Les Étrivières, 1867‑1885· Première partie (1867-1870)
Le Pape n’est pas content !
L’intrigue règne au Vatican,L’intrigue et surtout la menace ;C’est une rumeur, un boucan…Et le Pape fait la grimace.
Le Concile n’est pas d’accord,Son œuvre ne se fait pas vite,Antonelli s’agite fort,Et Veuillot boit de l’eau bénite.
Les prélats dissidents Français,Avec les prélats d’Allemagne,En plein concile, avec succès,Tiennent hardiment la campagne.
Qu’on les damne, ça n’y fait rien,Mordicus, ils diront à Rome,Que le chef du monde chrétien,Peut faillir tout comme un autre homme,
O pauvre, pauvre Papauté,Comme sans respect on te sape !O sombre, ô noire impiété…C’est à dégoûter d’être Pape !
Rome succombe !… Elle périt !…A ce sujet je veux bien viteVous raconter, triste, contrit,Une historiette inédite.
Le Pape, un jour va trouver Dieu :— « Père éternel, sauvez l’Église !Venez la relever un peu,Venez, Seigneur ; Elle agonise !… »
Dieu lui répond : — « Venir là-bas ?Je le voudrais, mais, ô saint homme,A mon fils j’ai cédé le pas,Pour administrer mon royaume ;
« Allez le voir ; je ne peux rien,Sur terre tachez qu’il vous suive,S’il y consent, je le veux bien. »Le Pape vers Jésus arrive.
— « Jésus ! divin crucifié,Lui dit-il, — O fils de Marie !De votre Église ayez pitié,Par ma voix, vers vous elle crie.
« Encore un jour, et vos autels,D’où montent l’encens et les strophes,Crouleront sous les coups mortels,Des penseurs et des philosophes.
« Les affaires vont mal, très mal ;On rit tout haut de nos oracles ;On n’a plus qu’un zèle inégal,On ne veut plus croire aux miracles !
« Si cela continue ainsi,Il nous faudra fermer la porte.De votre Église ayez souci,Car la foi se meurt… elle est morte !
« De mon pouvoir spirituel,On parle sans trop de malice,Mais on s’attaque au temporel,Le plus clair de nos bénéfices ! »
Jésus, mort pour nous sur la croix,Jésus, le doux, le Dieu fait homme,Lui répondit : — « Parlez ! Je croisQue vous plaidez un peu pour Rome ?
« N’importe ; vite, dites-moi,Pio Nono, ce qu’il faut faire ? »— « Seigneur, pour raviver la foi,Il faut redescendre sur terre !… »
— « Qui ? Moi ? reprendre mon essor,Vers les hommes ? — roi des Lévites,Ils me crucifieraient encor,S’ils sont ainsi que vous le dites.
« L’un de ceux mêmes que j’aimais,Me livra pour une humble somme…Ah ! si l’on m’y reprend jamais,Eh bien… j’irai le dire à Rome !
« Non. — Allez voir le Saint-Esprit,Et tous deux entrez en campagne.Allez ! bonsoir ! dit Jésus-Christ…Et que ma paix vous accompagne !… »
Le pape se mit en chemin,Et tout cheminant se lamente.Il fait part à l’Oiseau Divin,Du grave objet qui le tourmente.
La colombe, que le SeigneurEnvoya visiter la Vierge,Lui dit : « Partons… soyez sans peur !… »Mais voilà que le Saint Concierge
Au lieu de tirer le cordonDit à l’oiseau qui crie et frappe :— « Ma Colombe, où courez-vous donc ? »— « Je vais sur terre, avec le Pape. »
— « Sur terre ?… voici du nouveau !Mais, c’est courir à votre perte…Restez ici, Divin Oiseau,Sur terre la chasse est ouverte !…
« Et les hommes sont si méchants,Que dans leur malice cruelle,Ils pourraient bien, à travers champs,Vous envoyer du plomb dans l’aile !… »
— « La chasse est ouverte ?… bonsoir !Répond la Colombe alarmée ;Mon cher Pape, j’irai vous voir,Quand la chasse sera fermée. »
Voila comment, penaud, vieilli,Privé des divines lumières.Malgré Veuillot, Antonelli,Le Pape est mal dans les affaires !
Paris, 7 Avril 1870.
Versification
- Forme
- 26 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 26(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 26 quatrains
- Mots à la rime
- a Vatican / boucan masculine, classiqueb menace / grimace féminine, classiquea d’accord / fort masculine, classiqueb vite / bénite féminine, classiquea Français / succès masculine, classiqueb d’Allemagne / campagne féminine, classiquea rien / chrétien masculine, classiqueb Rome / homme féminine, classiquea Papauté / impiété masculine, classiqueb sape / Pape féminine, classiquea périt / contrit masculine, classiqueb vite / inédite féminine, classiquea Dieu / peu masculine, classiqueb l’Église / agonise féminine, classiquea là-bas / pas masculine, classiqueb homme / royaume féminine, classiquea rien / bien masculine, équivalenteb suive / arrive féminine, classiquea crucifié / pitié masculine, classiqueb Marie / crie féminine, classiquea autels / mortels masculine, classiqueb strophes / philosophes féminine, classiquea mal / inégal masculine, classiqueb oracles / miracles féminine, classiquea ainsi / souci masculine, classiqueb porte / morte féminine, classiquea spirituel / temporel masculine, classiqueb malice / bénéfices féminine, classiquea croix / crois masculine, non classiqueb homme / Rome féminine, classiquea dites-moi / foi masculine, classiqueb faire / terre féminine, classiquea essor / encor masculine, classiqueb Lévites / dites féminine, classiquea j’aimais / jamais masculine, classiqueb somme / Rome féminine, classiquea Saint-Esprit / Jésus-Christ masculine, classiqueb campagne / accompagne féminine, classiquea chemin / Divin masculine, classiqueb lamente / tourmente féminine, classiquea Seigneur / peur masculine, classiqueb Vierge / Concierge féminine, classiquea cordon / donc masculine, classiqueb frappe / Pape féminine, non classiquea nouveau / Oiseau masculine, classiqueb perte / ouverte féminine, classiquea méchants / champs masculine, classiqueb cruelle / l’aile féminine, classiquea bonsoir / voir masculine, classiqueb alarmée / fermée féminine, classiquea vieilli / Antonelli masculine, classiqueb lumières / affaires féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Étrivières, Paris, A. GAUTHERIN, 1898· numérisation gallica.bnf.fr· Sources