Les Étrivières, 1867‑1885· Troisième partie (1871-1885)
Les morts protestent
L’âpre bise soufflait‖ à travers les bois nus,Et, des entrailles de la terre,De longs gémissements,‖ effroyable mystère,S’élevaient lentement‖ mornes et continus.Des morts parlaient entre eux‖ sous la neige durcie,Et de leur bouche blême‖ où le ver est entréIl s’élevait un chant‖ comme une litanie,Un lugubre Miserere !
« Je n’entends plus le bruit des armes,Et cependant tous les chemins,Sont-couverts de soldats germainsO désespoir ! ô deuil ! ô larmes !Par l’ennemi‖ nos chemins sont souillés ;De notre sang la terre est rouge !On peut combattre encore‖ et personne ne bouge…Déjà les morts sont oubliés ! »
J’avais une femme, un enfant,Mais pour défendre la Patrie,Je pris les armes et mon sangCoula pour toi, France chérie !A mon fils si doux et si beau,Le deuil met une robe neuve !…Entre ma fosse et son berceau,Ma jeune femme reste veuve !
Par l’ennemi‖ nos chemins sont souillés ;De notre sang la terre est rouge !On peut combattre encore‖ et personne ne bouge…Déjà les morts sont oubliés !
Nos pères, là-bas, se battaient ;Ils se battaient pour la Patrie !Nos pauvres mères attendaientL’horrible pain de la Mairie !Dans l’école où nous allions tous,Nous entendions l’éclat des bombes…L’une frappe cinq d’entre nous ;On creusa cinq petites tombes !
Par l’ennemi‖ nos chemins sont souillés ;De notre sang la terre est rouge !On peut combattre encore‖ et personne ne bouge !Déjà les morts sont oubliés !
— « Malgré le poids glacé des ans,J’avais, à l’appel de la France,Retrouvé mes jeunes élans,De liberté, de délivrance !Je pouvais goûter le repos…Mais, honte à qui tremble ou se sauve !Les vautours ont rongé mes os ;Les vents roulent ma tête chauve ! »
Par l’ennemi‖ nos chemins sont souillés !De notre sang la terre est rouge !…On peut combattre encore‖ et personne ne bougeDéjà les morts sont oubliés !…
Dormez, martyrs ! dormez, héros !Vous m’avez donné votre vie ;De la pierre de vos tombeaux,Je fais l’autel de la Patrie !O morts ! C’est là que vos enfants,Quand notre aube luira plus blanche,Jureront d’être triomphants,Au jour de la Sainte Revanche !Dormez en paix !‖ vous serez réveillés,Le jour où nos mains seront rouges,Du sang de l’Allemand‖ éperdu dans ses bouges !…Les morts ne sont pas oubliés !
Paris, février 1871.
Versification
- Forme
- Huitains
- Rimes
- 1(abbacdcd) 1(abbacddc) 3(ababcdcd) 3(abba) 1(ababcdcdeffe)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (48 de 8, 11 de 12, 5 de 10)· profil 8, 6+6, 4+6
- Strophes
- 5 huitains, 3 quatrains, 1 douzain
- Mots à la rime
- a nus / continus masculine, classiqueb terre / mystère féminine, classiquec durcie / litanie féminine, classiqued entré / Miserere masculine, classiquea armes / larmes féminine, classiqueb chemins / germains masculine, classiquec souillés / oubliés masculine, classiqued rouge / bouge féminine, classiquea enfant / sang masculine, non classiqueb Patrie / chérie féminine, classiquec beau / berceau masculine, classiqued neuve / veuve féminine, classiquea battaient / attendaient masculine, classiqueb Patrie / Mairie féminine, classiquec tous / nous masculine, classiqued bombes / tombes féminine, classiquea ans / élans masculine, classiqueb France / délivrance féminine, classiquec repos / os masculine, classiqued sauve / chauve féminine, classiquea héros / tombeaux masculine, classiqueb vie / Patrie féminine, classiquec enfants / triomphants masculine, classiqued blanche / Revanche féminine, classiquee réveillés / oubliés masculine, classiquef rouges / bouges féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.4· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Étrivières, Paris, A. GAUTHERIN, 1898· numérisation gallica.bnf.fr· Sources