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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes et poésies, 1864

Soleil couchant

Léon Dierx· 34 quatrains, alexandrins, 136 vers

À Monsieur Édouard Hervé.

Aux bords retentissants‖ des plages écumeusesPleines de longs soupirs‖ mêlés de lourds sanglots,Sous le déroulement‖ monotone des flots ;Près des gouffres remplis‖ des falaises brumeuses ;

A l’heure où le soleil,‖ ainsi qu’un roi cruelQui veut parer de draps‖ sanglants ses funérailles,Se déchire et secoue‖ au dehors ses entrailles ;A l’heure où lentement‖ l’ombre envahit le ciel ;

Un homme se tenait‖ silencieux. La côteÉtait déserte. Lui,‖ debout, d’un œil amerIl regardait tomber‖ l’astre rouge à la mer ;Et sa pensée aussi‖ déferlait, sombre et haute.

Ah ! Ce n’était pas l’homme‖ au sortir de l’Éden,Fils encore innocent‖ d’une race nouvelle ;En qui la vie afflue,‖ à qui Dieu se révèle,Et qui pour tous les maux‖ n’a qu’un mâle dédain ;

L’homme essayant sa force‖ au seuil des premiers âges,Libre dans l’univers‖ libre et grand comme lui ;Défiant l’avenir,‖ et dont l’œil éblouiReflète l’horizon‖ des vierges paysages ;

Plein d’un orgueil sans peur‖ et d’un espoir sans fin ;Et dans sa beauté fière‖ à qui tout se confie,Sur la création‖ odorante et raviePassant majestueux‖ sous un signe divin ;

C’était l’homme vieilli‖ des races séculaires,Fils de la lassitude‖ et des labeurs déçus,Et qui, désabusé‖ des dons qu’il a reçus,A des printemps plus froids‖ que les hivers polaires ;

Qui, remuant la cendre‖ immense du passé,Initié tout jeune‖ au mensonge des rêves,A vu la vanité‖ de ses luttes sans trêves,Et sans but désormais‖ s’en va le front baissé ;

Qui, ployant sous le poids‖ d’insupportables chaînes,Se connaît tout entier‖ dans la joie ou les pleurs,Rassasié du rire‖ autant que des douleurs ;Sans élans pour le bien,‖ et pour le mal sans haines ;

C’était l’homme rongé‖ par l’angoisse ; vaincuSous l’énervant dégoût‖ de sa propre impuissance ;Et fatal héritier‖ d’une aride science,Contempteur de la vie‖ avant d’avoir vécu.

En vain il proclamait‖ son génie et sa gloire !L’ennui met sur ses bras‖ le plomb du châtiment ;Et son âme qu’il raille,‖ hélas ! Plus tristementSe rendort à ces bruits‖ de pompe dérisoire.

Stupide et vil, trempé‖ d’inutiles sueurs,En vain il rit des dieu‖ qu’ont adorés ses pères,Et s’élance aux profits‖ du fond de ses repaires,Les doigts crispés, les yeux‖ pleins d’obliques lueurs.

Car le veau d’or, ce dieu‖ comme un autre implacable,A l’enfer de Midas‖ le regarde marcher ;Honneur, amour, vertu,‖ tout ce qu’il veut toucher,Se change sous ses mains‖ en cet or qui l’accable.

Oui, ce dieu, son premier‖ délire, et son dernier,Le plus riche en autels,‖ le plus riche en apôtres,Le plus vieux, qui vit naître‖ et mourir tous les autres,Avant le chant du coq‖ il va le renier.

Il va le renier‖ comme eux tous. Dans les nuesIl l’enverra siéger,‖ livide, avec les dieuxMorts maintenant, jadis‖ beaux, fiers et radieux,Qui sur les monts sacrés‖ vivaient en troupes nues ;

Près des spectres blafards‖ abandonnés du jour,Qui planent en lambeaux‖ sur les glaces du pôle,Et qu’un souffle inconnu,‖ les poussant par l’épaule,Promène dans l’horreur‖ des exils sans retour.

Pas un ne reviendra !‖ Le vent de l’ironieA balayé partout‖ l’ambition du beau.Sur le dernier autel‖ plus désert qu’un tombeauL’herbe croît. Il n’est plus‖ de divine agonie !

Plus d’esprits enivrés !‖ Plus d’hymnes, plus d’encens !Plus de convives ceints‖ de verveine et de roses !Plus d’apôtre en extase,‖ et plus d’apothéoses !Plus de soupirs poussés‖ hors du monde des sens !

Sur la montagne en feu‖ nul ne se transfigure,Et pour quelque dépouille‖ aux fétides odeurs,L’homme consumera‖ ses dernières ardeursSous un ciel qui n’a plus‖ la sublime envergure.

Dans un air sans échos‖ sa voix s’éteint. VoilàQu’il méprise à la fin‖ sa chair comme son âme,Et que, toujours brûlé‖ d’une invisible flamme,Il retourne aux abris‖ chantants qu’il dépeupla.

Mais les transports qui font‖ la jeunesse si belleReviennent-ils jamais‖ gonfler les cœurs flétris !Les pleurs, les repentirs,‖ les plaintes et les crisOnt-ils jamais ému‖ l’impassible Cybèle !

Nature indifférente,‖ au secret douloureux,Prés aux vertes senteurs,‖ forêts aux noirs mystères,Monts couronnés de pins‖ ou de neiges austères,Vous êtes sans pitié,‖ comme tous les heureux !

L’homme a levé sur vous‖ sa hache sacrilège ;Sur vous il s’est rué‖ follement, et sa voixA maudit le silence‖ injurieux des boisOù meurt le vain appel‖ du désir qui l’assiège :

A jamais il a fui‖ tout ce monde enchantéQu’aux rayons de la lune,‖ au fond des solitudes,On voyait s’essayer‖ aux molles attitudesSous l’œil ardent d’un faune‖ ivre de volupté.

Quand Pan mourut, un cri‖ monta de rive en rive ;Dans la foi du poète‖ il retentit encor.Comme un chasseur perdu‖ qui sonne en vain du cor,L’homme court sans qu’un son‖ en réponse n’arrive.

Las de lui-même aussi,‖ voilà que haletant,Comme Sisyphe sous‖ le rocher qui l’écrase,Il s’arrête, et qu’à l’heure‖ où l’occident s’embrase,Il sent les maux soufferts‖ revivre en un instant.

C’est une heure sinistre‖ et pleine de vertiges.Depuis les premiers jours,‖ sa magique splendeurNous étreint, et nous fait‖ sonder la profondeurD’un passé qui tressaille‖ en fulgurants vestiges.

Comme l’astre qui fond‖ en longs fleuves pourprésDont les reflets au loin‖ baignent les nobles cimes,Le cœur de l’homme saigne‖ en plongeant aux abîmesOù ses regrets encor‖ hurlent désespérés.

Mais aujourd’hui, devant‖ la chute glorieuseDu globe dont l’éclat‖ brillait sur son berceau,Ce n’est plus vers l’éden‖ dont il gardait le sceauQu’il se reporte au bout‖ d’une ardeur furieuse.

Ce n’est plus son enfance‖ au cantique lointainDont le ressouvenir‖ en ses fêtes s’exhale ;Ni la branche arborée‖ en palme triomphaleQu’il pleure, en gémissant‖ sur sa part du destin.

Ce n’est plus un saint nom‖ qu’il invoque ou qu’il prie,Hélas ! Et ce n’est plus,‖ même quand vient le soir,La mort, son épouvante‖ et son dernier espoir,Qu’il appelle, sentant‖ toute source tarie.

Sous la dent sans pitié‖ du démon qui le mordRien ne ranime plus‖ sa force ou son courage ;Et voilà qu’il se tait‖ sans un reste de rage,Car il ne peut plus croire‖ à ta promesse, ô mort !

Tu ne peux rien sur l’âme ;‖ et l’impossible envieToujours l’assoiffera‖ de bonheur, n’importe où ;Tu ne peux l’engloutir‖ aussi dans quelque trou ;Ce n’est pas le repos‖ qui par toi nous convie !

— Et le soleil, jetant‖ sa suprême clarté,Laissa l’homme, le front‖ plus bas, les yeux plus mornes ;Et l’esprit descendu‖ dans une nuit sans bornesSous l’effrayant fardeau‖ de son éternité.

Versification

Forme
34 quatrains (quatrains)
Rimes
34(abba)
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
34 quatrains
Mots à la rime
a écumeuses / brumeuses féminine, classiqueb sanglots / flots masculine, classiquea cruel / ciel masculine, classiqueb funérailles / entrailles féminine, classiquea côte / haute féminine, classiqueb amer / mer masculine, classiquea l’Éden / dédain masculine, classiqueb nouvelle / révèle féminine, classiquea âges / paysages féminine, classiqueb lui / ébloui masculine, classiquea fin / divin masculine, classiqueb confie / ravie féminine, classiquea séculaires / polaires féminine, classiqueb déçus / reçus masculine, classiquea passé / baissé masculine, classiqueb rêves / trêves féminine, classiquea chaînes / haines féminine, classiqueb pleurs / douleurs masculine, classiquea vaincu / vécu masculine, classiqueb impuissance / science féminine, classiquea gloire / dérisoire féminine, classiqueb châtiment / tristement masculine, classiquea sueurs / lueurs masculine, classiqueb pères / repaires féminine, classiquea implacable / l’accable féminine, classiqueb marcher / toucher masculine, classiquea dernier / renier masculine, classiqueb apôtres / autres féminine, classiquea nues féminine, classiqueb dieux / radieux masculine, classiquea jour / retour masculine, classiqueb pôle / l’épaule féminine, classiquea l’ironie / agonie féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquea d’encens / sens masculine, classiqueb roses / d’apothéoses féminine, classiquea transfigure / envergure féminine, classiqueb odeurs / ardeurs masculine, classiquea Voilà / dépeupla masculine, classiqueb âme / flamme féminine, classiquea belle / Cybèle féminine, classiqueb flétris / cris masculine, classiquea douloureux / heureux masculine, classiqueb mystères / austères féminine, classiquea sacrilège / l’assiège féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquea enchanté / volupté masculine, classiqueb solitudes / attitudes féminine, classiquea rive / n’arrive féminine, classiqueb encor / cor masculine, classiquea haletant / instant masculine, classiqueb l’écrase / s’embrase féminine, classiquea vertiges / vestiges féminine, classiqueb splendeur / profondeur masculine, classiquea pourprés / désespérés masculine, classiqueb cimes / abîmes féminine, classiquea glorieuse / furieuse féminine, classiqueb berceau / sceau masculine, classiquea lointain / destin masculine, classiqueb s’exhale / triomphale féminine, classiquea prie / tarie féminine, classiqueb soir / espoir masculine, classiquea mord / mort masculine, classiqueb courage / rage féminine, classiquea envie / convie féminine, classiqueb où / trou masculine, classiquea clarté / éternité masculine, classiqueb mornes / bornes féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

136 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, tome I, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1925· numérisation poesies.net· Sources