Poésies, 1830· Idylles
Le soir d’été
Venez, mes chers petits ;‖ venez, mes jeunes âmes ;Sur mes genoux, venez‖ tous les deux vous asseoir.Au soleil qui se couche‖ il faut dire bonsoir.Voyez comme il est beau‖ dans ses mourantes flammes !Sa couronne déjà‖ n’a plus qu’un rayon d’or ;Demain, plus radieux‖ vous le verrez encor,Car on ne l’a point vu‖ s’enfuir sous un nuage.La cigale a chanté :‖ nous n’aurons point d’orage.Ce soleil mûrira‖ les fruits que vous aimez ;Il vous rendra vos jeux,‖ vos bouquets parfumés.Dès qu’il s’éveillera,‖ je vous dirai moi-même :« Allons voir le soleil.‖ » Jugez si je vous aime !Les charmantes Heures viendrontDanser autour de la journée,Et, riantes, s’envoleront,Formant avec des fleurs‖ la trame de l’année.Et vous appellerez‖ le faible agneau qui dort ;Pour le baigner ce soir‖ il n’est pas assez fort ;Huit jours font tout son âge ;‖ il se soutient à peine,Et vous le fatiguez‖ à courir dans la plaine.
Venez, il en est temps,‖ vous baigner au ruisseau.Tout semble se pencher‖ vers son cristal humide :Le moucheron brûlant‖ y pose un pied timide ;Et, fatigué du jour,‖ le flexible arbrisseauY trace de son front‖ la fugitive empreinte.À ses flots attiédis‖ confiez-vous sans crainte ;Je suis là. Voyez-vous‖ ces poissons innocents ?Ne les effrayez pas,‖ ils s’enfuiront d’eux-mêmes.De vos jeunes désirs‖ on dirait les emblèmes ;Sans les troubler encor‖ ils glissent sur vos sens.
Saluez, mes amours,‖ cette vieille bergère :Son sourire aux enfants‖ donne une nuit légère.Quoi ! vous voulez courir,‖ pauvres petits mouillés ?Ce papillon tardif,‖ que la fraîcheur attire,Baise dans vos cheveux‖ les lilas effeuillés,Et, tout en vous bravant,‖ je crois l’entendre rire.C’est assez le poursuivre‖ et lui jeter des fleurs,Enfants ! Vos cris de joie‖ éveillent la colombe.Un roseau qui s’incline,‖ une feuille qui tombe,Rompt le charme léger‖ qui suspend les douleurs.Écoutez dans son nid‖ s’agiter l’hirondelle :Tout lui semble un danger ;‖ car elle a des petits.Peut-être elle a rêvé‖ qu’ils étaient tous partis ;La voilà qui se calme ;‖ elle les sent près d’elle !
Mais la lune se lève,‖ et pâlit mes crayons.Ne bravez pas dans l’eau‖ ses humides rayons ;Les pavots vont pleuvoir‖ sur sa lente carrière.Au ciel, qui donne tout,‖ offrez votre prière ;Elle est pure et charmante,‖ et vous la dites bien.La voix est faible encor ;‖ mais c’est Dieu qui l’écoute !Un faible accent vers lui‖ sait trouver une route ;Il entend un soupir ;‖ il ne dédaigne rien.Et maintenant dormez !‖ Leurs mains entrelacéesSemblent lier encor‖ leurs naïves pensées.Hélas ! ces cœurs aimants‖ qu’elles viennent d’unir,Ne les séparez pas,‖ mon Dieu, dans l’avenir !
Ils dorment. Qu’ils sont beaux !‖ que leur mère est heureuse !Dieu n’a pas oublié‖ ma plainte douloureuse ;Sa pitié m’écouta…‖ Tout ce que j’ai perdu,Sa pitié, je le sens,‖ me l’a presque rendu !
Sommeil ! ange invisible,‖ aux ailes caressantes,Verse sur mes enfants‖ tes fleurs assoupissantes ;Que ton baiser de miel‖ enveloppe leurs yeux,Que ton vague miroir‖ réfléchisse leurs jeux ;Au pied de ce berceau‖ que mon amour balance,Fais asseoir avec toi‖ l’immobile silence.Ma prière est sans voix ;‖ mais elle brûle encor.Dieu ! bénissez ma nuit !‖ Dieu ! gardez mon trésor !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 6[abba] 18[aa] 2[abab]
- Mètre
- Alexandrins surtout (65 de 12, 3 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a âmes / flammes féminine, classiqueb asseoir / bonsoir masculine, classiquea d’or / encor masculine, classiquea nuage / d’orage féminine, classiquea aimez / parfumés masculine, classiquea moi-même / aime féminine, classiquea viendront / s’envoleront masculine, classiqueb journée / l’année féminine, classiquea dort / fort masculine, classiquea peine / plaine féminine, classiquea ruisseau / arbrisseau masculine, classiqueb humide / timide féminine, classiquea empreinte / crainte féminine, classiquea innocents / sens masculine, classiqueb d’eux-mêmes / emblèmes féminine, classiquea bergère / légère féminine, classiquea mouillés / effeuillés masculine, classiqueb attire / rire féminine, classiquea fleurs / douleurs masculine, classiqueb colombe / tombe féminine, classiquea l’hirondelle / d’elle féminine, classiqueb petits / partis masculine, classiquea crayons / rayons masculine, classiquea carrière / prière féminine, classiquea bien / rien masculine, classiqueb l’écoute / route féminine, classiquea entrelacées / pensées féminine, classiquea d’unir / l’avenir masculine, classiquea heureuse / douloureuse féminine, classiquea perdu / rendu masculine, classiquea caressantes / assoupissantes féminine, classiquea yeux / jeux masculine, classiquea balance / silence féminine, classiquea encor / trésor masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources