Les Étrivières, 1867‑1885· Première partie (1867-1870)
La Sifflétéide
Muse, raconte-moi‖ la fameuse soirée.Où le jeune Langlois‖ eut la gorge serrée,Pour un sifflet brutal‖ qui prenant son essor,Irrita le Cipal‖ bien plus brutal encor !Redis-moi les clameurs,‖ le bruit et la tempête,Que souleva d’abord‖ ce sifflet trouble-fête,Les Romains aux abois,‖ et Koning consterné,Ému de ce sifflet,‖ mais non pas étonné.Redis-moi les fureurs,‖ et les saintes colères,Du vertueux Langlois,‖ amateur de Premières,Perturbateur public,‖ par le public absous,Réclamant la morale‖ ou ses trois francs dix sous.Redis-moi de S…y, cause de ce scandale,L’imperturbable aplomb,‖ singeant une rivale,Avec un goût douteux‖ qu’on ne trouverait pas,Même dans les bas-fonds‖ des bouges les plus bas.O fille de Thalie‖ et sœur de Melpomène,D’un poème nouveau‖ viens illustrer la scène.Je t’écoute !… J’attends !‖… O noble Déïté,Sous ma plume aujourd’hui‖ place la Vérité !
C’était pendant l’éclat‖ brillant d’une Première.D’un succès incertain,‖ la Claque, avant-courrière,Stimulait ses Romains‖ par des avis discrets.Les acteurs se pressaient‖ en faisant leurs apprêts,A grand renfort d’opiat‖ maquillant leur visage,Pour réparer des ans‖ l’irréparable outrage !Le public attendait,‖ quand soudain les « trois coups »Firent ouvrir les yeux‖ et tendre tous les cous.Un murmure passa‖ sur la foule attentive,Et chaque spectateur‖ se tint sur le qui-vive.La Claque fit entendre‖ un « Ah ! Ah ! » satisfait,L’orchestre préluda‖ par un accord parfait ;Le rideau se leva‖ comme au pays des rêves,Un nuage d’azur‖ sur de riantes grêves,Et D…I, détonnant comme un chantre aux abois,Fit admirer son… torse‖ à défaut de sa voix,Et sut faire applaudir,‖ grue assez capiteuse,Un couplet sans esprit‖ par la Claque honteuse.Appelant Terpsychore‖ ensuite à son secours,Elle voulut, ainsi‖ qu’on fait en jupons courts,Malgré les quolibets‖ du public qui se fâche,A défaut de talent‖ montrer… ce qui se cache !C’est ainsi qu’on arrive‖ au Huit-ressorts rêvé,A l’aide de la Claque‖ et du Petit-Crevé…Le public, cependant‖ murmure de la chose.Son mécontentement‖ se manifeste. — Il n’oseÉclater tout à fait,‖ il patiente encor,Ce bon public payant !‖ — il admire un décor,Et laisse au premier plan‖ s’évertuer l’artiste,En pensant : — « Pauvre fille !‖ Ah ! c’est triste, bien triste !Ne vaudrait-il pas mieux,‖ une aiguille à la main,Lui voir gagner ainsi‖ son pain du lendemain ! »
Jusques-là cependant,‖ la pièce s’aventure,Et le public s’en tient‖ seulement au murmure.Tel un vent faible encor‖ passant sur l’océan,Zéphyr à sa naissance‖ éclate en ouragan,Tel on voit le murmure‖ alors que rien n’arrête,Se changer en orage‖ et mugir en tempête,Lorsque S… y paraît ! — Artiste du bagoût,Défiant la pudeur‖ et heurtant le bon goût.C’est l’argot du parler‖ avec l’argot du geste !O femme ! Qu’as-tu fait‖ de ta candeur céleste,Dans quel cloaque impur‖ as-tu donc ramasséEt ce dévergondage‖ et ce genre insensé ?Ah ! prends garde ! on te tresse‖ une couronne immonde,Et pour toi nous avons‖ une pitié profonde !Oui, oui, nous te plaignons,‖ pauvre fille ! — Dis-moi,Lorsque dans ton berceau,‖ ta mère, avec émoi,De tes doigts blancs, rosés,‖ enlaçant les phalanges,Te faisait réciter‖ la prière des anges,Et couvrait de baisers‖ ton front pur, virginal,En te disant : — « Ma fille !‖ ô trésor idéalDe grâce, d’innocence ;‖ ô ma fleur parfumée,Ma fleur de pureté,‖ ma fille bien-aimée,Reste chaste toujours‖ afin qu’à ton aspect,Le monde, chère enfant,‖ s’incline avec respect ! »Pensait-elle, — cœur pur‖ que les vertus enflamment,— Que tu serais plus tard‖ la grotesque qu’acclament,Dans un jour de risée‖ et de goûts indécents,Les jeunes corrompus‖ et les vieux impuissants ?
La Claque applaudissait,‖ complice de l’ignoble.Mais, comme on reconduit‖ sous le ciel de Grenoble,Ceux qui n’ont pas le don‖ de nous plaire, on allaitReconduire l’actrice‖ à la fin d’un couplet.Un sifflet retentit !‖ — C’est Langlois, dont la boucheSort d’une clé forée‖ un bruit strident, farouche !La Claque s’en indigne‖ et veut, dans sa fureur,Qu’on chasse de céans‖ l’outrecuidant siffleur.Lui, d’un sang-froid superbe,‖ il regarde la masseDes Romains appointés‖ dont l’escadron se tasse ;Il semble murmurer‖ d’un air indifférent,C’est un droit qu’à la porte‖ on achète en entrant.La police survient‖ et l’invite à descendre,Lui, fort de son bon droit,‖ refuse de se rendre,Lorsqu’un shako surgit…‖ et puis deux… et puis trois…Et l’on voit ces shakos‖ se ruer sur Langlois !Et Langlois se cramponne,‖ arc-bouté dans un angle…Il se débat, il lutte,‖ il résiste ! on l’étrangle !C’était affreux à voir,‖ horrible, monstrueux !Les shakos emportaient‖ un mourant avec eux !
O Muse ! dicte-moi,‖ dans un style tragique,Et l’indignation‖ et la fureur publique,En voyant l’attentat‖ contre le droit des gens,Lâchement accompli‖ par d’indignes agents…La salle se leva‖ comme le flot se lève,Réclamant l’expulsé —‖ que peut-être on achève ! —En faisant retentir‖ un vacarme profond,Du plancher de l’orchestre‖ aux fresques du plafond.En haut, en bas ; à droite,‖ à gauche ; dans le centre,Plane un immense cri ;‖ — « qu’il revienne ! qu’il rentre !Qu’on lui rende sa place,‖ il le faut, on le doit.Certe, il n’a fait qu’user‖ après tout de son droit. »En vain le régisseur,‖ dans sa cravate blanche,Pense, avec quelques mots,‖ arrêter l’avalanche ;Ses soins et ses efforts‖ demeurent superflus,Il ne fait que paraître…‖ on ne l’aperçoit plus !Laurent, l’acteur chéri,‖ le bon Laurent lui-même,Croit qu’il apaisera‖ cette foule qui l’aime ;Sa popularité‖ court risque d’un péril ;Tel on vit autrefois‖ son patron sur le gril,Tel on peut voir Laurent,‖ Laurent qui se démène,Va, s’agite, revient,‖ et quitte enfin la scène…
Cependant au foyer,‖ Fournier, le Directeur,Prodigue de doux soins‖ au malheureux siffleur.Il proteste à son tour :‖ — « Ce n’est pas de la sorte,Qu’on doit mettre, dit-il,‖ mes clients à la porte. »Au nez des trois shakos,‖ nouveaux Thugs de Paris,Il s’adresse à Langlois :‖ — « Remettez vos esprits.Remettez-vous, Monsieur,‖ d’une alarme si chaude,Si ce soir le succès‖ veut s’introduire en fraude,Et contre votre avis,‖ sifflez, Monsieur, sifflez,Mais venez rassurer‖ mes artistes troublés,Mon public irrité,‖ mes auteurs en déroute,Au buffet nous prendrons‖ en passant une goutte,Lafargue vous attend,‖ mon secrétaire, — il va,Vous tenant par la main,‖ vous conduire. » — Voilà !Dès que Langlois parut‖ au bras du secrétaire,Des stalles au balcon,‖ des loges au parterre,Les applaudissements‖ éclatèrent soudain,Et Langlois saluait‖ le public de la main.Le public triomphait‖ dans cette rude attaque ;Le sifflet de Langlois‖ avait vaincu la Claque !
Comme un triomphateur‖ Langlois revint chez lui.Depuis hier pourtant‖ aux amis il répète ;— « Cristi ! Comme le cou‖ me fait mal aujourd’hui !…La gloire ne vaut pas‖ le prix dont on l’achète ! »
Paris, 30 Décembre 1867.
Versification
- Forme
- Distiques (strophes variées)
- Rimes
- 71((aa)) 1(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 6 distiques, 1 quatrain
- Mots à la rime
- a soirée / serrée féminine, classiqueb essor / encor masculine, classiquea tempête / trouble-fête féminine, classiqueb consterné / étonné masculine, classiquea colères / Premières féminine, classiqueb absous / sous masculine, classiquea scandale / rivale féminine, classiqueb pas / bas masculine, classiquea Melpomène / scène féminine, classiqueb Déïté / Vérité masculine, classiquea Première / avant-courrière féminine, classiqueb discrets / apprêts masculine, classiquea visage / outrage féminine, classiqueb coups / cous masculine, classiquea attentive / qui-vive féminine, classiqueb satisfait / parfait masculine, classiquea rêves / grêves féminine, classiqueb abois / voix masculine, classiquea capiteuse / honteuse féminine, classiqueb secours / courts masculine, classiquea fâche / cache féminine, classiqueb rêvé / Petit-Crevé masculine, classiquea chose / n’ose féminine, classiqueb encor / décor masculine, classiquea l’artiste / triste féminine, classiqueb main / lendemain masculine, classiquea s’aventure / murmure féminine, classiqueb l’océan / ouragan masculine, classiquea n’arrête / tempête féminine, classiqueb bagoût / goût masculine, classiquea geste / céleste féminine, classiqueb ramassé / insensé masculine, classiquea immonde / profonde féminine, classiqueb Dis-moi / émoi masculine, classiquea phalanges / anges féminine, classiqueb virginal / idéal masculine, classiquea parfumée / bien-aimée féminine, classiqueb aspect / respect masculine, classiquea enflamment / qu’acclament féminine, classiqueb indécents / impuissants masculine, classiquea l’ignoble / Grenoble féminine, classiqueb allait / couplet masculine, classiquea bouche / farouche féminine, classiqueb fureur / siffleur masculine, classiquea masse / tasse féminine, classiqueb indifférent / entrant masculine, classiquea descendre / rendre féminine, classiqueb trois / Langlois masculine, classiquea angle / l’étrangle féminine, classiqueb monstrueux / eux masculine, classiquea tragique / publique féminine, classiqueb gens / agents masculine, classiquea lève / achève féminine, classiqueb profond / plafond masculine, classiquea centre / rentre féminine, classiqueb doit / droit masculine, classiquea blanche / l’avalanche féminine, classiqueb superflus / plus masculine, classiquea lui-même / l’aime féminine, classiqueb péril / gril masculine, classiquea démène / scène féminine, classiquea Directeur / siffleur masculine, classiqueb sorte / porte féminine, classiquea Paris / esprits masculine, classiqueb chaude / fraude féminine, classiquea sifflez / troublés masculine, classiqueb déroute / goutte féminine, classiquea va / Voilà masculine, classiqueb secrétaire / parterre féminine, classiquea soudain / main masculine, classiqueb attaque / Claque féminine, classiquea lui / aujourd’hui masculine, classiqueb répète / l’achète féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
146 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Étrivières, Paris, A. GAUTHERIN, 1898· numérisation gallica.bnf.fr· Sources