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Les Caresses d’Antan, 1896· La légende du ver à soie (Traduit de l’Arabe.)

La Légende du Ver à soie

Alexandre Ducros· alexandrins et octosyllabes, 317 vers

Je te vois chaque jour,‖ Aline, soucieuse,Épier avec soin‖ ces insectes chérisQue tu soignes, que tu nourrisAvec la ramure soyeuseDe l’arbre aux veines d’or‖ qu’au pays des Chinois,Je crois,Traucat sut dérober, ô charmante éleveuse.Eh ! bien, je veux d’un conte‖ égayer ton labeur,Un conte oriental‖ si cela peut te plaire,Je ne demande pour salaireQu’un seul baiser pour le conteur.Ce conte, j’en suis sûr,‖ va te combler de joie,Car il s’agit d’un ver à soie !

Du pays Sabéen‖ la Reine vint un jourTrouver Salomon à sa cour ;On parlait partout de sa gloire ;La Sabéenne avait vouluVoir ce qu’il en était,‖ et, le fait est notoire,Puisque moi-même je l’ai lu,Un soir, près d’El-Arouch,‖ dans un ancien grimoire,Que m’avait procuré mon ami,Ben-Toumi.La Reine s’en vint donc.‖ Je passe le cortège,Ou la caravane, que sais-je ?Je ne puis en parler,‖ je n’en fus pas témoin,Mais la Reine venait de loin !Si le temps fut superbe‖ ou s’il fit de l’orage,Je n’en sais rien encor,‖ mais le grimoire ditQu’elle fit un très bon voyage.Et, comme à moi, je crois‖ que cela te suffit.Elle était belle, cette Reine,Salomon s’en aperçut bien !Elle avait un port noble,‖ un port de souveraine ;Ses dents étaient de nacre et ses cheveux d’ébène,Et son regard était…‖ était comme le tien !Je te laisse à penser‖ quelle fut la manièreDont Salomon reçut‖ la Reine de Saba ?Danses, jeux et festins,‖ certes rien ne manqua,Dans cette cour hospitalière ;Jérusalem en fut‖ couverte de poussière,Tellement on s’y trémoussa !

Un soir qu’ils étaient seuls,‖ Salomon et la Reine,Seuls dans un grand jardin‖ que la lune éclairait,Le Roi, taciturne, distrait,A la royale SabéenneVoulut faire part d’un secret.Tout près d’un grand lentisque,‖ au bord d’une fontaine,En lui serrant la main‖ il lui parlait tout bas.La Reine cependant‖ ne lui répondait pas.Mais, puis se ravisant :‖ — » Vous m’aimez ? lui dit-elle,Vous m’en faites l’aveu ?‖ Certes, d’un si grand RoiL’amour doit flatter une belle,Fût-elle Reine comme moi…Votre amour cependant‖ m’inspire quelque effroi ;Si je sais bien compter,‖ vous avez huit cents femmesQui languissent dans le harem !En un mot, vous brûlez,‖ Sire, de tant de flammes,Que vous pourriez fort bien‖ de vos feux… polygamesIncendier Jérusalem !Huit cents femmes, Seigneur !‖ et votre amour extrêmeVient me proposer… galamment,De faire la huit cent unième ?…Eh bien… J’accepte !… franchement ! »

Salomon transporté,‖ ravi, hors de lui-même,Tombe aux pieds de la Reine,‖ et son émotionL’empêche de parler.‖ — « Mais, poursuit notre Reine,Je mets à cet hymen‖ une condition,Si vous la remplissez,‖ sous vos lois je m’enchaîne. »— « Cette condition,‖ quelle est-elle ? parlez !Pour gagner votre cœur,‖ est-il rien d’impossible ?Nommez-moi ce que vous voulez,Lui répond Salomon.‖ — Chez un voisin terribleFaut-il porter la guerre ?‖… Ordonnez, et j’y cours ;En combattant pour vous‖ on doit être invincible !De l’art appelant le secours,Au milieu du désert‖ faut-il bâtir des temples ?De spacieux palais ?‖ magnifiques exemplesDu pouvoir de l’amour ?‖ Dites un mot, soudainLe marbre, le cèdre, l’airain,Se dresseront en basiliques,En monuments fameux‖ aux milliers de portiques,Chefs-d’œuvre merveilleux‖ du splendide Orient !O Reine ! prononcez !‖ dites ! que faut-il faire ? »— « Ni bâtir, ni porter la guerreChez le voisin — répond‖ la Reine en souriant ;Regardez cette perle ;‖ elle vient de Golconde,De Golconde… ou d’Ormuz,‖ sous la vague profonde.Le plongeur qui la prit‖ n’avait jamais pêchéPerle plus précieuse‖ et plus belle et plus pure.La capricieuse Nature,(Est-ce dans un dessein caché ?)En a fait une perle‖ étrange, merveilleuse !Voyez ; elle est percée !‖ et non pas d’un trou droit,Sire, mais ondulé !‖ — Soyez assez adroit…(La réussite est glorieuse !)Soyez assez adroit‖ pour y passer ce fil.Si vous y parvenez, je jureDe vous appartenir.‖ » — A ces mots, la figureDu grand Roi s’assombrit.‖ — « Hélas ! hélas ! dit-il,Vous vous raillez de moi,‖ je ne saurais le faire,C’est un fatal arrêt‖ pour mon espoir déçu,Révoquez cet arrêt sévère ! »— « Non pas ! vous avez entendu ;Il faut passer le fil,‖ répond la Sabéenne,Ou bien renoncer à ma main.Sire, voici le fil‖ et la perle. — A demain ! »

Salomon était bien en peine !Le reste de la nuit‖ il ne fit que penserAu moyen de pouvoir passerLe fil dans cette perle,‖ et toute la semaineIl ne fit que chercher‖ encore ce moyen.Il se creusa la tête‖ et ne put trouver rien !Le sommeil avait fui‖ de ses yeux ; sur sa tableLes mets restaient intacts.‖ — A tous soins étrangers,Il poursuivait toujours‖ ce moyen introuvable !N’y pouvant plus tenir,‖ le Roi fit voyager,Pour venir à sa cour‖ des gens de toutes sectes.On y vit mages et devins,Augures, prêtres, médecins,Géomètres fameux‖ et savants architectes,Venus tous de pays lointains !Salomon les assemble‖ et d’une voix dolente,Il leur fait part de son tourment :« Trouvez-moi, leur dit-il,‖ ô vous tous, que l’on vante.Ce que je cherche vainement,Et je vous comblerai‖ de gloire et de richesse ;Mais, hâtez-vous, car le temps presse ;La Reine de Saba‖ veut partir, et je tiensA garder à ma cour‖ celle qui me tourmente,Et pour laquelle, hélas !‖ mon fol amour augmente !Imaginez mille moyens,Et trouvez-en un bon !‖ pour que bientôt, je puisse,De ma fière beauté,‖ contentant le caprice,Faire passer le fil‖ dans la perle ! » — A ces motsSalomon lève la séance,Puis il court s’enfermer‖ pour goûter un reposQui le fuit, malgré sa puissance !

Alors il aurait fallu voir,Et cela, du matin au soir,Les mages, les devins, les sages,Et tous les fameux personnages,Aller, venir, préoccupés.On eût dit des fous échappés,Rien qu’en regardant leurs visages ;L’un posait le doigt sur son frontEt murmurait un corollaireSur la sécante et sur l’aplomb ;L’autre, sur un mur ou par terre,D’un air tout rempli de mystère,Sans rien dire traçait un rond.Et bientôt le peuple lui-même,Pour trouver aussi le problème,Se mit à chercher à son tour !Jérusalem en fut émue ;On se rencontrait dans la rue,Mais sans se donner le bonjour !Et chacun d’un pas grave ou leste…Tout cheminant faisait le gesteD’enfiler une aiguille‖ en dépit des railleurs.On eût dit que la ville,‖ en tous lieux tant vantée,N’était désormais habitée,Que par un peuple de tailleurs !Combien les têtes se creusèrent !Que de projets se combinèrent,Pour trouver le fameux moyen !Malgré les plus belles promessesDe Salomon, de ses richesses,On ne trouva rien ! rien ! rien !

Et le Roi Salomon‖ pleura ! — dit le grimoire.La Reine ce jour-là‖ devait quitter sa cour.C’en était fait de son amour !— « A quoi bon la grandeur,‖ la fortune, la gloire ?A quoi bon tout cela,‖ Seigneur ? murmurait-il ;Vains attributs, je vous méprise,Puisque votre pouvoir se briseDevant un rien, devant un fil !Du néant des grandeurs,‖ pitoyable spectacle !O vanité des vanités,Tout n’est que vanité sous les cieux habités !Où m’adresser ? à quel oracleDemander le secret‖ de la perle ?… » — SoudainUne petite voix‖ s’ouït dans le jardin,Où le roi, désolé,‖ venait, dans son chagrin,D’inventer un nouveau proverbeContre le fol orgueil humain.Et cette voix disait :‖ — « Approche ! Roi superbe !Tes sanglots sont venus‖ me troubler dans mon herbe,Et j’ai pitié de tes sanglots… »L’héritier de David‖ en écoutant ces motsFut rempli d’une grande joie ;— « Où te tiens-tu ? dit-il,‖ parais ! que je te voie !Toi qui viens apporter‖ un remède à mes maux,Je bénis celui qui t’envoie ! »— « Je me tiens à tes pieds,‖ et si tu veux me voir,Courbe-toi, Salomon !‖ réplique la voix douce ;Eh ! prends garde ! ton pied‖ a failli, sur la mousse,M’écraser ! c’eût été‖ grand dommage…, pour toi ! »— « Je cherche et je ne vois‖ personnel » fit le Roi.— « Eh ! courbe-toi, te dis-je !‖ encore allons… encore !Me vois-tu ? » — « Non, vraiment !‖ » — « Tu me touches du doigt ! »— Je ne touche qu’un ver !‖ » — Et bien, ce ver, c’est moi !Moi qui rampe depuis l’aurore ! »

— « L’est bien un insecte, en effet,Qui me parle ! » répond‖ Salomon stupéfait.— Eh ! oui ! j’ai pris naissance,‖ hélas ! chez les insectes !Je suis un humble ver !‖ Toutefois, je prétends,Mieux que tes sages, tes savants,Tes devins et tes architectes,Dont l’esprit n’est pas trop subtil,Te donner le moyen‖ d’introduire le filDans la perle qui fait ta peine.Que dis-je, le moyen ?‖ moi-même, en un clin d’œil,J’introduirai le fil‖ et rabattrai l’orgueilDe la Royale Sabéenne. »— « Ah ! si tu fais cela !‖… » — « Je le ferai vraiment !…Mets le fil dans ma bouche‖ et tiens la perle. — Laisse,Laisse-moi manœuvrer‖ à mon aise, à présent. »Salomon regardait,‖ rempli d’étonnement !

L’humble ver, avec souplesse,Entre dans la perle. Il suit,Avec le fil qu’il promène,De la perle de la ReineLe capricieux conduit ;Il s’allonge, il se replie,Le fil le suit sans effort,Et puis son œuvre remplie,En triomphateur, il sort.

« Tiens, prends ! dit-il au roi ;‖ la perle est traversée.La Reine maintenant‖ peut la porter au cou,Suspendue à ce fil,‖ doucement balancée.Tes savants ont cherché,‖ ma foi, je ne sais où… »Mais ne l’écoutant pas,‖ Salomon se dirigeVers le palais.‖ — L’insecte dit tout bas :— « Sans me remercier,‖ il s’éloigne à grands pas ?Je dois en convenir,‖ ce procédé m’afflige !…Non pour moi, mais pour lui…‖ — Ça, voyons, suis-je fou ?Les hommes ; peuples, rois,‖ sont tous de même étoffe :Tous ingrats, oublieux…‖ mais je suis philosophe ;Tâchons de regagner mon trou. »

Qui fut surpris ? ce fut la Reine,Alors qu’elle vit SalomonVenir tout courant, hors d’haleineEt palpitant d’émotion,Lui présenter la perle‖ au fil enfin passée !Toute la cour en fut‖ dans l’admiration,Et la Reine tint sa promesse ;L’hymen eut lieu… mais sans témoins !Le grimoire le dit du moins,Car on n’a pas la moindre pièceDont le scrupuleux examenAit pu certifier‖ quel jour eut lieu l’hymen !

Et le ver ? que devint‖ le pauvre ver ? — l’histoire,Non, — je veux dire le grimoire,Ajoute qu’un matin le RoiLe fit chercher partout.‖ — « Que voulez-vous de moi ? »Dit-il à ceux qui le trouvèrent ;— « Le Roi veut te parler.‖ » — « Qu’il vienne ! » — « Le voici. »Les messagers se retirèrent.

— « Viens-tu, quoique un peu tard,‖ m’apporter un merci ?Dit le ver philosophe‖ au fastueux monarque ;Un Roi qui se souvient,‖ c’est digne de remarque,Aussi je ne veux pas‖ être en reste avec toi ! »— Que veux-tu dire, insecte ?‖ exclama le Grand Roi.— « Je veux te faire un don‖ pour prix de ta mémoire,Lui répartit le ver,‖ et je me plais à croireQue tu l’apprécieras.‖ Porte-moi, dans ta main,Là-bas, jusqu’à cet arbreQui prête son ombrage‖ à ce bassin de marbre ;Tu m’y mettras dessus‖ et… tu verras demain !Mon cadeau sera magnifique !En souvenir du fil‖ dans la perle passé,Tu t’en feras tisser‖ la plus riche tunique,Le plus riche manteau‖ qu’on ait jamais tissé !…Bien ! me voilà sur l’arbre…‖ adieu !… je suis pressé ! »

Le lendemain, ô merveille !Dès que l’aurore vermeilleIllumina l’horizon,Salomon,Suivi de sa cour entière,Se rendit dans le jardinDevant l’arbre du bassin,Où, du soleil déjà‖ miroitait la lumière.Le ver était absent,‖ mais à sa place on vitUn objet qu’on eût pris‖ pour un œuf tout petit,Et la voix du ver en sortit !— « O Salomon ! dit-il,‖ avec l’humble demeureOù je suis enfermé,‖ je te laisse un trésor ;C’est moi qui l’ai construite‖ avec de longs fils d’or.Je vais en sortir tout à l’heure,Mais j’en sortirai papillon,Et je produirai la semenceQui doit donner en abondanceLa soie à l’industrie !‖ — Écoute, Salomon !Fais entourer de soins‖ cet arbre ; son feuillageServira de pâture‖ à l’insecte ouvrier,Qui ne saurait sans lui‖ terminer son ouvrage ;Dieu pour le ver à soie‖ a planté le mûrier.Il a mis des fils d’or‖ dans chaque feuille verte ;Les fils avec lesquels‖ j’ai construit ma maison,Que l’on appellera cocon ;Adieu ; je vais partir,‖ ma maison est ouverte !…Écoute encore, Salomon :Que sur le métier, la navetteFasse courir ces fils nombreux ;Et l’homme aura fait la conquêteD’un art utile, merveilleux !Roi, mes promesses sont fidèles,Je te le dis en vérité !Je sens qu’il me pousse des ailes…Je rampais, je m’envole…‖ À moi la liberté !

Chère Aline, voilà,‖ syllabe par syllabe,Ce que je lus un soir‖ dans le grimoire arabe ;Je l’ai traduit pour toi,‖ traduit dans son entier,Heureux, si l’indulgence‖ en souriant l’accueille,Et si tu me permets,‖ quand j’ose t’en prier,De venir avec toi,‖ le soir, cueillir la feuille,La feuille, verte du mûrier.

Alais, 1857.

Versification

Mètre
Alexandrins et octosyllabes (170 de 12, 125 de 8, 16 de 7, 2 de 3, 1 de 2, 1 de 6, 1 de 9, 1 de 10)· profil 8, 3, 7, 6+6, (4+6), (2), (6), (9)

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

317 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Caresses d’Antan, Paris, ALEXANDRE GAUTHERIN, ÉDITEUR, 1847 ‒ 1896· numérisation gallica.bnf.fr· Sources