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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1830· Idylles

Les deux bergères

Marceline Desbordes-Valmore· strophes variées, alexandrins, 72 vers

Que fais-tu, pauvre Hélène,‖ au bord de ce ruisseau ?

Je regarde ma vie,‖ en voyant couler l’eau.Son cours languit, Doris,‖ il n’aime plus la rive ;Dans nos champs qu’il arrose‖ il roule quelque ennui.Écoute ! il porte au bois‖ sa musique plaintive ;Et je voudrais au bois‖ me plaindre comme lui.

De quoi te plaindrais-tu ?

Je ne saurais le dire.Ce ruisseau parait calme,‖ et pourtant il soupire.On ne sait trop s’il fuit…‖ s’il cherche… s’il attend…Mais il est malheureux,‖ puisque mon cœur l’entend.

Tu rêves. Son cristal‖ est pur, vif et limpide ;On le dirait joyeux‖ de caresser des fleurs.

Pour moi, j’y reconnais‖ une douleur timide :Souvent dans un sourire‖ on devine des pleurs.Toi qui chantes toujours,‖ tu ne peux le comprendre.Ma voix n’a plus d’essor,‖ et j’ai le temps d’apprendreQu’un chagrin se révèle‖ en soupirant tout bas :Si je pouvais chanter,‖ je ne l’entendrais pas !

S’il parle, il dit au bois‖ que nous sommes jolies,Que s’il a ralenti‖ son cours précipité,C’est qu’il croit voir en toi‖ les grâces recueillies,Et qu’il prend du plaisir‖ à doubler ma beauté.Voilà (je te dis tout‖) ce qu’un berger m’assure ;Sa parole est sincère,‖ et, pour preuve, il le jure.

Il le jure. Ah ! prends garde !‖ et si tu veux bien voir,Doris, ne choisis pas‖ un flatteur pour miroir.

Si tu savais son nom,‖ tu serais bien honteuse.

Bergère, il est berger ;‖ sa parole est douteuse.

Il m’a dit qu’au rivage‖ il tracerait un jour,Pour l’orgueil du ruisseau,‖ mon chiffre et son amour.

L’amour aime à tracer‖ les serments sur le sable ;Un coup de vent répond‖ de sa fidélité.D’une plume légère‖ il compose une fable ;Ses flèches dans nos cœurs‖ gravent la vérité.

Oh ! les tristes leçons !‖ Du ruisseau qui les donneTroublons les flots jaloux ;‖ qu’ils n’affligent personne !

Tu peux troubler ses flots,‖ mais non pas les tarir,Quand les jours sont moins purs,‖ cessent-ils de courir ?La pierre d’un long cercle‖ a ridé sa surface ;Elle tombe, l’eau roule,‖ et le cercle s’efface.

Ô ma chère compagne !‖ en est-il des beaux joursComme de ce tableau ?

C’est celui des amours.

Mais par une amoureuse‖ et touchante aventure,Lorsque tu le crois seul,‖ errant et malheureux,Il trouve un filet d’eau‖ caché sous la verdure,Et l’emporte gaîment‖ dans son sein amoureux.

Mais il arrive à peine‖ au fond de la vallée.Surpris par le torrent‖ qui l’entraîne à son tour,Il y jette à regret‖ son onde désolée,Et les ruisseaux unis‖ s’y perdent sans retour.

Eh bien ! je n’irai pas‖ jusqu’au torrent, bergère,Donner à leur destin‖ d’inutiles soupirs ;J’irai me regarder‖ à la source légèreQui se livre, naissante,‖ au souffle des zéphyrs.Sur ses rives de mousse‖ et de roseaux parées,Le soir, je conduirai‖ mes brebis altérées.Ainsi, dans l’eau, qui change‖ au caprice des vents,Tu verras tes ennuis,‖ je verrai mes beaux ans.

Oh ! n’abandonne pas‖ nos tranquilles demeures !Laisse y couler en paix‖ tes innocentes heures ;Ne donne ni tes pas‖ ni tes vœux au hasard !On se hâte, on s’arrête,‖ on tremble… il est trop tard.Évite le sentier‖ trop voisin de son onde ;Il égare, il conduit‖ loin, bien loin du hameau,Dans une solitude‖ isolée et profonde,Où l’eau, comme des pleurs,‖ coule auprès d’un tombeau.Un cœur tendre s’y cache‖ au jour qu’il semble craindre ;Il n’a que ce ruisseau‖ pour l’entendre et le plaindre ;Peut-être qu’à lui seul‖ il confie un regret…Doris, ne va jamais‖ surprendre son secret !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
19[aa] 8[abab]
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a ruisseau / l’eau masculine, classiquea rive / plaintive féminine, classiqueb ennui / lui masculine, classiquea tu / dire / soupire féminine, classiquea attend / l’entend masculine, classiquea limpide / timide féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquea comprendre / d’apprendre féminine, classiquea bas / pas masculine, classiquea jolies / recueillies féminine, classiqueb précipité / beauté masculine, classiquea m’assure / jure féminine, classiquea voir / miroir masculine, classiquea honteuse / douteuse féminine, classiquea jour / amour masculine, classiquea sable / fable féminine, classiqueb fidélité / vérité masculine, classiquea donne / personne féminine, classiquea tarir / courir masculine, classiquea surface / s’efface féminine, classiquea jours / tableau / amours masculine, classiquea aventure / verdure féminine, classiqueb malheureux / amoureux masculine, classiquea vallée / désolée féminine, classiqueb tour / retour masculine, classiquea bergère / légère féminine, classiqueb soupirs / zéphyrs masculine, classiquea parées / altérées féminine, classiquea vents / ans masculine, classiquea demeures / heures féminine, classiquea hasard / tard masculine, classiquea onde / profonde féminine, classiqueb hameau / tombeau masculine, classiquea craindre / plaindre féminine, classiquea regret / secret masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources