Les Étrivières, 1867‑1885· Troisième partie (1871-1885)
A Jules Tourret
de Nîmes
Ami, si depuis de longs mois,Ma bouche a gardé le silence,Ce n’est point par indifférence ;Mon cœur, malgré tous ses émois,A conservé la souvenance.
Oh ! non, je n’ai pas oublié,Pas même un jour, une seconde !Mais l’œuvre ardue et peu féconde,A laquelle je suis lié,Semble me séquestrer du monde.
Et je vis au milieu pourtantDe ce monde, sombre cohue,Qui grouille, va, salit et hue,Ami, ce que nous aimons tant,Ce que le monde prostitue ;
Ce que je mets au premier rang ;Le Beau, qui fortifie, élève ;Le Bien, qui bout comme une sève ;Le Vrai, qui nous fait forts et grands,Devant l’exil, devant le glaive !
Ruse, mensonge, trahison,Voilà désormais la science,L’unique loi de Sapience ;On fait outrage à la raison.On bâillonne la conscience !
Et tout est dit ! et tout est bien !Ma foi tant pis pour qui s’attarde !La morale est une bâtarde,Qui veut la fin veut le moyen…N’obtient rien qui rien ne hasarde !
Le Bien par le Mal combattu,Disparaîtra dans la bourrasque…— « Avec ton allure fantasque,Que viens-tu faire ici, vertu ?Va-t’en ! nous avons mis ton masque ! »
Et voilà ce que l’on entend !Et voilà ce qui se pratique !Religion et politique,Tout se dissout, tout se détend,Du palais jusqu’à la boutique…
Pour des biens louchement acquis,Le marquis troque sa noblesse,Et se vautrant dans la mollesse,Un goujat chausse, du marquis,L’élégant soulier… qui le blesse !
Où sont les généreux penchants ?Le sang des vieux lions superbes,N’a produit que des chiens couchants ;Les bons travaillent ; les méchantsEntre eux se partagent les gerbes !
C’est la foire aux ambitions ;Aux gros emplois, aux sinécures ;Aux bonnes situations ;C’est le Hall des corruptions,Le marché des choses obscures !
Avec les grands mots que d’aucunsFont passer comme des muscades,On prend les moments opportuns ;Sous les tréteaux de maints tribuns,S’échafaudent des barricades !
— « Va te faire tuer, — naïf !Marche aux pontons ; cours à CayennePour moi qui tiens au lucratif,Crève ! on va sur un sombre esquif,Trouver le canaque et l’hyène. »
Et des malheureux, ahuris,Le camp se soulève, s’insurge,De fausses doctrines nourris !Les cœurs froissés, les cœurs meurtris,Les suivent, moutons de Panurge !
Plutôt que de prendre, ami cher,Leur route qui conduit aux bouges,Où la liberté meurt sans air,J’aimerais mieux livrer ma chair,A la morsure de fers rouges !
II
C’est par le labeur patient,Que naguère on cherchait l’aisance,Le repos calme, souriant,Pour la vieillesse ; — maintenant,On veut de suite l’opulence ;
On veut posséder pour fouir,Pour bien jouir, vite et quand même.Aussi voit-on s’évanouirCe qu’hier fit épanouir,Sur le tremplin d’un tel système
Tout s’effondre en de tels ébats ;Rien n’est d’aplomb, tout est secousse ;En haut, c’est le gâchis, — en bas,La haine hante les grabats…Alors, va comme je te pousse !
Et dans les sordides rumeurs,Dans les abois de la curée,Dans l’effarement des clameurs,Sombre la pureté des mœurs,Dont la porte austère est murée !
Plus de principe triomphant,De salutaire prévoyance ;Chacun s’observe ; on se défend…La bouche même de l’enfant,A blasphémé toute croyance !
Ami, je m’arrête ; mon versClamerait la désespérance.Non ! malgré des esprits pervers,Ne redoutons aucun revers,Pour notre grande et chère France !
C’est un équinoxe. — Attendons !L’heure marche, qui nous sépareDu noble but où nous tendons,Et le bruit que nous entendons.C’est l’Avenir qui se prépare ;
C’est l’immense tâtonnement,Dans la grande nuit séculaire,Du passé, l’obscur firmament,Disparaît au rayonnement,Du ciel nouveau qui nous éclaire !
Ainsi le progrès l’ordonna.L’avenir, d’amour étincelle !Les peuples que l’on bâillonna,Bientôt chanteront l’Hosanna,De la Justice Universelle !
Paris, 4 janvier 1885.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 9(abbab) 15(abaab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 15 quintils
- Mots à la rime
- a mois / émois masculine, classiqueb silence / indifférence / souvenance féminine, classiquea oublié / lié masculine, classiqueb seconde / féconde / monde féminine, classiquea pourtant / tant masculine, classiqueb cohue / hue / prostitue féminine, classiquea rang / grands masculine, classiqueb élève / sève / glaive féminine, classiquea trahison / raison masculine, classiqueb science / Sapience / conscience féminine, non classiquea bien / moyen masculine, classiqueb s’attarde / bâtarde / hasarde féminine, classiquea combattu / vertu masculine, classiqueb bourrasque / fantasque / masque féminine, classiquea entend / détend masculine, classiqueb pratique / politique / boutique féminine, classiquea acquis / marquis masculine, classiqueb noblesse / mollesse / blesse féminine, classiquea penchants / couchants / méchants masculine, classiqueb superbes / gerbes féminine, classiquea ambitions / situations / corruptions masculine, classiqueb sinécures / obscures féminine, classiquea d’aucuns / opportuns / tribuns masculine, classiqueb muscades / barricades féminine, classiquea naïf / lucratif / esquif masculine, classiqueb Cayenne / l’hyène féminine, classiquea ahuris / nourris / meurtris masculine, classiqueb s’insurge / Panurge féminine, classiquea cher / air / chair masculine, classiqueb bouges / rouges féminine, classiquea patient / souriant / maintenant masculine, classiqueb l’aisance / l’opulence féminine, classiquea fouir / s’évanouir / épanouir masculine, classiqueb même / système féminine, classiquea ébats / bas / grabats masculine, classiqueb secousse / pousse féminine, classiquea rumeurs / clameurs / mœurs masculine, classiqueb curée / murée féminine, classiquea triomphant / défend / l’enfant masculine, classiqueb prévoyance / croyance féminine, classiquea vers / pervers / revers masculine, classiqueb désespérance / France féminine, classiquea Attendons / tendons / entendons masculine, classiqueb sépare / prépare féminine, classiquea tâtonnement / firmament / rayonnement masculine, classiqueb séculaire / éclaire féminine, classiquea l’ordonna / bâillonna / l’Hosanna masculine, classiqueb étincelle / Universelle féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Étrivières, Paris, A. GAUTHERIN, 1898· numérisation gallica.bnf.fr· Sources