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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1830· Poésies diverses

Le berceau d’Hélène

Marceline Desbordes-Valmore· strophes variées, alexandrins surtout, 96 vers

Qu’a-t-on fait du bocage‖ où rêva mon enfance ?Oh ! je le vois toujours !‖ j’y voudrais être encor !Au milieu des parfums‖ j’y dormais sans défense.Et le soleil sur lui‖ versait des rayons d’or.Peut-être qu’à cette heure‖ il colore les roses,Et que son doux reflet‖ tremble dans le ruisseau ;Viens couler à mes pieds,‖ clair ruisseau qui l’arroses ;Sous tes flots transparents‖ montre-moi le berceau.Viens, j’attends ta fraîcheur,‖ j’appelle ton murmure ;J’écoute, réponds-moi !Sur tes bords, où les fleurs‖ se fanent sans culture,Les fleurs ont besoin d’eau,‖ mon cœur sèche sans toi.Viens, viens me rappeler,‖ dans ta course limpide,Mes jeux, mes premiers jeux,‖ si chers, si décevants,Des compagnes d’Hélène‖ un souvenir rapide,Et leurs rires lointains,‖ faibles jouets des vents.Si tu veux caresser‖ mon oreille attentive,N’as-tu pas quelquefois,‖ en poursuivant ton cours,Lorsqu’elles vont s’asseoir‖ et causer sur ta rive,N’as-tu pas entendu‖ mon nom dans leurs discours ?Sur les roses peut-être‖ une abeille s’élance :Je voudrais être abeille‖ et mourir dans les fleurs,Ou le petit oiseau‖ dont le nid s’y balance !Il chante, elle est heureuse ;‖ et j’ai connu les pleurs.Je ne pleurais jamais‖ sous sa voûte embaumée ;Une jeune Espérance‖ y dansait sur mes pas :Elle venait du ciel,‖ dont l’enfance est aimée ;Je dansais avec elle.‖ Oh ! je ne pleurais pas !Elle m’avait donné‖ son prisme, don fragile !J’ai regardé la vie‖ à travers ses couleurs.Que la vie était belle !‖ et, dans son vol agile,Que ma jeune Espérance‖ y répandait de fleurs !Qu’il était beau l’ombrage‖ où j’entendais les MusesMe révéler tout bas‖ leurs promesses confuses,Où j’osais leur répondre,‖ et, de ma faible voixBégayer le serment‖ de suivre un jour leurs lois !D’un souvenir si doux‖ l’erreur évanouieLaisse au fond de mon âme‖ un long étonnement.C’est une belle aurore‖ à peine épanouieQui meurt dans un nuage,‖ et je dis tristement :

Qu’a-t-on fait du bocage‖ où rêva mon enfance ?Oh ! j’en parle toujours !‖ J’y voudrais être encor !Au milieu des parfums,‖ j’y dormais sans défense,Et le soleil sur lui‖ versait des rayons d’or.Mais au fond du tableau,‖ cherchant des yeux sa proie,J’ai vu… je vois encor‖ s’avancer le Malheur.Il errait comme une ombre,‖ il attristait ma joieSous les traits d’un vieux oiseleur ;Et le vieux oiseleur,‖ patiemment avide,Aux pièges, avant l’aube,‖ attendait les oiseaux ;Et le soir il comptait,‖ avec un ris perfide,Ses petits prisonniers‖ tremblants sous les réseaux.Est-il toujours‖ bien cruel, bien barbare,Bien sourd à la prière ?‖ Et, dans sa main avare,Plutôt que de l’ouvrir,Presse-t-il sa victime‖ à la faire mourir ?Ah ! du moins, comme alors,‖ puisse une jeune filleCourir, en frappant l’air‖ d’une tendre clameur,Renvoyer dans les cieux‖ la chantante famille,Et tromper le méchant‖ qui faisait le dormeur !Dieu ! quand on le trompait,‖ quelle était sa colère !Il fallait fuir : des pleurs‖ ne lui suffisaient pas ;Ou, d’une pitié feinte‖ exigeant le salaire,Il pardonnait tout haut,‖ il maudissait tout bas.Au pied d’un vieux rempart,‖ une antique chaumièreLui servait de réduit ;Il allait s’y cacher‖ tout seul et sans lumière,Comme l’oiseau de nuit.Un soir, en traversant‖ l’église abandonnée,Sa voix nomma la Mort.‖ Que sa voix me fit peur !Je m’envolai tremblante‖ au seuil où j’étais née,Et j’entendis l’écho‖ rire avec le trompeur.« Dis ! qu’est-ce que la Mort ?‖ demandai-je à ma mère.« — C’est un vieux oiseleur‖ qui menace toujours.Tout tombe dans ses rets,‖ ma fille, et les beaux joursS’éteignent sous ses doigts‖ comme un souffle éphémère. »

Je demeurai pensive‖ et triste sur son sein.Depuis, j’allai m’asseoir‖ aux tombes délaissées :Leur tranquille silence‖ éveillait mes pensées ;Y cueillir une fleur‖ me semblait un larcin.L’aquilon m’effrayait‖ de ses soupirs funèbres.La voix, toujours la voix,‖ m’annonçait le Malheur ;Et quand je l’entendais‖ passer dans les ténèbres,Je disais : « C’est la Mort,‖ ou le vieux oiseleur. »

Mais tout change : l’autan‖ fait place aux vents propices,La nuit fait place au jour,La verdure, au printemps,‖ couvre les précipices,Et l’hirondelle heureuse‖ y chante son retour.Je revis le berceau,‖ le soleil et les roses.Ruisseau, tu m’appelais,‖ je m’élançai vers toi.Je t’appelle à mon tour,‖ clair ruisseau qui l’arroses ;J’écoute, réponds-moi !Qu’a-t-on fait du bocage‖ où rêva mon enfance ?Oh ! je le vois toujours !‖ J’y voudrais être encor !Au milieu des parfums,‖ j’y dormais sans défense,Et le soleil sur lui‖ versait des rayons d’or.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
20[abab] 4[aa] 2[abba]
Mètre
Alexandrins surtout (88 de 12, 6 de 6, 1 de 8, 1 de 10)· profil 6, 6+6, (4+6), (8)
Mots à la rime
a enfance / défense féminine, classiqueb encor / d’or masculine, classiquea roses / l’arroses féminine, classiqueb ruisseau / berceau masculine, classiquea murmure / culture féminine, classiqueb réponds-moi / toi masculine, classiquea limpide / rapide féminine, classiqueb décevants / vents masculine, classiquea attentive / rive féminine, classiqueb cours / discours masculine, classiquea s’élance / balance féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquea embaumée / aimée féminine, classiqueb pas masculine, classiquea fragile / agile féminine, classiqueb couleurs / fleurs masculine, classiquea Muses / confuses féminine, classiquea voix / lois masculine, classiquea évanouie / épanouie féminine, classiqueb étonnement / tristement masculine, classiquea proie / joie féminine, classiqueb Malheur / oiseleur masculine, classiquea avide / perfide féminine, classiqueb oiseaux / réseaux masculine, classiquea barbare / avare féminine, classiquea l’ouvrir / mourir masculine, classiquea fille / famille féminine, classiqueb clameur / dormeur masculine, classiquea colère / salaire féminine, classiqueb pas / bas masculine, classiquea chaumière / lumière féminine, classiqueb réduit / nuit masculine, classiquea abandonnée / née féminine, classiqueb peur / trompeur masculine, classiquea mère / éphémère féminine, classiqueb toujours / jours masculine, classiquea sein / larcin masculine, classiqueb délaissées / pensées féminine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiquea propices / précipices féminine, classiqueb jour / retour masculine, classiqueb toi / réponds-moi masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources