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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1830· Élégies

Les deux mères

Marceline Desbordes-Valmore· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 76 vers

N’approchez pas‖ d’une mère affligée,Enfant, je ne sourirai plus.Vos jeux naïfs,‖ vos soins sont superflus,Et ma douleur‖ n’en sera pas changée.Laissez-moi seule‖ à l’ennui de mon sort.Quand la vie à vos yeux‖ s’ouvre avec tous ses charmes,Enfant, plaindriez-vous mes larmes ?Vous ne comprenez pas la mort.La mort ! ce mot‖ qui glace l’espérance,Ne touche pas‖ votre heureuse ignorance.Ici le malheureux‖ cherche un autre avenir :Hélas ! ne chantez pas‖ lorsque j’y viens mourir.

De ces noirs arbrisseaux‖ l’immobile feuillage,Des pieuses douleurs‖ les simples monuments,D’un champ vaste, morne et sauvage,Sont les seuls ornements.L’écho de cette enceinte‖ est une plainte amère.Qu’y venez-vous chercher ?‖ Courez vers votre mère,Portez-lui votre amour,‖ vos baisers et vos fleurs ;Ces trésors sont pour elle,‖ et pour moi sont les pleurs.Allez ! sur l’autre rive‖ elle s’est arrêtée ;Abandonnez vos fleurs‖ au courant du ruisseau ;Doucement entraîné par l’eau,Qu’un bouquet vous annonce‖ à son âme enchantée.Vous la verrez sourire,‖ en attirant des yeuxCe don simple apporté‖ par le flot du rivage ;Et, cherchant à fixer‖ votre mobile image,Tressaillir à vos cris joyeux.

Je l’aurais vue, au temps‖ où j’excitais l’envie,Même en vous caressant,‖ rêver à mon bonheur.Cette suave joie,‖ où se baignait mon cœur,N’est plus qu’un poison lent‖ distillé sur ma vie.Mon triomphe est passé,‖ le sien croît avec vous :C’est à moi de rêver‖ à son bonheur suprême ;Elle est mère, et je pleure.‖ Ô sentiment jaloux !On peut donc vous connaître‖ au sein de la mort même ?Mais pour un cœur flétri‖ les pleurs sont un bienfait :Le mien a respiré‖ du poids qui l’étouffait ;Celui de votre mère‖ en tremblant vous appelle,Courez vous jeter dans son sein.

Ce jour est sans nuage,‖ oh ! passez-le près d’elle !Un beau jour a souvent‖ un affreux lendemain.Ne foulez plus cette herbe‖ où se cache une tombe ;D’un ange vous troublez‖ le tranquille sommeil.Dieu ne m’a promis son réveilQu’en arrachant mon âme‖ à mon corps qui succombe.

Dans cet enclos désert,‖ dans ce triste jardin,Tout semble m’annoncer‖ ce repos que j’implore ;Et, sous un froid cyprès,‖ mon sang, qui brûle encore,Sera calme demain.Ô douce plante ensevelie !Sur un sol immortel‖ tes rameaux gracieuxCouvriront ma mélancolieD’un ombrage délicieux.Ta tige élevée et superbeNe craindra plus le ver rongeurQui veut la dévorer sous l’herbe,Comme il a dévoré ta fleur.Cette fleur, au temps échappée,D’un rayon pur enveloppée,Reprendra toute sa beauté ;Son doux éclat fera ma gloire,Et le tourment de ma mémoireEn sera la félicité.

Mais une jeune voix‖ trouble encor ma prièreEt m’arrache au bonheur‖ que je viens d’entrevoir :Tout à coup ramenée‖ aux songes de la terre,J’ai tressailli, j’ai cru le voir !Oui ! j’ai cru te revoir,‖ idole de mon âme,Lorsqu’avec tant d’amour‖ tu t’élançais vers moi.D’un flambeau consumé‖ rallume-t-on la flamme ?Non ! sa clarté trop vive‖ est éteinte avec toi.Et vous qui m’attristez,‖ vous n’avez en partageSa beauté, ni la grâce‖ où brillait sa candeur,Enfant ! mais vous avez son âge :C’en est assez‖ pour déchirer mon cœur !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
8[abba] 6[aa] 8[abab]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (44 de 12, 23 de 8, 7 de 10, 2 de 6)· profil 8, 6, 4+6, 6+6
Mots à la rime
a affligée / changée féminine, classiqueb plus / superflus masculine, classiquea sort / mort masculine, classiqueb charmes / larmes féminine, classiquea l’espérance / ignorance féminine, classiquea avenir / mourir masculine, classiquea feuillage / sauvage féminine, classiqueb monuments / ornements masculine, classiquea amère / mère féminine, classiquea fleurs / pleurs masculine, classiquea arrêtée / enchantée féminine, classiqueb ruisseau / l’eau masculine, classiquea yeux / joyeux masculine, classiqueb rivage / image féminine, classiquea l’envie / vie féminine, classiqueb bonheur / cœur masculine, classiquea vous / jaloux masculine, classiqueb suprême / même féminine, classiquea bienfait / l’étouffait masculine, classiquea appelle / d’elle féminine, classiqueb sein / lendemain masculine, classiquea tombe / succombe féminine, classiqueb sommeil / réveil masculine, classiquea jardin / demain masculine, classiqueb j’implore / encore féminine, classiquea ensevelie / mélancolie féminine, classiqueb gracieux / délicieux masculine, classiquea superbe / l’herbe féminine, classiqueb rongeur / fleur masculine, classiquea échappée / enveloppée féminine, classiquea beauté / félicité masculine, classiqueb gloire / mémoire féminine, classiquea prière / terre féminine, classiqueb d’entrevoir / voir masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquea partage / âge féminine, classiqueb candeur / cœur masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources