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Les Caresses d’Antan, 1896· La légende de la pomme

La Légende de la pomme

Alexandre Ducros· 34 quatrains, octosyllabes, 136 vers

Ève perdit le premier homme.C’est la Genèse qui le dit,A propos de certaine pommeSur laquelle l’homme mordit.

L’aventure est-elle notoire ?Et devons-nous, sans examen,Donner créance à cette histoireD’où date le premier hymen ?

Sans être taxé d’hérésie,Je dois en faire ici l’aveu,Malgré toute sa poésie,La Genèse s’égare un peu.

Non, la femme, l’épouse blonde,Qu’Adam trouvait à son réveil,Surprise, se mirait dans l’onde,Aux premiers rayons du soleil.

Voyant le trésor adorableDe sa virginale beauté,De l’homme, son inséparable,Elle plaignait l’oisiveté,

Car à l’ombre des vertes pousses,Dont le jardin se parfumait,Tranquille, Adam tournait ses pouces,Ou du matin au soir dormait !

— « Que faire, hélas ! murmurait Ève,Pour l’occuper, ce paresseux ?Pour que ce long sommeil s’achève ?Les oiseaux ne dorment pas, eux !

Ensemble ils vont à la cueillée.Que leur chant est doux et profond !…Ils se cachent sous la feuillée,Et je ne vois plus ce qu’ils font ! »

L’était sous un pommier superbeQue ces longs soupirs s’exhalaient.Le soleil ruisselait sur l’herbe,Et les pommes étincelaient !

Qu’elles étaient appétissantes !Ève voulut s’en approcher,Dents prêtes, lèvres frémissantes…Mais défense était d’y toucher !

Le Créateur de toutes chosesLeur avait dit au jour premier :— « Mangez des fruits, cueillez des roses,Mais ne touchez pas au pommier !

Ma Droite frappe qui m’offense.Épargnez-vous un grand remord ;Si vous enfreigniez ma défense,Tous les deux vous mourriez de mort ! »

Ah ! que les pommes semblaient douces !…La défense en doublait le prix…Adam, ne tournant plus ses pouces,Contemplait Ève tout surpris.

— « Que fais-tu, là ? » — « Moi ? je regarde. »— « Et que regardes-tu ? » — « Ces fruits.Qu’ils doivent être bons ! » — « Prends garde !Tu sais quels maux nous sont prédits ?

« N’y touche pas ! » — « J’ai soif ! » — « La sourceCoule sur les cailloux dorés,Tantôt le lion avec l’ourse,Gaîment s’y sont désaltérés. »

— « Non ! j’aimerais mieux une pommeQue cette eau baignant les glaïeuls,Cueille-m’en une, ô mon cher homme,J’ai bien soif… et nous sommes seuls ! »

Ève prit le fruit, et ses lèvresS’ouvrirent pour croquer, et, dam !De ses gastronomiques fièvres,Elle rendit complice Adam !

Il mordit, bravant l’anathème,Sur la moitié qu’elle laissa…Ce dut être bon tout de mêmeCar la pomme entière y passa !

Soudain, les zéphyrs emportèrentDes époux les ennuis défunts.Comme l’oiseau, les fleurs chantèrentD’ardentes strophes de parfums

Et sortant des roches profondes,Les sources firent un momentRire d’aise leurs fraîches ondesDans leur joyeux clapotement.

Des cieux la voûte ensoleillée,D’un éclat plus pur resplendit,Et, clairement émerveillée,La nature entière applaudit.

Mais tout à coup une voix, celleD’Adonaï, de Jéhova,Troublant l’extase universelle,Comme un vent de feu s’éleva !

C’est ici, — mais à Dieu ne plaiseQue ma plume soit sans respect,Oui, c’est ici que la GenèsePlace un point que je crois suspect :

Gratuitement elle diffameL’instigatrice du péché ;Ce premier péché de la femme,Depuis six mille ans reproché.

L’est son triomphe ; c’est sa gloire !La Genèse même le dit,Dans son texte contradictoire ;C’est la chute qui la grandit !

Car pour suprême pénitence,Sur les deux coupables époux,Dieu fit tomber une sentenceQu’ils durent bénir à genoux ;

Adam dut féconder la terre,Le sol, de sa sueur baigné,Et par le travail noble, austère,Manger son pain ainsi gagné.

Ève ? — Dieu voulut dans ses voies,Qui sont de toute éternité,Qu’elle connut les chastes joies,L’orgueil de la maternité !

De bonne foi, je le demande,Mesdames, qui de vous, vraiment,N’eût pas même ajouté l’amende,A ce rédempteur châtiment ?

Croyez-le bien, si jamais l’homme,Si jamais Adam fut tentéDe déplorer… ce vol de pomme,De regretter son far niente,

Sans grand effort pour le confondre,Et le rendre à jamais joyeux,Ève à coup sûr dut lui répondre :— « Tu te plains ? ouvre donc les yeux.

« Des Œuvres du Seigneur, rivales,Les tiennes, précieux trésor !Ondoient aux brises estivales,Comme un superbe océan d’or !

« C’est ton travail opiniâtre,C’est ta conquête ! et, sort plus doux :Nous étions deux… Nous sommes quatre !Bénis ma faute, ô mon époux ! »

Et sur ce, le père des hommes, —C’est clair, puisqu’il fut le premier —Pour voir s’il restait quelques pommes…Alla secouer le pommier !

1880

Versification

Forme
34 quatrains (quatrains)
Rimes
34(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
34 quatrains
Mots à la rime
a homme / pomme féminine, classiqueb dit / mordit masculine, classiquea notoire / histoire féminine, classiqueb examen / hymen masculine, classiquea d’hérésie / poésie féminine, classiqueb l’aveu / peu masculine, classiquea blonde / l’onde féminine, classiqueb réveil / soleil masculine, classiquea adorable / inséparable féminine, classiqueb beauté / l’oisiveté masculine, classiquea pousses / pouces féminine, classiqueb parfumait / dormait masculine, classiquea Ève / s’achève féminine, classiqueb paresseux / eux masculine, classiquea cueillée / feuillée féminine, classiqueb profond / font masculine, classiquea superbe / l’herbe féminine, classiqueb s’exhalaient / étincelaient masculine, classiquea appétissantes / frémissantes féminine, classiqueb approcher / toucher masculine, classiquea choses / roses féminine, classiqueb premier / pommier masculine, classiquea m’offense / défense féminine, classiqueb remord / mort masculine, classiquea douces / pouces féminine, classiqueb prix / surpris masculine, classiquea regarde / garde féminine, classiqueb fruits / prédits masculine, classiquea source / l’ourse féminine, classiqueb dorés / désaltérés masculine, classiquea pomme / homme féminine, classiqueb glaïeuls / seuls masculine, classiquea lèvres / fièvres féminine, classiqueb dam / Adam masculine, classiquea l’anathème / même féminine, classiqueb laissa / passa masculine, classiquea emportèrent / chantèrent féminine, classiqueb défunts / parfums masculine, classiquea profondes / ondes féminine, classiqueb moment / clapotement masculine, classiquea ensoleillée / émerveillée féminine, classiqueb resplendit / applaudit masculine, classiquea celle / universelle féminine, classiqueb Jéhova / s’éleva masculine, classiquea plaise / Genèse féminine, classiqueb respect / suspect masculine, classiquea diffame / femme féminine, classiqueb péché / reproché masculine, classiquea gloire / contradictoire féminine, classiqueb dit / grandit masculine, classiquea pénitence / sentence féminine, classiqueb époux / genoux masculine, classiquea terre / austère féminine, classiqueb baigné / gagné masculine, classiquea voies / joies féminine, classiqueb éternité / maternité masculine, classiquea demande / l’amende féminine, classiqueb vraiment / châtiment masculine, classiquea l’homme / pomme féminine, classiqueb tenté / niente masculine, classiquea confondre / répondre féminine, classiqueb joyeux / yeux masculine, classiquea rivales / estivales féminine, classiqueb trésor / d’or masculine, classiquea opiniâtre / quatre féminine, classiqueb doux / époux masculine, classiquea hommes / pommes féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

136 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Caresses d’Antan, Paris, ALEXANDRE GAUTHERIN, ÉDITEUR, 1847 ‒ 1896· numérisation gallica.bnf.fr· Sources