Muse populaire, 1875· Muse populaire
L’émigrée de France
Avril 1848
Mon mari, que je vénère,En fuite, après Février,M’a poussée en Angleterre ;Mais que faire en ce terrier ?Je conçois qu’un diplomateDans tes brouillards s’acclimate,O terre des longs ennuis !Une femme délicateNe peut vivre qu’à Paris.
Le bruit français incommodeLa souveraine des mers,Qui veut transplanter la modeDans ses parcs froids et déserts.Vous êtes un peu bien vaine ;Laissez, ma petite reine,Laissez l’aile aux colibris,Aux Chinois la porcelaine,Et les modes à Paris.
Nos gais artistes de FranceOnt traversé le détroit ;Le théâtre est pris d’avance,Mais l’enthousiasme est froid.On leur jette une guinée,Mais, sitôt qu’elle est donnée,L’artiste a perdu son prix ;Vous reviendrez l’autre année,On n’admire qu’à Paris.
Pardonnez, chère Angleterre,Si je vous hais sans raison ;Ailleurs qu’à Paris la terreN’est pour moi qu’une prison.Je trouve la France infâme,Je la déteste en mon âme ;Mais je veux revoir les nidsDont est brodé Notre-Dame :Qu’on me ramène à Paris.
L’Opéra fait-il relâche,Que deviennent les amours ?Chacun a repris sa lâcheEt la Seine suit son cours.Où montrer cette dentelle ?Ma loge vide m’appelle.Au diable tous les maris !Steamer, fuis à tire-d’aile :On n’est belle qu’à Paris.
On dit que des barricadesOn a remis les pavés,Que du feu des canonnadesNos hôtels sont préservés.On dit que le peuple mêmeEst beau ; quant à moi, je l’aime,Et jusqu’aux yeux je rougisQuand j’entends comme un blasphèmeParler mal de mon Paris.
54 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources