Poésies, 1830· Poésies inédites mélanges
Le pauvre pierre
À MON ONCLE
Il fait nuit. Le front triste,‖ et couvert de poussière,Un vieillard qui succombe‖ erre encor dans les champs ;Il écoute, pensif,‖ l’heure de la prièreQui d’échos en échos‖ semble porter ses chants.L’hymne s’est élancé‖ du fond d’un saint hospice,Gomme une providence‖ appelant la douleur :« Ici, dit le vieillard,‖ la Piété propicePour son dernier sommeil‖ offre un lit au malheur.Vous qui faites le bien,‖ ouvrez-moi cet asile ;Ouvrez ! la terre enfin‖ manque à mon pied débile.La vieillesse est pesante‖ à l’homme sans appui.J’ai marché si longtemps !‖ Je m’arrête aujourd’hui. »
Nul gardien n’interdit‖ l’hospitalière enceinte.Seule une femme y veille ;‖ on dirait la Pitié.De la prière au pauvre‖ épargnant la moitié,Elle guide ses pas‖ dans la retraite sainte.Il hésite pourtant ;‖ il se retourne encor.Le courage lui manque‖ à franchir la barrière.Une larme qui roule‖ au fond de sa paupière,De son cœur gémissant‖ trahit le vain effort.« Ô femme, arrêtez-vous‖ à ma voix importune !Ne fermez pas encor‖ la barrière après nous ;Si mes genoux ployaient,‖ je serais à genoux.Je ne marchais pas seul‖ avec mon infortune :Un ami me guidait,‖ il m’aidait à souffrir.Si vous nous séparez,‖ cet ami va mourir…
— Calmez-vous, répond-elle ;‖ attendez-nous, mon père !Vous parlez d’infortune‖ et je connais sa voix.Mais si la douleur cède‖ au secours de la terre,Vous venez de pleurer‖ pour la dernière fois.Non ! vous ne mourrez pas‖ loin d’un guide fidèle. »
Alors courant au seuil,‖ et prompte à revenir,Au vieillard suppliant,‖ qui vient de la bénir,Elle ramène un chien‖ qui bondit devant elle.Et de cet humble ami‖ les doux gémissements,Ses yeux mouillés, ardents‖ de surprise et de joie,Racontent son bonheur,‖ son effroi, ses tourments,Au maître à qui Dieu le renvoie.Sous leurs pas ranimés‖ le cloître retentit.La lune d’un rayon‖ colore le vitrage.C’est le ciel qui sourit‖ à son plus bel ouvrage,À l’homme qu’il éprouve‖ et dont l’âme obéit.
D’un nouveau compagnon‖ l’arrivée imprévueArrête les discours‖ au foyer commencés.On l’accueille, on l’entoure,‖ et des cœurs empressésSemblent s’émouvoir à sa vue.Pour toucher les mortels‖ jamais la PauvretéN’avait pris un aspect‖ plus noble et plus paisible.Un œil indifférent,‖ sur le sien arrêté,Se baissait dans les pleurs‖ et devenait sensible.Près d’un siècle pesait‖ sur son front calme et nu.Les ans et les malheurs,‖ écrits sur son visage,Y laissaient lire encore‖ un tranquille courage,Et ses yeux recélaient‖ un éclat inconnu.Soutenant le fardeau‖ de sa haute stature,Comme un chêne mourant‖ lève son front aux cieux,Des orages du monde‖ il supportait l’injureDans un espoir silencieux.Sa tête avait blanchi‖ sur des rives lointaines ;Ses pieds gonflés portaient‖ l’empreinte de ses chaînes ;Son sang avait coulé‖ sous des fers inhumains,Et l’affreux esclavage‖ avait meurtri ses mains.Son champ natal n’est plus‖ qu’un chemin solitaire ;Personne à ses vieux ans‖ ne promet un beau jour ;Ses amis, ses enfants,‖ qu’il cherche à son retour,Ont tous disparu de la terre.Alors dans un hospice‖ il va chercher son sort :Sous l’humble nom de Pierre‖ on l’y regrette encor.On dit que de sa voix‖ la douceur pénétranteVersait dans tous les cœurs‖ de célestes secours ;Les malades entre eux‖ répétaient ses discours,Car ils faisaient sourire‖ une bouche mourante.Près des êtres plaintifs,‖ dont il cherchait les maux,N’osant de ses malheurs‖ recommencer l’histoire,Les tendres souvenirs‖ qui peuplaient sa mémoireSe peignaient dans ces mots :
« Quand la nuit sans sommeil‖ glisse sur ma paupière,Avant que ses pavots‖ assoupissent mon cœur,Ma mémoire m’oppresse,‖ et jette sa lumièreSur mes premiers beaux ans,‖ sur mon lointain bonheur.Je revois ma jeunesse,‖ et ses jeux et ses charmes :Ma mère à son foyer,‖ son sourire, ses larmes ;Une chaste beauté,‖ qui fut mon seul amour,Et qui ne m’attend plus‖ qu’au céleste séjour ;Ces yeux, alors brillant‖ du feu pur des étoiles,Où dès longtemps la mort‖ a répandu ses voiles ;Tous ces cœurs palpitants,‖ doucement abusés,À présent désunis,‖ désenchantés, brisés !Dans ce tableau fuyant,‖ quand mon âme troubléeContemple tant d’objets‖ arrachés à ma foi,Je crois voir s’envoler,‖ sur ma route isolée,Des feuilles que le vent‖ emporte devant moi.Je suis l’homme qui passe,‖ après un jour de fête,À travers le banquet‖ sans convive ; il s’arrête,Il n’entend d’autre bruit‖ que le bruit de ses pas.Je regarde, j’écoute,‖ et je compte tout basLes places du festin‖ sitôt abandonnées,Tous les flambeaux éteints,‖ toutes les fleurs fanées,Tous les tombeaux sans noms,‖ tous les échos sans voix,Et je crie : « Où sont-ils,‖ mes amis d’autrefois ? »Et toujours, quand la nuit‖ glisse sur ma paupière,Avant que ses pavots‖ assoupissent mon cœur,Ma mémoire m’oppresse,‖ et jette sa lumièreSur mes premiers beaux ans,‖ sur mon lointain bonheur. »
Au jardin de l’hospice,‖ où règne un frais ombrage,Où des zéphyrs plus purs‖ ravivent son courage,Une jeune malade‖ allait traîner son sort,Et chaque jour ses pas‖ y languissaient encor.Elle ne souriait‖ qu’à travers un nuage ;Rien n’éclairait le voile‖ où s’éteignaient ses yeux :« Heureux avant le soir‖ qui finit son voyage ! »Disait-elle au vieillard‖ en regardant les cieux.De ses derniers soupirs‖ elle était oppressée ;Un secret douloureux‖ l’étouffait ; mais sa voixRetenait les aveux‖ de cette âme blessée.Elle souffrit longtemps‖ sans se plaindre une fois.Il l’aima plus qu’une autre :‖ elle était malheureuse.Elle osa sur son sein‖ reposer sa douleur ;Comme à l’ormeau s’attache‖ une fragile fleur,Pour retarder d’un jour‖ sa chute douloureuse.Il ne demandait pas :‖ « Pourquoi veux-tu mourir ? »Mais d’un œil pénétrant‖ il regardait ses larmes,Ce front où la jeunesse‖ avait perdu ses charmes,Et disait : « C’est l’amour‖ qui la fait dépérir.Hélas ! d’autres comme elle,‖ en leur fièvre brûlante,Ont demandé ce froid sommeil ;D’autres ont souhaité‖ cette nuit sans réveil ;D’autres ont dit ; La vie est lente !Ô femmes ! plaignez-vous ;‖ car souvent un regretDes précoces trépas‖ renferme le secret.La tombe est sans aveux :‖ elle est sourde, immobile.Passage obscur et prompt‖ d’un rivage inconnu,C’est de l’éternité‖ l’enveloppe fragile,C’est le bonheur peut-être‖ à la fin obtenu.Mais les tendres adieux‖ ne peuvent y descendre ;Non ! les plus douces voix‖ n’éveillent pas la mort.Les fleurs qu’on y répand‖ tombent sur de la cendreQui ne tressaille plus,‖ même aux pleurs du remord.Attendez ! méritez‖ la paix par la prière,Et dans l’ombre Dieu seul‖ versera la lumière. »
Un soir d’automne,‖ au coucher du soleil,Quand les arbres entre eux‖ forment un long murmure,Quand l’homme est triste‖ et qu’on voit la nature,Quittant ses fleurs,‖ se livrer au sommeil ;Quand des ruisseaux‖ l’eau, moins claire et moins vive,Traîne en dormant‖ la dépouille des bois,Et qu’un doux rossignol‖ vient gémir sur la riveOù son chant d’espérance‖ éclata tant de fois ;Troublant seul des jardins‖ l’humide solitude,Pierre, dont la pitié‖ précipite les pas,Cherche sa jeune amie‖ avec inquiétude.Il traîne sa blessure‖ et ne s’arrête pas.Il la trouve à genoux,‖ priant à la chapelleOù chaque jour son Dieu‖ l’épouvante et l’appelle.Ses yeux, où flotte à peine‖ un reste de clarté,Implorent du vieillard‖ le regard attristé.
« Ô mon père, aidez-moi‖ dans l’adieu de la vie !D’une autre plus affreuse‖ elle sera suivie ;Un châtiment terrible‖ est prêt à me saisir.La vie a deux chemins,‖ je n’ai pas su choisir.Par de fausses lueurs‖ entraînée, éperdue,Me voici devant Dieu‖ jugée et confondue.À présent qu’elle est là,‖ je redoute la mort,Mon père ! La craint-on‖ lorsqu’on est sans remord ?Soutenez-moi, laissez‖ mon âme languissanteRetourner un moment‖ dans ma vie innocente,Y relever mon front‖ que la honte a courbé,Comme un roseau flétri‖ sous l’orage tombé.Que je pleure une fois‖ dans le sein de ma mère !Que mes sœurs sans rougir‖ disent : Voilà ma sœur !Qu’on me laisse rentrer‖ sous le toit de mon père,Et qu’une voix encor‖ m’y parle avec douceur !Qui donc a pris ma place‖ à leur foyer paisible ?Oh ! que n’y puis-je errer,‖ comme une ombre invisible !Que j’ai soif du ruisseau‖ qui coule en paix pour eux !Comment suis-je si pauvre ?‖ ils sont si généreux !Ah ! c’est qu’on m’a fermé‖ leur maison tutélaire,Qu’on alluma sur moi‖ leur pieuse colère.Mais vous, à qui jamais‖ je n’ai manqué de foi,Conduisez leur enfant,‖ venez, soutenez-moi !Rendez-moi cet air pur‖ dont ma bouche est avide ;Faites taire l’écho‖ qui me nomme perfide ;Obtenez-moi du ciel‖ un moment de sommeilQui ne soit pas troublé‖ par l’effroi du réveil,Un seul moment d’oubli !‖… Je serais trop heureuse !Mon père, il faut subir‖ cette lumière affreuse.Regardez, sous mes pieds‖ un abîme entr’ouvert.Dieu ! j’y vais donc souffrir‖ tout ce que j’ai souffert !— Qu’y voyez-vous ? — Ma faute‖ au grand jour dévoilée,Des regards curieux‖ attachés sur mon front,Et des rires affreux‖ proclamant mon affront.J’y vois une coupable…‖ Oh ! qu’elle est accablée !À sa honte qui pleure‖ on arrache un bandeau ;Elle veut se cacher,‖ ses mains sont enchaînées ;Sur ses pas chancelants‖ des ombres acharnéesRépandent la lueur‖ d’un horrible flambeau.Elle tombe à genoux.‖ Quelle foule autour d’elle !Entendez-vous crier :‖ Infidèle ! infidèle !Elle ne mourra plus‖ de ce mortel effroi :Cet enfer, c’est le mien ;‖ cette femme, c’est moi.— Qui vous l’a dit ? — Mon père,‖ il est trop véritable.C’est Dieu qui l’a prédit‖ au livre redoutable.Dans ce lieu d’agonie,‖ et pourtant sans trépas,La prière s’éteint,‖ la pitié n’entre pas.Quoi ! jamais de pardon !‖ Quoi ! jamais d’indulgence !Jamais d’oubli, jamais !‖ Ardente à sa vengeance,La mémoire implacable,‖ au reproche éternel,Du crime entretiendra‖ toujours le criminel !Voilà ce qu’ils m’ont dit,‖ quand j’ai demandé grâce ;Voilà ce que j’entends‖ dans mon cœur qui se glace.Ils ne m’ont pas promis‖ de terme à mes malheurs,Et dans l’éternité‖ je vais chercher des pleurs.— Pour qui donc priez-vous ?‖ — Pour l’auteur de mon crime ;Pour que Dieu soit content‖ d’une seule victime ;Pour qu’un être si cher,‖ entraîné par l’amour,Ne soit pas avec moi‖ condamné sans retour.— Quoi ! vous lui pardonnez ?‖ — Dieu ! si je lui pardonne !L’auriez-vous demandé‖ s’il vous était connu ?Je n’ai plus que des pleurs,‖ eh bien ! je les lui donne.Si j’avais eu le Ciel,‖ il l’aurait obtenu !Loin de rendre aux amours‖ sa jeunesse attristée,J’en suis sûre, il me cherche,‖ il m’appelle tout bas.Moi, prononcer son nom‖ d’une voix irritée !Mon père, il l’entendrait‖ qu’il ne le croirait pas.Pensez-vous que l’excès‖ du remords qui m’accableDe deux infortunés‖ sauve le moins coupable ?Il le fut moins que moi,‖ car j’aimai plus que lui.Jugez-en ; c’est pour lui‖ que je prie aujourd’hui ;C’est pour lui que je tremble‖ à mon heure suprême ;C’est pour lui que j’expire.‖ Ah ! jugez si je l’aime !— Ne parlez plus d’amour,‖ lui dit Pierre, pleurez ! »Il ajouta pourtant :‖ « Pauvre femme, espérez !Espérez ! Dieu l’ordonne‖ en sa bonté sublime ;Sa main vous cherchera‖ jusqu’au fond de l’abîme.L’homme qui vous maudit‖ a besoin de pardon ;Dieu pour l’impitoyable‖ a gardé l’abandon.Qui ne porte en son sein‖ l’amertume cachée,L’épine douloureuse,‖ à sa vie attachée,De quelque repentir,‖ vainement combattu,Qui fait trembler l’espoir‖ et gémir la vertu ?Espérez ! écoutez‖ la voix du pauvre Pierre.Le ciel, c’est la clémence,‖ il s’ouvre à la prière.Mais, ma fille, un vieillard‖ qu’on fit longtemps souffrir,S’il consentit à vivre,‖ a seul droit de mourir.Jeune, vous repoussez‖ la coupe de vos larmes !Le remords vous protège,‖ et vous brisez ses armes !Vous abrégez la route‖ où vos pas sont comptés !Vous rejetez vos ans‖ sans les avoir portés !Le mépris vous accable ?‖… Ah ! j’en sais l’amertume.J’ai bu tous les poisons‖ dont le fiel nous consume ;Mais je peux rendre à Dieu‖ mon âme qu’il forma :Même au sein du malheur,‖ j’ai chanté sa louange.Dieu souffrit, Dieu mourut‖ pour l’ingrat qu’il aima.Du repentir aussi‖ le ciel a fait un ange,Et la religion,‖ qui soutient les mortels,Bénit la pénitence‖ aux pieds de ses autels.
« Belle religion,‖ astre d’une autre vieDont le rayon sauveur‖ ouvrira les tombeaux,Toi qu’on ose ternir‖ par de sombres flambeaux,Toi qui verrais la terre‖ à ton culte asservie,Si l’affreux fanatisme‖ au monde épouvantéNe dérobait, jaloux,‖ ta céleste clarté,Viens relever cette âme‖ effrayée et coupable ;Dis de quelles vertus‖ le remords est capable ;Dis qu’en ce monde encore‖ il est des malheureux,Et que, mort à soi-même,‖ il faut vivre pour eux !
« Jeune femme, écoutez !‖ Au fond de cet asile,Un autre infortuné,‖ qu’un mal hideux exile,Souffre, s’enferme et meurt.‖ Hier, demain, toujoursL’affreux dégoût de vivre‖ empoisonne ses jours.On n’accorde à sa soif‖ que l’étang solitaire,Ou le ruisseau qui roule‖ inconnu dans les bois.Autour de ce vivant‖ on isole la terre,Et l’on conjure l’air‖ infecté de sa voix.Sa voix sourde et brisée‖ est une plainte aride :Son regard fait frémir‖ qui l’ose rencontrer ;Mais la Pitié, ma fille,‖ est un ange intrépide ;Au Malheur qui se cache‖ elle court se montrer.Sous des lambeaux sanglants,‖ il voile la colèreDu fléau destructeur‖ qui ravage son front.Allez-y contempler‖ le châtiment sévèreDont l’homme en son orgueil‖ subit le long affront.À son livide aspect,‖ la morne inquiétudeDans la foule pour lui‖ creuse la solitude.Courbé sous l’anathème,‖ il erre en soupirant.Le plus beau jour s’éteint‖ sur son œil expirant.Quelquefois il rugit,‖ il blasphème, il s’abhorre ;Il cherche sur le sable‖ un rare et vain sommeil :Son sommeil est l’enfer,‖ l’enfer est son réveil.Son nom est le Lépreux !‖… C’est notre frère encore !Je l’ai nommé mon frère,‖ et j’ai touché sa main ;J’ai promis à sa honte‖ une céleste gloire.L’infortune a besoin‖ d’écouter et de croire !Il croit, il se prosterne,‖ il poursuit son chemin.Chez l’homme qu’il effraie,‖ il n’a plus de patrie ;Il en pressent une autre,‖ il se prépare, il prie.Dans son jardin désert‖ il cultive des fleurs :« Elles daignent, dit-il,‖ éclore sous mes pleurs. »Son souffle ne ternit‖ leurs parfums ni leurs charmes.Pour ces frêles trésors,‖ portez-lui quelques larmes.Allez ! une voix triste‖ est chère aux malheureux ;Elle est de leur tristesse‖ un écho douloureux.Sa pieuse corbeille‖ à vos mains est offerte,Elle brille à sa porte.‖ Il la laisse entr’ouverte,Dans l’ardente espérance,‖ il me l’a dit un jour,Que quelque enfant naïf,‖ au seuil de son séjourAttiré par l’éclat‖ de ces fleurs solitaires,Croyant lui dérober‖ ses présents volontaires,Du silence éternel‖ qui règne autour de luiPar quelques sons furtifs‖ rompra l’affreux ennui !
« Quand je ne serai plus,‖ quand ma cendre glacéeDormira sous vos pas pieux,Continuez mon sort,‖ prolongez ma pensée,Portez-lui vos accents‖ émus de nos adieux…Demain, vous aurez vu‖ se fermer ma paupière ;Demain, il recevra‖ le legs du pauvre Pierre ;Demain, seule, vers lui‖ mon chien vous conduira,Et, fidèle au malheur,‖ mon chien lui restera.Si ce don attendrit‖ son austère souffrance,Si dans ses durs sanglots‖ vous sentez quelques pleurs,Une invisible main‖ suspendra vos douleursEt vous croirez à l’espérance. »
Pierre ne parla plus.‖ Recueilli dans ses vœux,Sur l’autel, un moment,‖ il appuya sa tête.On eût dit que les cieux‖ s’entr’ouvraient pour sa fêteEt que d’une coupable‖ ils jugeaient les aveux.Peut-être elle espéra,‖ car sa vue attentiveAux lèvres du vieillard‖ resta longtemps captive.Elle pressa ses mains‖ sur son cœur ranimé,Et crut dans son regard‖ voir un ciel désarmé.
Des malades au loin‖ la foule répandueSe dirige à sa voix‖ faiblement entendue.Cette foule souffrante,‖ à l’heure des récits,N’a point vu le vieux pauvre‖ au milieu d’elle assis.« Que fait-il ? est-il mieux ?‖ dit un homme. On l’ignore.Il était faible hier ;‖ est-il plus faible encore ?Une soirée est longue ;‖ allons tous le chercher.S’il souffre davantage,‖ il veut nous le cacher,Car sa plainte jamais‖ n’attrista notre oreille ;C’est pour nous consoler‖ que la douleur l’éveille ;Mais sa trame est usée,‖ et nous touchons au jourQui doit de ses vertus‖ nous priver sans retour.Hier, l’oiseau de nuit‖ vint frapper sa fenêtre ;C’est pour quelqu’un de nous‖ que je l’ai vu paraître.Pierre quitta son lit‖ en disant : « Me voilà ! »Et de ses yeux fermés‖ une larme coula.Je l’ai vu, car la lampe‖ au mur brûlait encore ;Mais elle s’est éteinte‖ une heure avant l’aurore,Et je n’ai pu dormir.‖ » Le cortège tremblantDans un morne tumulte‖ avance vers le cloître.D’un écho qui soupire‖ et s’éveille en parlantLeur tristesse semble s’accroître.En vain des rayons purs‖ frappent les vastes cours,En vain la lune est belle‖ et suit en paix son cours,Chacun pense au présage‖ et, racontant son rêve,Croit saisir du destin‖ le voile qu’il soulève.
« Ce pauvre, couronné‖ d’un illustre malheur,Pierre fut un guerrier,‖ oui, tout porte à le croire :Chaque pli de son front‖ cache un reflet de gloire,Et sa longue misère‖ expia sa valeur.On brisa dans l’exil‖ son génie et sa force ;Son sein cicatrisé‖ souvent nous l’attesta,Comme un cèdre frappé‖ garde sur son écorceTous les coups impuissants‖ que l’homme lui porta.Ne dira-t-il jamais‖ ses tristes destinées,Par qui de telles mains‖ purent être enchaînées ?Mais le voilà paisible :‖ il prie, il nous attend…Le présage est menteur,‖ car il paraît content.Le voilà ! le voilà !‖ » Leurs cris touchent le sage ;Il se lève. Un grand calme‖ est peint sur son visage.Tous semblent écouter‖ son sourire penseur ;Tous cherchent son regard‖ et brûlent de l’entendre.L’amitié qui s’alarme‖ est plus vive et plus tendre ;Tous appellent sa voix‖ si forte en sa douceur !
« Approchez, leur dit-il,‖ mes frères d’infortune.Ma misère à vous seuls‖ ne fut point importune ;Vous avez recueilli‖ les débris de mon sort.Cet asile s’ouvrit‖ pour cacher mon naufrage.Rejeté par les flots‖ de rivage en rivage,Tel un vaisseau perdu‖ rentre et périt au port ;Le nom qu’il a porté‖ dans ses courses lointaines,Ses voiles, ses festons,‖ sa gloire, ses couleurs,On n’en reconnaît plus‖ les marques incertaines,Et ses flancs déchirés‖ n’ont dit que ses malheurs.Libre dans mes destins,‖ ou courbé sous des chaînes,Partout où j’égarai‖ mes pas aventureux,J’écoutai. Les récits‖ charmaient toutes mes peines,Je devenais meilleur,‖ j’étais moins malheureux.Des malheureux surtout‖ je retenais l’histoire,Les chants tristes plaisaient‖ à mes chagrins rêveurs.Des sages en glanant‖ j’amassais les faveurs :L’indigent qui voyage‖ enrichit sa mémoire.Cet invisible bien‖ qu’on n’a pu me ravir,À distraire vos maux‖ il devait me servir.Pour mes secrets, qu’importe ?‖ Outragé par l’envie,Découragé, puni‖ des plus nobles penchants,J’ai voulu voyager‖ seul à travers la vie,Pour ne m’égarer plus‖ au chemin des méchants.Leurs flèches, leurs clameurs‖ m’insultèrent dans l’ombre.Je jetai mes lauriers‖ qui frappaient leurs regards,Et, méconnu, cherchant‖ de plus humbles hasards,Je m’écriais, alors‖ qu’ils outrageaient mon ombre :« Voguez, voguez, ma barque,‖ et sans guide et sans peur.
Quelque part que le vent‖ nous pousse et nous égare,Il ne peut nous jeter‖ sur un sol plus barbare,Plus triste que le sol‖ d’où j’arrache mon cœur.Chaque phare tremblant‖ qui nous prête sa flamme,Chaque vague qui roule‖ et qui blanchit la rame,Semble dire en passant :‖ Viens ! livre-nous ton sort !Si le trépas habite‖ au fond de nos demeures,Que tu vives ou que tu meures,Nous serons avec toi‖ moins perfides encorQue les mortels ingrats‖ dont les vaines tendresses,Dont les sourires faux,‖ dont les feintes caressesOnt égaré ta voile‖ et déchiré ton cœur.Ainsi, voguez, ma barque,‖ et sans guide et sans peur,À travers les écueils,‖ le calme ou les orages.Jetez-moi dans l’espace‖ et volez sur les flots :Pour qui laisse après soi‖ de si cruels rivages,Les plus cruelles mers‖ sont des champs de repos.Mais si nous rencontrons‖ quelque sauvage rive,Où l’air soit pur encore‖ et l’âme encor naïve,Éden où les méchants‖ n’abordèrent jamais,Arrêtez-vous, ma barque,‖ et que nos destinées,À ce libre bord enchaînées,Sur de tranquilles eaux‖ s’endorment désormais.Laissez-moi de l’oubli‖ boire le frais breuvage,Et, lentement calmés‖ d’un douloureux voyage,De mes jours moins émus‖ laissez couler les flots.Mais, jusque-là, voguez‖ sans peur et sans repos.Le repos est ici,‖ mon âme s’y prépare ;L’ami des malheureux‖ pour un jour s’en sépare.Tous en foule où je vais‖ vous viendrez me revoir ;Moi, je touche au bonheur,‖ je vous laisse l’espoir.Levez les yeux ! c’est là‖ que je vais vous attendre ;C’est le palais du pauvre‖ et l’humble y peut prétendre.Oui, l’homme dont les pleurs‖ ont arrosé le pain,À ce banquet promis‖ ne frappe pas en vain.J’épuise enfin du sort‖ l’amertume secrète ;Ma blessure se tait.‖ Quoi ! Dans mon sein calméJe ne retiendrai plus‖ mon tourment renfermé ?La résignation‖ est la douleur muette.Amis, en vous parlant‖ mon sourire était doux,Mais j’étais homme, hélas !‖ je souffrais comme vous.Je suis mieux. Partagez‖ mon ineffable joie ;Souriez à ma mort ;‖ venez, que je vous voie !Dieu ! quel fardeau pénible‖ échappe à mes efforts !Que mon âme est légère‖ en rompant ses ressorts !D’un long bannissement‖ ne plaignez plus ma vie ;Le ciel l’absout, j’en sors.‖ Qu’elle vous fasse envie !Ce temple hospitalier‖ me doit le dernier don :Qu’un voile généreux‖ tombe sur ma poussière ;Si vous parlez de moi,‖ dites : « Le pauvre Pierre ! »Pierre fut votre ami,‖ qu’il n’ait plus d’autre nom ! »
Tous pleuraient, quand la cloche,‖ au milieu du silence,Des prières du soir‖ annonce le retour ;Et du sage expirant‖ l’heure, qui se balance,Semble un salut de paix‖ aux mortels d’alentour.À genoux devant lui‖ leurs sanglots lui répondent ;Pour le bénir encor‖ leurs âmes se confondent ;Un regard plein d’amour‖ fut son dernier adieu ;Et sa voix s’éteignit‖ en murmurant : « Mon Dieu ! »
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 30[abab] 109[aa] 31[abba]
- Mètre
- Alexandrins surtout (445 de 12, 11 de 8, 5 de 10, 1 de 6)· profil 8, 6+6, 4+6, (6)
- Mots à la rime
- a poussière / prière féminine, classiqueb champs / chants masculine, classiquea hospice / propice féminine, classiqueb douleur / malheur masculine, classiquea asile / débile féminine, classiquea appui / aujourd’hui masculine, classiquea enceinte / sainte féminine, classiqueb Pitié / moitié masculine, classiquea encor / effort masculine, non classiqueb barrière / paupière féminine, classiquea importune / infortune féminine, classiqueb nous / genoux masculine, classiquea souffrir / mourir masculine, classiquea père / terre féminine, classiqueb voix / fois masculine, classiquea fidèle / elle féminine, classiqueb revenir / bénir masculine, classiquea gémissements / tourments masculine, classiqueb joie / renvoie féminine, classiquea retentit / obéit masculine, classiqueb vitrage / ouvrage féminine, classiquea imprévue / vue féminine, classiqueb commencés / empressés masculine, classiquea Pauvreté / arrêté masculine, classiqueb paisible / sensible féminine, classiquea nu / inconnu masculine, classiqueb visage / courage féminine, classiquea stature / l’injure féminine, classiqueb cieux / silencieux masculine, classiquea lointaines / chaînes féminine, classiquea inhumains / mains masculine, classiquea solitaire / terre féminine, classiqueb jour / retour masculine, classiquea sort / encor masculine, non classiquea pénétrante / mourante féminine, classiqueb secours / discours masculine, classiquea maux / mots masculine, classiqueb l’histoire / mémoire féminine, classiquea paupière / lumière féminine, classiqueb cœur / bonheur masculine, classiquea charmes / larmes féminine, classiquea amour / séjour masculine, classiquea étoiles / voiles féminine, classiquea abusés / brisés masculine, classiquea troublée / isolée féminine, classiqueb foi / moi masculine, classiquea fête / s’arrête féminine, classiquea pas / bas masculine, classiquea abandonnées / fanées féminine, classiquea voix / d’autrefois masculine, classiquea ombrage / courage féminine, classiquea nuage / voyage féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea oppressée / blessée féminine, classiquea malheureuse / douloureuse féminine, classiqueb douleur / fleur masculine, classiquea mourir / dépérir masculine, classiqueb larmes / charmes féminine, classiquea brûlante / lente féminine, classiqueb sommeil / réveil masculine, classiquea regret / secret masculine, classiquea immobile / fragile féminine, classiqueb inconnu / obtenu masculine, classiquea descendre / cendre féminine, classiqueb mort / remord masculine, classiquea prière / lumière féminine, classiquea soleil / sommeil masculine, classiqueb murmure / nature féminine, classiquea vive / rive féminine, classiqueb bois / fois masculine, classiquea solitude / inquiétude féminine, classiqueb pas masculine, classiquea chapelle / l’appelle féminine, classiquea clarté / attristé masculine, classiquea vie / suivie féminine, classiquea saisir / choisir masculine, classiquea éperdue / confondue féminine, classiquea languissante / innocente féminine, classiquea courbé / tombé masculine, classiquea mère / père féminine, classiqueb sœur / douceur masculine, classiquea paisible / invisible féminine, classiquea eux / généreux masculine, classiquea tutélaire / colère féminine, classiquea foi / soutenez-moi masculine, classiquea avide / perfide féminine, classiquea heureuse / affreuse féminine, classiquea entr’ouvert / souffert masculine, classiquea dévoilée / accablée féminine, classiqueb front / affront masculine, classiquea bandeau / flambeau masculine, classiqueb enchaînées / acharnées féminine, classiquea d’elle / infidèle féminine, classiquea effroi / moi masculine, classiquea véritable / redoutable féminine, classiquea trépas / pas masculine, classiquea d’indulgence / vengeance féminine, classiquea éternel / criminel masculine, classiquea grâce / glace féminine, classiquea malheurs / pleurs masculine, classiquea crime / victime féminine, classiquea l’amour / retour masculine, classiquea pardonne / donne féminine, classiqueb connu / obtenu masculine, classiquea attristée / irritée féminine, classiqueb bas / pas masculine, classiquea m’accable / coupable féminine, classiquea lui / aujourd’hui masculine, classiquea suprême / l’aime féminine, classiquea pleurez / espérez masculine, classiquea sublime / l’abîme féminine, classiquea pardon / l’abandon masculine, classiquea cachée / attachée féminine, classiquea combattu / vertu masculine, classiquea Pierre / prière féminine, classiquea larmes / armes féminine, classiquea comptés / portés masculine, classiquea l’amertume / consume féminine, classiquea forma / aima masculine, classiqueb louange / ange féminine, classiquea mortels / autels masculine, classiquea vie / asservie féminine, classiqueb tombeaux / flambeaux masculine, classiquea épouvanté / clarté masculine, classiquea coupable / capable féminine, classiquea malheureux / eux masculine, classiquea asile / exile féminine, classiquea toujours / jours masculine, classiqueb bois / voix masculine, classiquea aride / intrépide féminine, classiqueb rencontrer / montrer masculine, classiquea colère / sévère féminine, classiquea inquiétude / solitude féminine, classiquea soupirant / expirant masculine, classiquea s’abhorre / encore féminine, classiquea main / chemin masculine, classiqueb gloire / croire féminine, classiquea patrie / prie féminine, classiquea fleurs / pleurs masculine, classiquea malheureux / douloureux masculine, classiquea offerte / entr’ouverte féminine, classiquea jour / séjour masculine, classiquea solitaires / volontaires féminine, classiquea lui / ennui masculine, classiquea glacée / pensée féminine, classiqueb pieux / adieux masculine, classiquea paupière / Pierre féminine, classiquea conduira / restera masculine, classiquea souffrance / l’espérance féminine, classiqueb pleurs / douleurs masculine, classiquea vœux / aveux masculine, classiqueb tête / fête féminine, classiquea attentive / captive féminine, classiquea ranimé / désarmé masculine, classiquea répandue / entendue féminine, classiquea récits / assis masculine, classiquea l’ignore / encore féminine, classiquea chercher / cacher masculine, classiquea oreille / l’éveille féminine, classiquea fenêtre / paraître féminine, classiquea voilà / coula masculine, classiquea encore / l’aurore féminine, classiquea tremblant / parlant masculine, classiqueb cloître / s’accroître féminine, classiquea cours masculine, classiquea rêve / soulève féminine, classiquea malheur / valeur masculine, classiqueb croire / gloire féminine, classiquea force / écorce féminine, classiqueb l’attesta / porta masculine, classiquea destinées / enchaînées féminine, classiquea attend / content masculine, classiquea sage / visage féminine, classiquea penseur / douceur masculine, classiqueb l’entendre / tendre féminine, classiquea d’infortune / importune féminine, classiquea sort / port masculine, classiqueb naufrage / rivage féminine, classiquea lointaines / incertaines féminine, classiqueb couleurs / malheurs masculine, classiquea chaînes / peines féminine, classiqueb aventureux / malheureux masculine, classiqueb rêveurs / faveurs masculine, classiquea ravir / servir masculine, classiquea l’envie / vie féminine, classiqueb penchants / méchants masculine, classiquea l’ombre / ombre féminine, classiqueb regards / hasards masculine, classiquea peur / cœur masculine, classiqueb égare / barbare féminine, classiquea flamme / rame féminine, classiqueb demeures / meures féminine, classiquea tendresses / caresses féminine, classiquea cœur / peur masculine, classiquea orages / rivages féminine, classiqueb flots / repos masculine, classiquea rive / naïve féminine, classiquea jamais / désormais masculine, classiquea breuvage / voyage féminine, classiquea prépare / sépare féminine, classiquea revoir / l’espoir masculine, classiquea attendre / prétendre féminine, classiquea pain / vain masculine, classiquea secrète / muette féminine, classiqueb calmé / renfermé masculine, classiquea doux / vous masculine, classiquea joie / voie féminine, classiquea efforts / ressorts masculine, classiquea vie / envie féminine, classiquea don / nom masculine, classiqueb poussière / Pierre féminine, classiquea silence / balance féminine, classiqueb retour / d’alentour masculine, classiquea répondent / confondent féminine, classiquea adieu / Dieu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
462 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources