Poésies, 1830· Poésies diverses
Le pélican
OU LES DEUX MÈRES
Tout perdu dans le soin‖ de sa jeune famille,Sur la vague qui passe,‖ et qui roule, et qui brille,Un Pélican s’incline,‖ et saisit les poissonsQu’il offre en espérance‖ à ses chers nourrissons.
Sans affaire, et livrée‖ à l’amour d’elle-même,L’Autruche, en digérant,‖ vient le long du rocher.Son repas est fini,‖ qu’aurait-elle à chercher ?Elle porte tout ce qu’elle aime.« Grand dieu ! d’où venez-vous ?‖ » dit-elle au tendre oiseauDont la poitrine‖ est ouverte et sanglante.« Sortez-vous d’un combat,‖ d’un piège, d’un réseau ?Le coup est-il mortel ?‖ j’en suis presque tremblante.Parlez donc ! quelle flèche‖ ou quel ongle assassinVous déchira le sein ?Vous faites peur. — C’est moi,‖ c’est un peu de ma vie,Répond le Pélican‖ à sa pêche assidu.Vous allez me porter envie :Mes petits avaient faim :‖ mon sang n’est pas perdu,Je l’ai versé pour eux.‖ — Quoi ! dit l’autre irritée,Votre sang !… taisez-vous !‖ on ne peut sans horreurSupporter dans l’amour‖ cet excès de fureur ;Il soulève, il repousse,‖ et j’en suis révoltée.Vous perdez le bon sens,‖ vos petits vous tueront,Et les oiseaux riront.Laissez ces préjugés‖ aux tendres tourterelles.L’amour est un besoin‖ qu’il est doux d’éprouver,Mais je n’aurais point d’œufs‖ s’il fallait les couver.Quel emploi, quel ennui‖ d’étendre ainsi les ailes,De garder la maison,‖ d’y mourir de chaleur !L’hymen n’est donc pour vous‖ qu’un travail, un malheur ?Se torturer le flanc,‖ s’appauvrir l’existence,Mourir, pour satisfaire‖ à l’importune instanceDe petits jeunes dévorants,Dont les cris déchirantsTroublent et le somme et la veille !D’en parler seulement‖ je me blesse l’oreille.Ce fanatisme fait pitié ;Toutefois, s’il est temps,‖ écoutez l’amitié.
Mon exemple peut vous instruire.Loin de couver, de me détruire,Au hasard je laisse mes œufs :Le ciel veille sur moi,‖ le ciel veille sur eux.Je ne me charge pas‖ de ce soin haïssable.Je suis mère pourtant,‖ je les couvre de sable.Si la pluie et l’orage,‖ et les vents tour à tour,Ne les écrasent pas‖ avant de naître au jour,Si le Milan ne les dévore,La chaleur du soleil‖ enfin les fait éclore ;La nature en prend soin,‖ et tous les élémentsComposent mieux que moi‖ leurs premiers aliments.Ils s’envolent alors‖ et vont chercher fortune.Je n’ai pas supporté‖ leur enfance importune.Ce qu’ils deviennent, je ne sais ;Je me porte bien, c’est assez.
— Méchante ! ah ! méchante endurcie !De quel aveuglement‖ ton âme est obscurcie !Tu n’as donc d’une mère‖ obtenu que le nom ?Va ! tu glaces mon cœur,‖ tu blesses ma raison.Quoi ! te déshériter‖ des larmes d’une mère,De ses tourments délicieux,De ses plaisirs silencieux,Où tout est volupté‖ bien que parfois amère !Quand je sens mes petits‖ s’agiter sous mon sein,Quand leurs cris me disent : « J’ai faim ! »Oh ! quel bonheur j’éprouve‖ à leur donner ma vie !Mais ma douce blessure‖ est promptement guérie.On dirait que l’extrême amourRenaît sans cesse de lui-même :On le prodigue en vain,‖ comme le feu du jour,Il se ranime encor‖ pour nourrir ce qu’il aime.Va chercher tes enfants ;‖ tu me remercîras,Si tu peux les trouver‖ et devenir sensible :Ton sort, au milieu d’eux,‖ s’écoulera paisible.Va ! ne crains plus la mort :‖ sois mère, tu vivras ! »
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 21[aa] 5[abba] 3[abab]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (53 de 12, 17 de 8, 3 de 6, 1 de 10)· profil 8, 6, 6+6, (4+6)
- Mots à la rime
- a famille / brille féminine, classiquea poissons / nourrissons masculine, classiquea d’elle-même / aime féminine, classiqueb rocher / chercher masculine, classiquea oiseau / réseau masculine, classiqueb sanglante / tremblante féminine, classiquea assassin / sein masculine, classiquea vie / envie féminine, classiqueb assidu / perdu masculine, classiquea irritée / révoltée féminine, classiqueb horreur / fureur masculine, classiquea tueront / riront masculine, classiquea tourterelles / ailes féminine, classiqueb d’éprouver / couver masculine, classiquea chaleur / malheur masculine, classiquea l’existence / instance féminine, classiquea dévorants / déchirants masculine, classiquea veille / l’oreille féminine, classiquea pitié / l’amitié masculine, classiquea instruire / détruire féminine, classiquea œufs / eux masculine, classiquea haïssable / sable féminine, classiquea tour / jour masculine, classiquea dévore / éclore féminine, classiquea éléments / aliments masculine, classiquea fortune / importune féminine, classiquea sais / assez masculine, classiquea endurcie / obscurcie féminine, équivalentea nom / raison masculine, classiquea mère / amère féminine, classiqueb délicieux / silencieux masculine, classiquea sein / faim masculine, classiquea vie / guérie féminine, classiquea amour / jour masculine, classiqueb lui-même / aime féminine, classiquea remercîras / vivras masculine, classiqueb sensible / paisible féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
74 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources