Mélodies poétiques, 1893· Voix intérieures
Apparences illusoires
AUX JEUNES FILLES
Ô très douces enfants,‖ mignonnes jeunes fillesDont j’aime la candeur‖ et les mines gentilles,Les ris harmonieux‖ plus qu’un chant d’oisillonsEt les naïvetés‖ et les beaux cheveux blonds,Gardez-vous de le croire‖ exempt des noirs orages,Toujours beau, toujours doux,‖ ainsi que sans nuages,L’âge où l’amour s’éveille‖ et fait vibrer le cœur,Rend l’homme sérieux,‖ joyeux, triste ou moqueur,Où chaque passion‖ se présente à sa porte,Cachant sous les plaisirs‖ les malheurs qu’elle apporte,Où nous sevrons nos cœurs‖ de toute charitéPour le nourrir, hélas !‖ avec la vanité !Oh ! notre âge n’est pas‖ aussi beau qu’il vous semble :Il épanche la joie‖ et la tristesse ensemble ;Nous chantons aujourd’hui ;‖ nous pleurerons demain.C’est ainsi, mes enfants,‖ qu’on parcourt le cheminQui mène, tôt ou tard,‖ aux confins de la vie.Où la mort, tour à tour,‖ au tombeau nous convieA poser le fardeau‖ de notre adversité,Et franchir, bien ou mal,‖ ce seuil l’Éternité.Nous sourions parfois,‖ mais, hélas ! le sourireQui, comme en vos beaux yeux,‖ dans les nôtres vient luireEst rarement l’effet‖ d’une pure gaîté,Car nous rions souvent‖ le cœur bien attristé.Plaignez notre sourire‖ et doutez de ses charmesQui brodent le mensonge‖ en vous voilant nos larmes.Si tout naïvement‖ vous trouvez curieuxQue nous cachions nos pleurs‖ en paraissant joyeux,C’est que vous ignorez‖ sous quelles apparencesPeuvent se présenter‖ les peines, les souffrances,C’est que le mal pour vous‖ n’est pas encor venuEt que le sombre doute‖ est de vous inconnu.Ah ! lorsque vous verrez‖ ce temps plein de tristesse,Où la douleur arrive‖ et l’espoir nous délaisse,Où l’on trouve toujours‖ l’épine auprès des fleurs,Où le rire est parfois‖ plus amer que vos pleurs,Vous comprendrez alors‖ comment notre sourirePeut briller dans nos yeux‖ bien que le cœur soupire.En attendant chantez,‖ sans envier ce tempsTout rempli du regret‖ des rayons du printemps.Oui, ne mûrissez point‖ vos naïves pensées ;Ne fuyez pas votre aube‖ aux limpides rosées ;Jouissez du bonheur‖ qui sous vos pas fleurit ;Contemplez votre ciel‖ dont l’azur vous sourit ;Chérissez les parfums,‖ les oiseaux et les roses :Les cœurs ne souffrent pas‖ dans l’amour de ces choses.Jouez sur le rivage‖ où la source des joursChante, avant que l’autan‖ bouleverse son cours ;Restez dans vos vallons‖ et sous vos frais ombrages ;Soyez le plus longtemps‖ à l’abri des orages,Et fuyez ce vain monde‖ et ses nombreux appasQu’en demandant vos cœurs‖ il sème sous vos pas ;Méprisez ses plaisirs‖ que le pervers moissonne ;Rejetez ses conseils‖ que le mal assaisonne ;Redoutez sa louange‖ et son rire flatteur,Car c’est en caressant‖ qu’il flétrit la pudeur.Si vous voulez garder,‖ ô douces jeunes filles,Et vos espoirs vermeils‖ et vos mines gentilles,Votre rire argentin,‖ vos charmantes gaîtés,Ainsi que vos vertus‖ et vos naïvetés,Ne vous arrêtez point‖ à ses molles louanges ;Ne prêtez pas l’oreille‖ à ses discours étranges.Qui vous font tant rougir‖ et baisser vos beaux yeux ;Restez, restez enfants ;‖ ne quittez pas vos jeux,Ni vos rêves dorés,‖ plus beaux qu’une chimère,Ni vos propos légers‖ égayant votre mère,Et ne regardez point‖ par delà les seize ansPour voir s’il y fait beau‖ plus qu’en votre printemps.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 34((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a filles / gentilles féminine, classiqueb d’oisillons / blonds masculine, classiquea orages / nuages féminine, classiqueb cœur / moqueur masculine, classiquea porte / apporte féminine, classiqueb charité / vanité masculine, classiquea semble / ensemble féminine, classiqueb demain / chemin masculine, classiquea vie / convie féminine, classiqueb adversité / l’Éternité masculine, classiquea sourire / luire féminine, classiqueb gaîté / attristé masculine, classiquea charmes / larmes féminine, classiqueb curieux / joyeux masculine, classiquea apparences / souffrances féminine, classiqueb venu / inconnu masculine, classiquea tristesse / délaisse féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquea sourire / soupire féminine, classiqueb temps / printemps masculine, classiquea pensées / rosées féminine, classiqueb fleurit / sourit masculine, classiquea roses / choses féminine, classiqueb jours / cours masculine, classiquea ombrages / orages féminine, classiqueb appas / pas masculine, classiquea moissonne / assaisonne féminine, classiqueb flatteur / pudeur masculine, classiqueb gaîtés / naïvetés masculine, classiquea louanges / étranges féminine, classiqueb yeux / jeux masculine, classiquea chimère / mère féminine, classiqueb ans / printemps masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Mélodies poétiques, Montréal, Pierre J. Bédard, Imprimeur-relieur, 1893· numérisation poesies.net· Sources