Poésies de Madame Deshoulières, 1688· Airs
« AIMABLES habitans de ce naissant feuillage »
AIMABLES habitans‖ de ce naissant feuillage,Qui semble fait exprès‖ pour cacher vos amours,Rossignols, dont le doux ramageAux douceurs du sommeil‖ m’arrache tous les jours,Que votre chant est tendre !Est-il quelques ennuis‖ qu’il ne puisse charmer ?Mais, hélas ! n’est-il point‖ dangereux de l’entendreQuand on ne veut plus rien aimer ?
IRIS sur la fougère,Dans un pressant danger,À son téméraire bergerDisait tout en colère :Qu’est devenu, Tircis,‖ cet air respectueuxQui d’un parfait amant‖ est le vrai caractère ?Entre deux cœurs, dit-il,‖ brûlés des mêmes feux,Il est certains momens heureuxOù, ma bergère,Il ne faut qu’être amoureux.
TRIOMPHEZ, aimable printemps,Du long et triste hiver‖ qui désole nos champs ;Et redonnez à nos bocages,En faveur des heureux amans,De verts gazons, d’épais feuillages.Qu’une agréable nuit‖ règne au milieu du jour,Et cachez les tendres mystères.Revenez, hâtez-vous.‖ Hélas ! votre retourEst peut-être attendu‖ par cent jeunes bergères.
QU’EST devenu cet heureux tempsOù le chant des oiseaux,‖ les fleurs d’une prairieEt le soin de ma bergerieMe donnaient de si doux momens ?Cet heureux temps n’est plus,‖ et je ne sais quel troubleFait que tous les plaisirs‖ sont pour moi sans douceur.J’ignore ce qui met‖ ce trouble dans mon cœur :Mais auprès d’Iris il redouble.
L’AIMABLE printemps fait naîtreAutant d’amours que de fleurs ;Tremblez, tremblez, jeunes cœurs.Dès qu’il commence à paraîtreIl fait cesser les froideurs ;Mais ce qu’il a de douceursVous coûtera cher peut-être.Tremblez, tremblez, jeunes cœurs ;L’aimable printemps fait naîtreAutant d’amours que de fleurs.
DOUX transports, trouble dangereux,Que dans mon jeune cœur‖ un tendre amour fait naître,Vous n’oseriez paraître.Hélas ! pourquoi faut-il‖ qu’un devoir rigoureuxFasse perdre à l’Amour‖ tant de momens heureux !
NE pourrais-je donc point connaîtreQuel est ce redoutable Amour,Qui de mon jeune cœur un jour,À ce qu’on dit, sera le maître ?Ce berger si charmant, si beau,Qui sous nos chênes verts‖ tous les soirs vient m’attendre,Et qui connaît quelle herbe‖ est propre à mon troupeau,Ne pourrait-il point me l’apprendre ?
ALCANDRE, ce héros charmant,Ne paraît plus sensible‖ à mon amour fidèle ;Il court, sans l’écouter,‖ où la gloire l’appelle ;Il préfère au plaisir‖ d’être aimé tendrementLes périls où conduit‖ cette gloire cruelle.Ah ! que de pleurs coûte un amantQu’il faut partager avec elle !
TANDIS que vous êtes belles,Des cœurs soumis et fidèlesÉcoutez les doux soupirs ;Riez, charmante jeunesse,Des leçons que fait sans cesseContre les tendres désirsLa raison aux airs sévères.Hé ! sont-ce là ses affaires ?Se connaît-elle en plaisirs ?
SUIVI des rossignols,‖ des zéphyrs, des amours,Et couronné de fleurs nouvelles,Le printemps ramène toujoursLes plaisirs avec les beaux jours :Mais, hélas ! ce n’est plus‖ pour les amans fidèles.DANS un bois sombre et solitaireIris seule avec son bergerSentit que, s’il osait‖ devenir téméraire,Elle courait un grand danger.La charmante couleur‖ qu’un peu de honte attireSur son beau teint se répandit ;Et le berger entenditCe que sa rougeur voulait dire.
LA campagne a perdu‖ les fleurs qui l’embellissent,Les oiseaux ne font plus‖ d’agréables concerts,Les bois sont dépouillés‖ de leurs feuillages verts :N’est-il point encor temps‖ que mes craintes finissentQui peut empêcher le retourDe ce jeune héros‖ si cher à ma mémoire ?Hélas ! n’a-t-il donc point‖ assez fait pour la gloireEt ne doit-il rien à l’amour ?
QUE vous êtes longs à venir,Momens heureux pour un cœur tendre,Momens dont mon berger‖ devait se souvenir !À vos douceurs, hélas !‖ ne dois-je plus prétendre ?Non. Ce beau jour s’en va finir,Chacun dans son hameau‖ déjà songe à se rendre.Que vous êtes longs à venir,Momens heureux pour un cœur tendre,Momens dont mon berger‖ devait se souvenir !
CHARMANS échos de ces bocages,Et vous, belle nymphe aux cent voix,Publiez à l’honneur‖ du berger qui m’engageQue ses propres rivaux,‖ sous ces sombres feuillages,Charmés de ses vertus,‖ ont approuvé mon choix.
POURQUOI revenez-vous,‖ printemps ? qui vous rappelle ?Le chant des rossignols‖ et leurs tendres amoursRedoublent ma douleur mortelle.Que le cruel hiver‖ ne durait-il toujours !Tircis, hélas !‖ Tircis est infidèle :Hé ! qu’ai-je affaire de beaux jours ?Vous revenez suivi‖ de Zéphyre et de Flore ;La terre sur vos pas‖ s’embellit chaque jour :
Mais, hélas ! beau printemps,‖ vous n’êtes pas encoreCelui qui doit‖ couronner mon amour.Depuis long-temps mon cœur,‖ ma raison, tout l’appelle.Il fait lui seul‖ mes plus tendres désirs ;Et sans lui la saison nouvelleNe peut être pour moi‖ la saison des plaisirs.
DANS ces lieux rêvons à loisirRien n’y peut troubler le plaisirDe penser au berger que j’aime.Hélas ! que ce berger charmantNe pense-t-il à moi de même !Qu’il y penserait tendrement !
VENEZ, petits oiseaux,‖ sous ces charmans ombrages,De mon Iris‖ annoncer le retour ;Venez célébrer un amourÀ qui le temps‖ ne peut faire d’outrages.Pour rendre mon bonheur plus doux,Quand vous aurez‖ admiré cette belle,Agréables témoins‖ de notre ardeur fidèle,Partez, volez, séparez-vous,À mes jaloux rivaux‖ portez-en la nouvelle.
CHARMANTE aurore, enfin‖ vous voilà de retour,Le soleil va briller‖ d’une clarté nouvelle.Flatteur espoir de mon amour !Je reverrai dans ce beau jourTircis encor‖ plus tendre et plus fidèle :Espoir flatteur pour mon amour !
CESSEZ de m’agiter‖ et la nuit et le jour,Transports que je crains de connaître ;Tircis qui vous fait naîtreN’asservira jamais‖ ma raison à l’amour :Mon devoir malgré lui‖ sera toujours le maître.Fuyez, mais fuyez sans retour ;Mon cœur en gémissant‖ vous défend de paraître ;Fuyez, mais fuyez sans retour.
NON, non, je ne suis plus à plaindre :Mon cœur est tout à moi ;‖ je le sens de retour,Délivré du beau feu‖ que la mort seule un jourSe flattait de pouvoir éteindre.De tes enchantemens,‖ hélas ! cruel Amour,Ce malheureux‖ n’a donc plus rien à craindre !
VENEZ, venez à mon secours,Faible raison qu’en vain j’appelle.Tircis, suivi‖ des plus tendres amours,De mon cœur malgré moi‖ vous va faire un rebelle ;Pour faire qu’il vous soit fidèle,Venez, venez à mon secours,Faible raison qu’en vain j’appelle.
LES aquilons par leurs ravagesDétruiront-ils toujours‖ les beautés du printemps ?Ne reverrons-nous plus‖ dans nos charmans bocagesLes innocens plaisirs‖ conduits par les amans ?Non, non, la saison dégénère :Les ris, les jeux,‖ les folâtres amours,De dépit et d’effroi‖ retournés à Cythère,Ont quitté nos champs pour toujours.CHARMANS échos de ces bocages,Et vous, belle nymphe aux cent voix,Publiez à l’honneur‖ du berger qui m’engageQue ses propres rivaux,‖ sous ces sombres feuillages,Charmés de ses vertus,‖ ont approuvé mon choix.
NON, rien ne peut‖ égaler mon ennui :J’aime depuis long-temps‖ un berger qui m’adore,Et de ma tendresse aujourd’huiCe charmant berger doute encore.Hélas ! peut-il douter‖ que mon cœur soit à lui,Quand, malgré tous mes soins,‖ personne ne l’ignore ?Non, rien ne peut‖ égaler mon ennui.
TU m’arraches à ce que j’aime,Affreuse nuit,‖ précipite ton cours.Contre tes horreurs sans secoursJe succombe, cruelle,‖ à ma douleur extrême.Hé quoi ! dureras-tu toujours ?Tu m’arraches à ce que j’aime ;Affreuse nuit,‖ précipite ton cours.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 12[abab] 11[abba] 2[abacbc] 1[aabab] 3[aa] 1[abbaa] 3[abbacac] 1[abbacca] 3[abaab] 3[ababa] 1[ababcac] 1[ababcbc]
- Mètre
- Vers de 8, 12 et 7 syllabes (76 de 8, 74 de 12, 21 de 7, 14 de 10, 6 de 6, 1 de 4)· profil 8, 6, 7, 6+6, 4+6, (4)
- Mots à la rime
- a feuillage / ramage féminine, classiqueb amours / jours masculine, classiquea tendre / l’entendre féminine, classiqueb charmer / aimer masculine, classiquea fougère / colère féminine, classiqueb danger / berger masculine, classiquea respectueux / feux masculine, classiqueb caractère / bergère féminine, classiquec heureux / amoureux masculine, classiquea printemps / champs / amans masculine, classiqueb bocages / feuillages féminine, classiquea jour / retour masculine, classiqueb mystères / bergères féminine, classiquea temps / momens masculine, classiqueb prairie / bergerie féminine, classiquea trouble / redouble féminine, classiqueb douceur / cœur masculine, classiquea naître / paraître féminine, classiqueb fleurs / cœurs masculine, classiquea froideurs / douceurs masculine, classiquea peut-être / naître féminine, classiqueb cœurs / fleurs masculine, classiquea dangereux / rigoureux / heureux masculine, classiquea connaître / maître féminine, classiqueb Amour / jour masculine, classiquea beau / troupeau masculine, classiqueb m’attendre / l’apprendre féminine, classiquea charmant / tendrement / amant masculine, classiqueb fidèle / l’appelle féminine, classiquec cruelle / elle féminine, classiquea belles / fidèles féminine, classiquea soupirs / désirs / plaisirs masculine, classiqueb jeunesse / cesse féminine, classiquec sévères / affaires féminine, classiquea amours / toujours / jours masculine, classiqueb nouvelles / fidèles féminine, classiquea solitaire / téméraire féminine, classiqueb berger / danger masculine, classiquea attire / dire féminine, classiqueb répandit / entendit masculine, classiquea l’embellissent / finissent féminine, classiqueb concerts / verts masculine, classiquea retour / l’amour masculine, classiqueb mémoire / gloire féminine, classiquea venir / souvenir masculine, classiqueb tendre / prétendre féminine, classiquea finir / venir / souvenir masculine, classiqueb rendre / tendre féminine, classiquea bocages / m’engage / feuillages féminine, classiqueb voix / choix masculine, classiquea rappelle / mortelle / infidèle féminine, classiqueb amours / toujours masculine, classiquea jours / jour / amour masculine, classiqueb Flore / encore féminine, classiquea l’appelle / nouvelle féminine, non classiqueb désirs / plaisirs masculine, classiquea loisir / plaisir masculine, non classiquea j’aime / même féminine, classiqueb charmant / tendrement masculine, classiquea ombrages / d’outrages féminine, classiqueb retour / amour masculine, non classiquea doux / séparez-vous masculine, classiqueb belle / fidèle féminine, classiquea nouvelle / fidèle féminine, classiquec jour / amour masculine, classiquea jour / l’amour masculine, classiqueb connaître / naître féminine, classiquea maître / paraître féminine, classiqueb retour masculine, classiquea plaindre / éteindre / craindre féminine, classiqueb retour / jour masculine, classiquec Amour / secours masculine, classiquea j’appelle / rebelle féminine, classiqueb amours / secours masculine, classiquec fidèle / j’appelle féminine, classiquea ravages / bocages féminine, classiqueb printemps / amans masculine, classiquea dégénère / Cythère féminine, classiquea ennui / aujourd’hui masculine, non classiqueb m’adore / encore / l’ignore féminine, classiquec lui / ennui masculine, classiquea j’aime / extrême féminine, classiqueb cours / secours masculine, classiquec toujours / cours masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
192 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, THÉOPHILE BERQUET, LIBRAIRE, 1824· numérisation wikisource.org· Sources