Poésies de Madame Deshoulières, 1688· Réflexions diverses
Réflexions morales
SUR L’ENVIE IMMODÉRÉE DE FAIRE PASSER SON NOM À LA POSTÉRITÉ
LA savante Chéron,‖ par son divin pinceau,Me redonne un éclat nouveau ;Elle force aujourd’hui les grâces,Dont mes cruels ennuis‖ et mes longues douleursLaissent sur mon visage‖ à peine quelques traces,D’y venir reprendre leurs places :Elle me rend enfin‖ mes premières couleurs.Par son art la race futureConnaîtra les présens‖ que me fit la nature :Et je puis espérer‖ qu’avec un tel secours,Tandis que j’errerai‖ sur les sombres rivages,Je pourrai faire encor‖ quelque honneur à nos jours.Oui, je puis m’en flatter ;‖ plaire et durer toujours,Est le destin de ses ouvrages.
Fol orgueil, et du cœur humainAveugle et fatale faiblesse,Nous maîtriserez-vous sans cesse ?Et n’aurons-nous jamais‖ un généreux dédainPour tout ce qui s’oppose‖ aux lois de la sagesse ?Non, l’amour-propre en nous‖ est toujours le plus fort ;Et, malgré les combats‖ que la sagesse livre,On croit se dérober‖ en partie à la mortQuand dans quelque chose on peut vivre.
Cette agréable erreur‖ est la source des soinsQui dévorent le cœur des hommes :Loin de savoir jouir‖ de l’état où nous sommes,C’est à quoi nous pensons le moins.Une gloire frivole‖ et jamais possédéeFait qu’en tous lieux, à tous momens,L’avenir remplit notre idée ;Il est l’unique but‖ de nos empressemens.Pour obtenir qu’un jour‖ notre nom y parvienne,Et pour nous l’assurer‖ durable et glorieux,Nous perdons le présent,‖ ce temps si précieux,Le seul bien qui nous appartienne,Et qui, tel qu’un éclair,‖ disparaît à nos yeux.Au bonheur des humains‖ leurs chimères s’opposent.Victimes de leur vanité,Il n’est chagrin, travail,‖ danger, adversité,À quoi les mortels ne s’exposentPour transmettre leurs noms‖ à la postérité.À quel dessein, dans quelles vues,Tant d’obélisques, de portraits,D’arcs, de médailles, de statues,De villes, de tombeaux,‖ de temples, de palais,Par leur ordre ont-ils été faits ?D’où vient que pour avoir‖ un grand nom dans l’histoireIls ont à pleines mains‖ répandu les bienfaits,Si ce n’est dans l’espoir‖ de rendre leur mémoireIllustre et durable à jamais ?Il est vrai que ces espérancesOnt quelquefois servi‖ de frein aux passions ;Que par elles les lois,‖ les beaux-arts, les sciences,Ont formé les esprits,‖ poli les nations,Embelli l’univers‖ par des travaux immenses,Et porté les héros‖ aux grandes actions.Mais aussi combien d’impostures,De sacriléges, d’attentats,D’erreurs, de cruautés,‖ de guerres, de parjures,A produit le désir‖ d’être après le trépasL’entretien des races futures !Deux chemins différens,‖ et presque aussi battus,Au temple de mémoire‖ également conduisent.Le nom de Pénélope‖ et le nom de TitusAvec ceux de Médée‖ et de Néron s’y lisent.Les grands crimes immortalisentAutant que les grandes vertus.Je sais que la gloire est trop bellePour ne pas inspirer‖ de violens désirs :La chercher, l’acquérir,‖ et pouvoir jouir d’elle,Est le plus parfait des plaisirs.Oui, ce bonheur pour l’homme‖ est le bonheur suprême ;Mais c’est là qu’il faut s’arrêter,Tout charmé qu’il en est,‖ à quelque point qu’il l’aime,Il a peu de bon sens‖ quand il va s’entêterDe la vanité de porterSa gloire au delà de lui-même ;Et quand, toujours en proie‖ à ce désir extrême,Il perd le temps de la goûter.Encor si dans les champs‖ que le Cocyte arrose,Dépouillé de toute autre chose,Il était permis d’espérerDe jouir de sa renommée ;Je serais bien moins animéeContre les soins qu’on prend‖ pour la faire durer.Mais quand nous descendons‖ dans ces demeures sombresLa gloire ne suit point nos ombres ;Nous perdons pour jamais‖ tout ce qu’elle a de doux ;Et quelque bruit que le mérite,La valeur, la beauté,‖ puissent faire après nous,Hélas ! on n’entend rien‖ sur les bords du Cocyte.Par où donc ces grands noms‖ d’illustre, de fameux,Après quoi les mortels‖ courent toute leur vie,Avides de laisser‖ un long souvenir d’eux,Doivent-ils faire tant d’envie ?Est-ce par intérêt‖ pour d’indignes neveuxQui seuls de ces grands noms jouissent,Qui ne les font valoir‖ qu’en des discours pompeux,Et qui, toujours plongés‖ dans un désordre affreux,Par des lâchetés les flétrissent ?
De ces heureux mortels‖ qui n’ont point eu d’égauxTel est l’ordinaire partage.Traités par la nature‖ avec moins d’avantageQue la plupart des animaux,Leur race dégénère,‖ et l’on voit d’âge en âgeEn elle s’effacer‖ l’éclat de leurs travaux.Des choses d’ici-bas‖ c’est le vrai caractère.Il est rare qu’un fils‖ marche dans le sentierQue suivait un illustre père.Des mœurs comme des biens‖ on n’est pas héritier,Et d’exemple on ne s’instruit guère.
Tandis que le soleil‖ se lève encor pour nous,Je conviens que rien n’est plus douxQue de pouvoir sûrement croireQu’après qu’un froid nuage‖ aura couvert nos yeux,Rien de lâche, rien d’odieuxNe souillera notre mémoire ;Que, regrettés par nos amis,Dans leurs cœurs nous vivrons encore.Pour un tel avenir‖ tous les soins sont permis :C’est par cet endroit seul‖ que l’amour-propre honore ;Il faut laisser le reste‖ entre les mains du sort.Quand le mérite est vrai,‖ mille fameux exemplesOnt fait voir que le temps‖ ne lui fait point de tort.On refuse aux vivans des templesQu’on leur élève après leur mort.Quoi ! l’homme, ce chef-d’œuvre‖ à qui rien n’est semblable,Quoi ! l’homme pour qui seul‖ on forma l’univers,Lui dont l’œil a percé‖ le voile impénétrableDont les arrangemens‖ et les ressorts diversDe la nature sont couverts ;Lui, des lois et des arts‖ l’inventeur admirable,Aveugle pour lui seul,‖ ne peut-il discerner,Quand il n’est question‖ que de se gouverner,Le faux bien du bien véritable ?
Vaine réflexion !‖ inutile discours !L’homme, malgré votre secours,Du frivole avenir‖ sera toujours la dupe ;Sur ses vrais intérêts‖ il craint de voir trop clair ;Et, dans la vanité‖ qui sans cesse l’occupe,Ce nouvel Ixion‖ n’embrasse que de l’air.N’être plus qu’un peu de poussièreBlesse l’orgueil dont l’homme est plein,Il a beau faire voir‖ un visage serein,Et traiter de sang-froid‖ une telle matière,Tout dément ses dehors,‖ tout sert à nous prouverQue par un nom célèbre‖ il cherche à se sauverD’une destruction entière.
Mais d’où vient qu’aujourd’hui‖ mon esprit est si vain ?Que fais-je ? et de quel droit‖ est-ce que je censureLe goût de tout le genre humain,Ce goût favori qui lui dureDepuis qu’une immortelle mainDu ténébreux chaos‖ a tiré la nature ?Ai-je acquis dans le monde‖ assez d’autoritéPour rendre mes raisons utiles,Et pour détruire en lui‖ ce fond de vanitéQui ne peut lui laisser‖ aucuns momens tranquilles ?Non ; mais un esprit d’équitéÀ combattre le faux‖ incessamment m’attacheEt fait qu’à tout hasard‖ j’écris ce que m’arracheLa force de la vérité.Hé ! comment pourrais-je prétendreDe guérir les mortels‖ de cette vieille erreurQu’ils aiment jusqu’à la fureur,Si moi qui la condamne‖ ai peine à m’en défendre ?Ce portrait, dont Apelle‖ aurait été jaloux,Me remplit, malgré moi,‖ de la flatteuse attenteQue je ne saurais voir‖ dans autrui sans courroux.Faible raison que l’homme vante,Voilà quel est le fond‖ qu’on peut faire sur vous.Toujours vains, toujours faux,‖ toujours pleins d’injustices,Nous crions dans tous nos discoursContre les passions,‖ les faiblesses, les vicesOù nous succombons tous les jours.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 6[aa] 3[abaab] 3[abbab] 11[abab] 7[abba] 5[ababa] 2[ababab] 1[ababba] 1[abbaba] 1[ababb] 1[abbacca]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (104 de 12, 71 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a pinceau / nouveau masculine, classiquea grâces / traces / places féminine, classiqueb douleurs / couleurs masculine, classiquea future / nature féminine, classiquea secours / jours / toujours masculine, classiqueb rivages / ouvrages féminine, classiquea humain / dédain masculine, classiqueb faiblesse / cesse / sagesse féminine, classiquea fort / mort masculine, classiqueb livre / vivre féminine, classiquea soins / moins masculine, classiqueb hommes / sommes féminine, classiquea possédée / idée féminine, classiqueb momens / empressemens masculine, classiquea parvienne / appartienne féminine, classiqueb glorieux / précieux / yeux masculine, classiquea s’opposent / s’exposent féminine, classiqueb vanité / adversité / postérité masculine, classiquea vues / statues féminine, classiqueb portraits / palais masculine, classiquea faits / bienfaits / jamais masculine, classiqueb l’histoire / mémoire féminine, classiquea espérances / sciences / immenses féminine, classiqueb passions / nations / actions masculine, classiquea d’impostures / parjures / futures féminine, classiqueb d’attentats / trépas masculine, classiquea battus / Titus / vertus masculine, classiqueb conduisent / lisent / immortalisent féminine, classiquea belle / d’elle féminine, classiqueb désirs / plaisirs masculine, classiquea suprême / l’aime féminine, classiqueb s’arrêter / s’entêter masculine, classiquea porter / goûter masculine, classiqueb lui-même / extrême féminine, classiquea arrose / chose féminine, classiquea d’espérer / durer masculine, classiqueb renommée / animée féminine, classiquea sombres / ombres féminine, classiquea doux / nous masculine, classiqueb mérite / Cocyte féminine, classiquea fameux / d’eux masculine, classiqueb vie / d’envie féminine, classiquea neveux / pompeux / affreux masculine, classiqueb jouissent / flétrissent féminine, classiquea d’égaux / animaux / travaux masculine, classiqueb partage / d’avantage / âge féminine, classiquea caractère / père / guère féminine, classiqueb sentier / héritier masculine, classiquea nous / doux masculine, classiquea croire / mémoire féminine, classiqueb yeux / d’odieux masculine, classiquea amis / permis masculine, classiqueb encore / honore féminine, classiquea sort / tort / mort masculine, classiqueb exemples / temples féminine, classiquea semblable / impénétrable féminine, classiqueb l’univers / divers / couverts masculine, classiquea admirable / véritable féminine, classiqueb discerner / gouverner masculine, classiquea discours / secours masculine, classiquea dupe / l’occupe féminine, classiqueb clair / l’air masculine, classiquea poussière / matière / entière féminine, classiqueb plein / serein masculine, classiquec prouver / sauver masculine, classiquea vain / humain / main masculine, classiqueb censure / dure / nature féminine, classiquea d’autorité / vanité masculine, classiqueb utiles / tranquilles féminine, classiquea d’équité / vérité masculine, classiqueb m’attache / m’arrache féminine, classiquea prétendre / défendre féminine, classiqueb erreur / fureur masculine, classiquea jaloux / courroux / vous masculine, classiqueb attente / vante féminine, classiquea d’injustices / vices féminine, classiqueb discours / jours masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
175 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, THÉOPHILE BERQUET, LIBRAIRE, 1824· numérisation wikisource.org· Sources