Autour du chat noir, 1926· Souvenirs
La caissière
Depuis bien longtemps, chaque soir,Devant votre comptoir de chêne,Ô Caissière, je viens m’asseoir,Esclave amoureux de ma chaîne,
Prêtre de votre déité,Poète obscur et famélique,Consommant, hiver comme été,Une absinthe mélancolique.
Tandis qu’en des calculs profondsOù vous plonge l’amour du lucre,Derrière de grands carafonsEt de petits morceaux de sucre,
Vous faites une addition,Moi, d’un bien plus âpre problème,Je poursuis la solutionEt voilà pourquoi je suis blême !
Cette solution, je veuxL’avoir, ô Caissière inhumaine ;Je peux vous faire ces aveux,Ce n’est que cela qui m’amène
Depuis si longtemps, chaque soir,Devant votre comptoir de chêne,Me berçant du plus fol espoir,Esclave amoureux de ma chaîne,
Prêtre de votre déité,Poète obscur et faméliqueConsommant, hiver comme été,Une absinthe mélancolique.
Où sont vos pieds ? romance en siBémol, car je vous vois derrièreLe comptoir qui vous cache ainsiQu’une infranchissable barrière,
Et bien que longtemps épiés,Ne voyant de vous que le buste,Je n’aperçois jamais vos pieds !Ce qui ne me semble pas juste.
Ah ! savoir à quoi s’en tenir !Pour moi, poète débonnaire,Si quelque jour, dans l’avenir,Je travaille au dictionnaire,
J’écrirai : — Caissière, animalÉtrange, très énigmatique,Monstre bizarre, être anormal,Vestige de la fable antique ;
Caissière, beau sphinx à l’œil noir,Dont la taille souple et sereine,Finit en forme de comptoir.Caissière, Chimère, Sirène !
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Autour du chat noir, Paris, Bernard Grasset, 1926· numérisation wikisource.org· Sources