Élégies
La suite du vieux crieur du Rhône
À M. JARS
Le vieux crieur‖ allait contant l’histoireDu faible enfant‖ vers le Rhône égaré ;Un vieux soldat,‖ tout cuirassé de gloire,En l’écoutant‖ sous son casque a pleuré.
Ce n’était plus‖ quand l’été se couronneDe rayons d’or,‖ de pampres et de fleurs ;C’était au temps‖ où l’hiver s’environneDe longues nuits‖ et de mornes couleurs.Ce n’était plus‖ quand ma voix lamentableCria partout‖ l’enfant sans l’obtenir ;Mais aux mères toujours‖ ce triste souvenirApparaissait‖ lugubre et redoutable.
Celle que l’on crut morte‖ en ses cris superflus,Qu’on emporta le soir,‖ de larmes épuisée…Elle vit ; mais, semblable‖ à sa plainte brisée,Sa mémoire au malheur‖ ne se réveille plus.La moisson, le rivage‖ et le Rhône rapideDans ses esprits confus‖ ne viennent plus s’offrir.Ainsi se trouble une eau limpide,Dont la source va se tarir.
Ses yeux sans s’étonner‖ ont revu sa demeure,Où la foule a suivi ses pas ;On l’entoure, on frémit, on pleure :Elle seule ne pleure pas.Dieu la bénit d’un long délire :Son fils est là, dit-elle… il dort.Elle a rapporté son sourireÀ son fils… que l’on cherche encor !
Balançant un berceau,‖ dans ces nuits rigoureuses,Seule elle dit encor :‖ « Les mères sont heureuses ! »Seule elle ne sait plus‖ son malheur si récent ;Calme, elle n’offre à Dieu‖ qu’un cœur reconnaissant.À travers le rideau‖ que sa main vient d’étendre,Elle entend respirer‖ l’enfant dans son sommeil.Qui voudrait l’arracher‖ à cette erreur si tendre ?Elle écoute son souffle ;‖ elle attend son réveil.Ah ! ne soulevez pas‖ ce rideau qui l’enchante,Pareil au voile épais‖ tombé sur sa raison.L’enfant, s’il vit encore,‖ est loin de sa maison ;Et près d’un berceau vide‖ elle prie… elle chante.
Dans sa vague tristesse,‖ on la voit tout le jour,Et, sans nous reconnaître à peine,Contre son sein‖ bercer une ombre vaineEt lui parler avec amour.Durant la nuit,‖ tranquille et demi-nue,Auprès des feux‖ négligés et mourants,Elle charme sa veille‖ au berceau retenue,En regardant courir‖ les nuages errants.
Un soir, la lune absente‖ abandonne la terreAu sombre autan‖ qui règne avec fureur :Des éléments la lutte austèreGlace les sens‖ d’une muette horreur.On ne voit plus‖ que de faibles lumières ;Les chiens hurlants‖ menacent les chaumières ;L’eau dans sa chute‖ entraîne l’arbrisseau :De cette mère,‖ immobile et charmée,La faible main‖ s’endort sur le berceauQue semble suivre encor‖ sa paupière fermée.
Paix ! elle dort‖ pour la première foisDepuis le jour éteint‖ dans sa raison perdue,Qui la laissa‖ sur la terre étendue,Sans souvenir,‖ sans larmes et sans voix.Mais l’ouragan,‖ dont gémit la nature,Semble jaloux‖ de cette longue erreur ;Dans son sommeil‖ il souffle la terreur,Et, de son sein‖ réveillant la torture,Y jette un cri‖ dès longtemps expiré :« Rendez, rendez l’enfant‖ dans la foule égaré ! »Comme l’écho frappé‖ d’une clameur terrible,Sa raison qui renaît‖ répond au cri d’effroi :« Rendez, rendez l’enfant !‖ rendez… » Réveil horrible !Ce berceau découvert,‖ il est vide, il est froid !
Pâle, muette,‖ en ses larmes glacée,Elle repousse‖ et combat sa pensée ;Puis elle dit,‖ en se cachant les yeux :« Je reconnais la terre,‖ et j’ai perdu les cieux !Dieu des mères ! mon Dieu !‖ vous savez s’il respire.Rendez-le ! guidez-moi…‖ je ne sais où… j’expire !Il n’est plus là…‖ je n’y peux plus rester.Eh bien ! puisque la mort‖ ne veut pas m’arrêter,J’irai, par les chemins,‖ traîner, finir ma vie. »Et le jour, sur la neige‖ on reconnaît ses pas.Elle était douce et faible ;‖ on ne l’observait pas,Et personne ne l’a suivie.Dans les sentiers déserts‖ Dieu seul l’entend gémir ;Mais l’aquilon‖ a cessé de frémir.
Elle marche, elle dit :‖ « Je veux voir la chapelleQu’au temps de la moisson‖ j’embellis une fois,Où mon fils… jour trompeur‖ qu’à présent tout rappelle !Sur ma voix, qui chantait,‖ voulait former sa voix.J’y porte son berceau,‖ c’est mon dernier hommage ;Douloureux pour sa mère,‖ inutile pour lui,Ce n’est plus qu’un tombeau‖ que j’y vois aujourd’hui,Et dans mon âme en deuil‖ j’offrirai son image.Des fleurs… je n’en ai plus…‖ Ah ! j’ai trop peu de temps ;On meurt jeune sans l’espérance ;Mais tant que je vivrai,‖ fût-ce jusqu’au printemps,J’y viendrai cacher ma souffrance ! »
Alors un saint pasteur,‖ triste de souvenir,Prend le berceau léger‖ qu’il promet de bénir.
Une autre femme approche‖ en sa misère errante ;Sa voix n’a qu’un accent‖ qui murmure : « Donnez ! »Elle indique un enfant‖ aux regards consternés,Et cet objet voilé‖ la rend plus déchirante.« Femme, dit l’autre mère,‖ il faut vous secourir :Vous cachez un enfant ;‖ sa misère est affreuse !Ne souffrez pas pour lui,‖ femme ! Soyez heureuse !Moi, je n’ai plus d’enfant…‖ moi, je n’ai qu’à mourir ! »
Un cri perçant‖ rompt cette plainte amère,Et le lambeau s’agite,‖ et le cri dit : « Ma mère ! »Et la mère éperdue‖ a saisi son enfant ;Et l’affreuse étrangère‖ à peine le défend ;Elle fuit, elle roule‖ au bas de la montagne,Et, comme un noir corbeau,‖ se perd dans la campagne.La mère véritable‖ écarte les lambeaux ;Ses yeux longtemps éteints,‖ pareils à deux flambeaux,S’allument : « C’est mon fils !‖… qu’il est pâle ! » Elle tombe :Sous l’excès du bonheur‖ la nature succombe ;Car on dirait‖ que, créés pour souffrir,Nous ne pouvons qu’à peine‖ être heureux sans mourir.Mais l’enfant la caresse ;‖ il la rappelle, il pleure ;Il arrête son âme‖ aux lèvres qu’il effleure,Et son corps délicat,‖ par sa mère entouré,Palpite et tremble encor‖ d’en être séparé.« Ne tremble plus ; c’est moi.‖ Vois-tu ; je suis ta mère.Ô ! mon fils ! C’est mon fils !‖ regarde-le, mon père ;C’est mon fils ! Ce n’est plus‖ son fantôme trompeur ;C’est mon enfant qui m’aime,‖ et qui vit sur mon cœur. »
Le pasteur pour le voir‖ se courbe devant elle ;Il sent couler ses pleurs‖ à son récit fidèle ;Elle dit tout‖ en paroles de feu ;De baisers, de sanglots,‖ son récit se compose.En vain pour sa vengeance‖ elle bégaie un vœu ;Sortira-t-il du cœur‖ où son fils se repose ?Sans doute il a souffert,‖ l’enfant infortuné !Sans doute… il vit encor ;‖ sa mère a pardonné.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 13[abab] 10[abba] 22[aa]
- Mètre
- Vers de 12, 10 et 8 syllabes (84 de 12, 37 de 10, 15 de 8)· profil 8, 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a l’histoire / gloire féminine, classiqueb égaré / pleuré masculine, classiquea couronne / s’environne féminine, classiqueb fleurs / couleurs masculine, classiquea lamentable / redoutable féminine, classiqueb l’obtenir / souvenir masculine, classiquea superflus / plus masculine, classiqueb épuisée / brisée féminine, classiquea rapide / limpide féminine, classiqueb s’offrir / tarir masculine, classiquea demeure / pleure féminine, classiqueb pas masculine, classiquea délire / sourire féminine, classiqueb dort / encor masculine, non classiquea rigoureuses / heureuses féminine, classiquea récent / reconnaissant masculine, classiquea d’étendre / tendre féminine, classiqueb sommeil / réveil masculine, classiquea l’enchante / chante féminine, classiqueb raison / maison masculine, classiquea jour / amour masculine, classiqueb peine / vaine féminine, classiquea demi-nue / retenue féminine, classiqueb mourants / errants masculine, classiquea terre / austère féminine, classiqueb fureur / horreur masculine, classiquea lumières / chaumières féminine, classiquea l’arbrisseau / berceau masculine, classiqueb charmée / fermée féminine, classiquea fois / voix masculine, classiqueb perdue / étendue féminine, classiquea nature / torture féminine, classiqueb erreur / terreur masculine, classiquea expiré / égaré masculine, classiquea terrible / horrible féminine, classiqueb d’effroi / froid masculine, non classiquea glacée / pensée féminine, classiquea yeux / cieux masculine, classiquea respire / j’expire féminine, classiquea rester / m’arrêter masculine, classiquea vie / suivie féminine, classiquea gémir / frémir masculine, classiquea chapelle / rappelle féminine, classiquea hommage / image féminine, classiqueb lui / aujourd’hui masculine, classiquea temps / printemps masculine, classiqueb l’espérance / souffrance féminine, classiquea souvenir / bénir masculine, classiquea errante / déchirante féminine, classiqueb Donnez / consternés masculine, classiquea secourir / mourir masculine, classiqueb affreuse / heureuse féminine, classiquea amère / mère féminine, classiquea enfant / défend masculine, classiquea montagne / campagne féminine, classiquea lambeaux / flambeaux masculine, classiquea tombe / succombe féminine, classiquea souffrir / mourir masculine, classiquea pleure / effleure féminine, classiquea entouré / séparé masculine, classiquea mère / père féminine, classiquea trompeur / cœur masculine, classiquea elle / fidèle féminine, classiquea feu / vœu masculine, classiqueb compose / repose féminine, classiquea infortuné / pardonné masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
136 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources