Poèmes et poésies, 1864
La Prophétie
À Jean Marras
I
Nour-Eddour, le voyant‖ de l’avenir, un soir,Comme il avait coutume,‖ était venu s’asseoirAu seuil de son logis,‖ en face du Bosphore.Tout au fond d’une extase‖ où l’esprit s’évapore,Dans l’ombre, sur un tertre‖ accroupi, fixementIl regardait un astre‖ au fond du firmament,Et parlait haut. — La nuit‖ gravissait les terrassesDes jardins de Stamboul‖ qui confondaient leurs masses.
— « Heureux qui dans la vie,‖ et fort du lait qu’il but,Marche à grands pas, la main‖ prête à toucher un but,Sans se laisser jamais‖ arrêter ni distrairePar le songe flatteur‖ ou le songe contraire !Heureux qui devant lui‖ marche tout droit, sachantCe qu’il veut, fût-ce un trône‖ ou fût-ce un maigre champ !Moi, j’ai sucé le rêve‖ aux pointes des mamellesQue m’offraient au désert‖ les pensives chamelles,Et, les regards errants‖ et les pas incertains,Pour les autres je lis‖ au ciel de grands destins,Ou devine sous eux‖ le prochain précipice.Or, pour l’homme qui sait‖ agir, l’heure est propice.Où qu’il soit, qu’il se lève‖ et se hâte, il est temps !Car la sourde rumeur‖ du gouffre, je l’entends.Quand le grenier fermente,‖ un grain ardent l’embrase ;Et tout l’islam est las‖ de l’impôt qui l’écrase !Qu’un seul se dresse, et tous,‖ du scheick au marabout,Seront à l’instant même‖ à ses côtés debout !Au fond de la mosquée,‖ au coin de chaque rue,Une imprécation‖ monte, sans cesse accrue ;Et dans le sérail clos‖ en vain d’un triple murLa tête du sultan‖ est pareille au fruit mûr ! »
Pendant que Nour-Eddour‖ parlait, contre un plataneQui s’élevait tout près,‖ ombrageant la cabane,Un homme était penché‖ pour entendre. — la nuit,Une forme aisément‖ glisse et s’évanouit.
Le lendemain, devant‖ le ciel rouge, à sa porteNour-Eddour se tenait‖ assis de même sorte,Sans mouvement, les yeux‖ pleins de pourpre et d’éclairs.
« Les signes, disait-il,‖ où seul je lis, sont clairs.Le meurtrier triomphe,‖ acclamé par la foule ;Mais sur le bras qui frappe‖ et la tête qui rouleLa colère d’Allah‖ s’allume également ;Et tel se croit élu‖ qui n’est que l’instrumentDe l’œuvre, et qu’Allah brise‖ aussitôt l’œuvre faite.Oui, l’escarboucle au front‖ comme un fils du prophète,C’est en vain qu’il se dit‖ commandeur des croyants.Mieux vaudrait qu’il errât‖ parmi les mendiants,Serrant la corde autour‖ de ses reins faméliques,Avec les chiens galeux‖ sur les places publiques ?Car sa page est finie !‖ Et le frère assassinDormira cette nuit,‖ un poignard dans le sein ! »
Un homme alors bondit‖ du platane : — « Mensonge !Cria-t-il ; ta science‖ est vaine ! Dans un songeRidicule tu vis !‖ Et c’est toi qui mourrasA l’instant, toi qui fus‖ le conseil de mon bras ! »
— « Il se peut, dit le sage‖ à la calme paupière,Que la fronde qui tourne‖ entraîne une autre pierre ;Il se peut qu’un oracle‖ entendu par hasard,Ou surprise, au devin‖ soit funeste. Un vieillardPeut mouvoir dans le vent‖ des lèvres qu’on épie.La volonté d’Allah‖ n’est jamais assoupie ;Tu fus l’oreille ouverte‖ ainsi qu’il le voulait,Et si tu veux ma mort,‖ c’est que ma mort lui plaît.Nul n’évite ici-bas‖ son destin, quoi qu’il fasse !Frappe donc ! Il vaut mieux‖ le regarder en face !Le tien est prononcé.‖ Tu le connais. AgisComme il te semblera !‖ Tes doigts encor rougisN’arrêteront bientôt‖ ni la main ni la lame !Que me fait l’existence,‖ à moi, qui n’eus dans l’âmeJamais un seul espoir‖ non plus qu’un seul désir,Ni crainte, ni regret,‖ ni remords, ni plaisir,Et qui n’ai jamais eu‖ trois sequins dans ma bourse ?
— Eh quoi ? Tu lis mon sort‖ dans ces astres en course ?
— Tout aussi nettement‖ qu’au même endroit j’ai luTon fratricide à peine‖ annoncé résolu.
— Cette nuit ? Je mourrai ?— Cette nuit ! Je l’atteste !Le poignard est choisi,‖ la main sûre. Le resteEst le secret d’Allah‖ qu’il garde avarement !
— Un aspect peut tromper,‖ vieillard ! Peut-être il ment,Cet astre auquel tu vois‖ ma fortune enchaînée !
— Que tu le veuilles croire‖ ou non, ta destinéeN’en sera pas moins telle,‖ ou plus long ton sursis !
— Souvent, répondit l’autre‖ en fronçant les sourcils,Un condamné conjure‖ un arrêt, s’il le brave,Ou s’il le fuit. Il est‖ souvent plus d’une entraveAux oracles, et tous‖ ne sont pas satisfaits.A quelques-uns, du moins,‖ manquent les prompts effets ;Et tout n’arrive pas‖ juste à l’heure indiquée !Le jeûne, la prière‖ au fond d’une mosquée,Le repentir, un philtre,‖ un prix, un crime encor,Que sais-je ? N’est-il rien‖ que tu saches, ni l’or,Ni le fer, ni les mots,‖ ni l’impur maléfice,Pour détourner le coup‖ mortel ? Quoi ? Rien qui puisseSeulement reculer‖ l’instant prédit par toi ?Ton art te laisse-t-il‖ sans prestige et sans foi,Que tu restes ainsi‖ plus muet qu’un derviche ?Parle, et je te fais grâce !‖ Et de pauvre sois richeA pouvoir t’acheter‖ le harem d’un vizir !
— Je te l’ai dit, je n’ai‖ sur terre aucun désir,O lumière d’Allah !‖ Flambeau qui va s’éteindre !Quant à l’ordre d’en haut,‖ rien ne saurait l’enfreindre.Cette nuit, sur mon âme,‖ est ta dernière nuit !
— Mais ce traître qui doit‖ m’attendre, ou me poursuit,Quel est-il ? Et d’où vient‖ la soif qui le dévore ?Tu sais au moins cela ? Dis-le donc !— Je l’ignore !Que t’importe par qui‖ tu vas mourir ? Bien fouQui demande comment,‖ et qui veut savoir où,Et qui cherche pourquoi,‖ quand l’inflexible aigretteDe la mort se hérisse‖ et paraît sur sa tête !
— Il suffit ! Ta demeure,‖ ô sage ! est à mon gré.Quoi qu’il puisse advenir,‖ cette nuit j’attendraiChez toi ce qui doit être et sera !— Ma demeureA toi, comme aux passants,‖ est ouverte à toute heure.— C’est bon ! Pour cette nuit‖ ferme-la bien sur nous ! »
II
Le vieillard dans un coin‖ dormait sur son burnous.Et blême, à la lueur‖ d’un lampion de terre,Son front dans une main,‖ l’autre à son cimeterre,L’hôte fatal, assis‖ sur un grêle escabeau,Songeait combien le ciel‖ du matin pâle est beau.
Il se dressa, fiévreux,‖ marcha de long en large,Secouant sa terreur‖ comme on fait d’une charge,Et sondant de ses poings‖ la dureté des murs.
« Quoi ! Les secrets divins‖ qui pour tous sont obscurs,Cet homme les connaît‖ et n’y voit nul refuge !Ignorant quel sera‖ l’exécuteur, lui, juge,Tout près du condamné‖ qui le surveille, il dort,Paisible, certain d’être‖ obéi par la mort ?Lui, vil esclave, il dort,‖ ayant marqué son maître !Ce crime monstrueux,‖ qui pourra le commettre ?Nous sommes seuls ici,‖ dans ces quatre murs clos ;Rien n’y saurait tenter‖ les écumeurs de flots,Ni les rôdeurs de nuit‖ qui rampent sur la grève !Cette porte est solide.‖ Il dort ! Et moi, je rêve !Si longues soient la nuit‖ et l’angoisse, il viendra,Le jour, devant qui tout,‖ peur, ténèbres, fuira !Oui, l’aurore, demain,‖ la houri verte et rose,Viendra m’illuminer‖ pour une apothéose,Et dans toute sa pompe‖ aussi je salueraiLa sultane sublime‖ et serai délivré !Délivré ! Suis-je donc‖ tel qu’un chien à l’attache ?Je rêve ! Ou je suis fou‖ de trembler comme un lâche !Cet homme divaguait !‖ Qu’ai-je à craindre ici ? Rien !Un poignard, disait-il ;‖ quel autre que le mien,Moi debout et dardant‖ ma prunelle éclaircie,Peut luire entre ces murs‖ selon la prophétie,Entre cet insensé‖ plus faible qu’un enfant,Et moi, qu’un bras robuste‖ et bien libre défend ?Moi, dormir cette nuit,‖ sans souffle, à cette place ?Sur le livre éternel‖ certes, rien ne s’efface !Mais la folie encore‖ est trop loin de mon front,Si pour m’abattre aux pieds‖ de l’archange aussi prompt,Il faut que cette lame‖ homicide soit celleDont la riche poignée‖ à mon flanc étincelle,Et que la main qui doit‖ la sortir du fourreauSoit la mienne ! Victime,‖ être en plus le bourreau !Cela se pourra-t-il,‖ que le veuille Allah même ?Moi, fort de ma raison‖ et du pouvoir suprême,Moi, sans remords, étant‖ sacré par le succès,Moi, qui viens de fermer‖ au meurtre tout accès,Je serais fou déjà‖ d’y penser davantage !Non, ce vieil astrologue‖ est aveuglé par l’âge,S’il est vrai que l’on puisse‖ au ciel rien percevoir.Pourtant il a prédit‖ mon crime l’autre soir !Ah ! Quel spectre ai-je vu,‖ levant sa main armée ?Mais non ; c’est un reflet‖ sous un peu de fumée !La vaine illusion‖ se détruit. — Je la voisPar là qui se reforme‖ et disparaît. — Des voixAu dehors ont parlé !‖ — Des pas frappent la route !— Plus rien ! — C’était le vent‖ dans les feuilles, sans doute !C’étaient mes propres pas‖ dans ce silence affreux !C’est la nuit qui m’oppresse‖ et qui trouble mes yeux !C’est la flamme qui va‖ mourir et qui vacille !C’est ce vieillard maudit‖ qui sommeille immobile !C’est l’aube que j’attends‖ avec la liberté !C’est l’univers entier‖ sur son axe arrêté !C’est la prédiction‖ qui veut être accomplie !Allah ! Vais-je vraiment‖ sombrer dans la folie !Ces armes, ce poignard,‖ s’agitent sous mes mains,Ils me parlent de mort‖ avec des mots humains !Ma raison se débat,‖ leur démence est plus forte !Cela ne sera pas ! »Il courut vers la porte,L’ouvrit grande, et jeta‖ ses armes dans la nuit.Ce fut une lumière‖ éteinte dans un bruit.Il regarda, debout‖ au seuil de la masure,Sombre dans la clarté‖ passant par l’embrasure :« Le ciel, dit-il, est noir‖ encore à l’orient.Mais ce poignard jeté,‖ je puis en souriantAttendre le matin,‖ le pardon et la gloire ! »
Sa poitrine s’emplit‖ d’un orgueil de victoire.
Comme il se retournait,‖ une main brusquementS’appuya sur sa bouche‖ et sur son hurlement.
Le matin, Nour-Eddour‖ se réveilla, tranquille,Et le vit étendu‖ tout droit devant l’asile,Qui dormait, dépouillé‖ par l’obscur assassin,Comme il était écrit,‖ un poignard dans le sein.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 97((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 16 distiques
- Mots à la rime
- a soir / s’asseoir masculine, classiqueb Bosphore / s’évapore féminine, classiquea fixement / firmament masculine, classiqueb terrasses / masses féminine, classiquea but masculine, classiqueb distraire / contraire féminine, classiquea sachant / champ masculine, non classiqueb mamelles / chamelles féminine, classiquea incertains / destins masculine, classiqueb précipice / propice féminine, classiquea temps / l’entends masculine, classiqueb l’embrase / l’écrase féminine, classiquea marabout / debout masculine, classiqueb rue / accrue féminine, classiquea mur / mûr masculine, classiqueb platane / cabane féminine, classiquea nuit / s’évanouit masculine, classiqueb porte / sorte féminine, classiquea d’éclairs / clairs masculine, classiqueb foule / roule féminine, classiquea également / l’instrument masculine, classiqueb faite / prophète féminine, classiquea croyants / mendiants masculine, classiqueb faméliques / publiques féminine, classiquea assassin / sein masculine, classiqueb Mensonge / songe féminine, classiquea mourras / bras masculine, classiqueb paupière / pierre féminine, classiquea hasard / vieillard masculine, classiqueb épie / assoupie féminine, classiquea voulait / plaît masculine, classiqueb fasse / face féminine, classiquea Agis / rougis masculine, classiqueb lame / l’âme féminine, classiquea désir / plaisir masculine, classiqueb bourse / course féminine, classiquea lu / résolu masculine, classiqueb mourrai / l’atteste / reste féminine, classiquea avarement / ment masculine, classiqueb enchaînée / destinée féminine, classiquea sursis / sourcils masculine, classiqueb brave / entrave féminine, classiquea satisfaits / effets masculine, classiqueb indiquée / mosquée féminine, classiquea encor / l’or masculine, classiqueb maléfice / puisse féminine, classiquea toi / foi masculine, classiqueb derviche / riche féminine, classiquea vizir / désir masculine, classiqueb s’éteindre / l’enfreindre féminine, classiquea nuit / poursuit masculine, classiqueb dévore / donc / l’ignore féminine, classiquea fou / où masculine, classiqueb aigrette / tête féminine, classiquea gré / j’attendrai masculine, classiqueb sera / demeure / heure féminine, équivalentea nous / burnous masculine, classiqueb terre / cimeterre féminine, classiquea escabeau / beau masculine, classiqueb large / charge féminine, classiquea murs / obscurs masculine, classiqueb refuge / juge féminine, classiquea dort / mort masculine, classiqueb maître / commettre féminine, classiquea clos / flots masculine, classiqueb grève / rêve féminine, classiquea viendra / fuira masculine, classiqueb rose / apothéose féminine, classiquea saluerai / délivré masculine, classiqueb l’attache / lâche féminine, classiquea Rien / mien masculine, équivalenteb éclaircie / prophétie féminine, classiquea enfant / défend masculine, classiqueb place / s’efface féminine, classiquea front / prompt masculine, classiqueb celle / étincelle féminine, classiquea fourreau / bourreau masculine, classiqueb même / suprême féminine, classiquea succès / accès masculine, classiqueb davantage / l’âge féminine, classiquea percevoir / soir masculine, classiqueb armée / fumée féminine, classiquea vois / voix masculine, classiqueb route / doute féminine, classiquea affreux / yeux masculine, classiqueb vacille / immobile féminine, classiquea liberté / arrêté masculine, classiqueb accomplie / folie féminine, classiquea mains / humains masculine, classiqueb forte / pas / porte féminine, classiquea nuit / bruit masculine, classiqueb masure / l’embrasure féminine, classiquea l’orient / souriant masculine, classiqueb gloire / victoire féminine, classiquea brusquement / hurlement masculine, classiqueb tranquille / l’asile féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
198 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, tome I, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1925· numérisation poesies.net· Sources