Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
Aux femmes !
ÉLÉGIE SUR LA GUERRE,
L’été, quand les nuits sont si brèves,Mères, amantes, vous voyezVos chers adorés, dans vos rêves,Tués et dans leur sang noyés.A l’aube, l’Angélus réveilleL’espérance dans plus d’un cœur ;S’il a dû se battre la veille,Peut-être a-t-il été vainqueur.
O nature ! est-il donc possible,Quand tes trésors, fleurs et fruits, sont si beaux,Que l’homme soit pour son frère une cibleEt que tes champs deviennent des tombeaux,Deviennent des tombeaux ?
Le pinson chante sur la brancheOù sa main cueillait, l’an dernier,La pomme qu’à votre main blancheIl jetait du haut du pommier.Maintenant faut-il qu’il manieUne arme, un sabre, un fusil lourd !S’il a du cœur et du génie,Un héros s’enfante en un jour.
O nature ! est-il donc possible,Quand tes trésors, fleurs et fruits, sont si beaux,Que l’homme soit pour son frère une cibleEt que tes champs deviennent des tombeaux,Deviennent des tombeaux ?
Les hauts épis dedans la plaineBrillent de cuirasses vêtus ;Mais à leur maturité pleineSeront-ils coupés et battus ?Sabre au poing, à la baïonnette,Vous fauchez les rangs ennemis :Quels clairons et quelle trompetteRéveilleront les endormis !
O nature ! est-il donc possible,Quand tes trésors, fleurs et fruits, sont si beaux,Que l’homme soit pour son frère une cibleEt que tes champs deviennent des tombeaux,Deviennent des tombeaux ?
S’il est mort, c’est pour la patrie,La patrie et la liberté ;Du haut des cieux son âme priePour l’amour ici-bas resté.Chante, chante, bel oiseau, chante !Femmes, ne vous lamentez pas ;A la mère, comme à l’amante,Dieu tient compte de son trépas.
O nature ! est-il donc possible,Quand tes trésors, fleurs et fruits, sont si beaux,Que l’homme soit pour son frère une cibleEt que tes champs deviennent des tombeaux,Deviennent des tombeaux ?
L’Italie est toute en prières :Épanchant son cœur fraternel,Elle a salué les lumièresQue la France apporte à son ciel.Dieu n’est-il pas au fond des chosesQuand le ciel apparaît plus bleu ?Nos vainqueurs marchaient sur des roses,Comme en un jour de Fête-Dieu.
O nature ! est-il donc possible,Quand tes trésors, fleurs et fruits, sont si beaux,Que l’homme soit pour son frère une cibleEt que tes champs deviennent des tombeaux,Deviennent des tombeaux ?
Ceux qui survivront à la guerre,A ce vaste flux et reflux,Reviendront féconder la terrePour ceux-là qui n’y seront plus.Du haut de la voûte céleste,Soldats, martyrs, morts en héros,Protégeront le peu qui reste,Car la terre couvre leurs os.
O nature ! est-il donc possible,Quand tes trésors, fleurs et fruits, sont si beaux,Que l’homme soit pour son frère une cibleEt que tes champs deviennent des tombeaux,Deviennent des tombeaux ?
78 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources