Fables de Florian, 1793· Livre second
FABLE XV. L’Éducation du Lion
Enfin le roi lion‖ venait d’avoir un fils ;Par-tout, dans ses états,‖ on se livrait en proieAux transports éclatans‖ d’une bruyante joie :Les rois heureux ont tant d’amis !Sire lion, monarque sage,Songeait à confier‖ son enfant bien aiméAux soins d’un gouverneur‖ vertueux, estimé,Sous qui le lionceau‖ fît son apprentissage.Vous jugez qu’un choix pareilEst d’assez grande importancePour que long-temps on y pense.Le monarque indécis‖ assemble son conseil :En peu de mots il exposeLe point dont il s’agit,‖ et supplie instammentChacun des conseillers‖ de nommer franchementCelui qu’en conscience‖ il croit propre à la chose.Le tigre se leva :‖ sire, dit-il, les roisN’ont de grandeur que par la guerre ;Il faut que votre fils‖ soit l’effroi de la terre :Faites donc tomber votre choixSur le guerrier le plus terrible,Le plus craint, après vous,‖ des hôtes de ces bois.Votre fils saura tout‖ s’il sait être invincible.L’ours fut de cet avis :‖ il ajouta pourtantQu’il fallait un guerrier prudent,Un animal de poids,‖ de qui l’expérienceDu jeune lionceau‖ sût régler la vaillanceEt mettre à profit ses exploits.Après l’ours, le renard s’explique,Et soutient que la politiqueEst le premier talent des rois ;Qu’il faut donc un Mentor‖ d’une finesse extrêmePour instruire le prince‖ et pour le bien former.Ainsi chacun, sans se nommer,Clairement s’indiqua soi-même :De semblables conseils‖ sont communs à la cour.Enfin le chien parle à son tour :Sire, dit-il, je sais‖ qu’il faut faire la guerre,Mais je crois qu’un bon roi‖ ne la fait qu’à regret ;L’art de tromper ne me plaît guère :Je connais un plus beau secretPour rendre heureux l’état,‖ pour en être le père,Pour tenir ses sujets,‖ sans trop les alarmer,Dans une dépendance entière ;Ce secret, c’est de les aimer.Voilà pour bien régner‖ la science suprême ;Et, si vous désirez‖ la voir dans votre fils,Sire, montrez-la lui vous-même.Tout le conseil resta‖ muet à cet avis.Le lion court au chien :‖ ami, je te confieLe bonheur de l’état‖ et celui de ma vie ;Prends mon fils, sois son maître,‖ et, loin de tout flatteur,S’il se peut, va former son cœur.Il dit, et le chien part‖ avec le jeune prince.D’abord à son pupille‖ il persuade bienQu’il n’est point lionceau,‖ qu’il n’est qu’un pauvre chien,Son parent éloigné ;‖ de province en provinceIl le fait voyager,‖ montrant à ses regardsLes abus du pouvoir,‖ des peuples la misère,Les lièvres, les lapins‖ mangés par les renards,Les moutons par les loups,‖ les cerfs par la panthère,Par-tout le faible terrassé,Le bœuf travaillant sans salaire,Et le singe récompensé.Le jeune lionceau‖ frémissait de colère :Mon père, disait-il,‖ de pareils attentatsSont-ils connus du roi ?‖ Comment pourraient-ils l’être ?Disait le chien : les grands‖ approchent seuls du maître,Et les mangés ne parlent pas.Ainsi, sans raisonner‖ de vertu, de prudence,Notre jeune lion‖ devenait tous les joursVertueux et prudent ;‖ car c’est l’expérienceQui corrige, et non les discours.A cette bonne école‖ il acquit avec l’âgeSagesse, esprit, force et raison.Que lui fallait-il davantage ?Il ignorait pourtant‖ encor qu’il fût lion ;Lorsqu’un jour qu’il parlait‖ de sa reconnaissanceà son maître, à son bienfaiteur,Un tigre furieux,‖ d’une énorme grandeur,Paraissant tout-à-coup,‖ contre le chien s’avance.Le lionceau plus prompt s’élance,Il hérisse ses crins,‖ il rugit de fureur,Bat ses flancs de sa queue,‖ et ses griffes sanglantesOnt bientôt dispersé‖ les entrailles fumantesDe son redoutable ennemi.A peine il est vainqueur‖ qu’il court à son ami :Oh ! quel bonheur pour moi‖ d’avoir sauvé ta vie !Mais quel est mon étonnement !Sais-tu que l’amitié,‖ dans cet heureux moment,M’a donné d’un lion‖ la force et la furie ?Vous l’êtes, mon cher fils,‖ oui, vous êtes mon roi,Dit le chien tout baigné de larmes.Le voilà donc venu,‖ ce moment plein de charmes,Où, vous rendant enfin‖ tout ce que je vous doi,Je peux vous dévoiler‖ un important mystère !Retournons à la cour,‖ mes travaux sont finis.Cher prince, malgré moi,‖ cependant je gémis,Je pleure, pardonnez,‖ tout l’état trouve un père,Et moi, je vais perdre mon fils.
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Rimes
- 10[abba] 1[abbacac] 7[aa] 7[abab] 1[abbaab] 1[abbab]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (64 de 12, 32 de 8, 4 de 7)· profil 8, 7, 6+6
- Mots à la rime
- a fils / d’amis masculine, classiqueb proie / joie féminine, classiquea sage / apprentissage féminine, classiqueb aimé / estimé masculine, classiquea pareil / conseil masculine, classiqueb importance / pense féminine, classiquea expose / chose féminine, classiqueb instamment / franchement masculine, classiquea rois / choix / bois masculine, classiqueb guerre / terre féminine, classiquec terrible / invincible féminine, classiquea pourtant / prudent masculine, classiquea l’expérience / vaillance féminine, classiquea exploits / rois masculine, classiqueb s’explique / politique féminine, classiquea extrême / soi-même féminine, classiqueb former / nommer masculine, classiquea cour / tour masculine, classiquea guerre / guère féminine, classiqueb regret / secret masculine, classiquea père / entière féminine, classiqueb alarmer / aimer masculine, classiquea suprême / vous-même féminine, classiqueb fils / avis masculine, classiquea confie / vie féminine, classiquea flatteur / cœur masculine, classiquea prince / province féminine, classiqueb bien / chien masculine, classiquea regards / renards masculine, classiqueb misère / panthère féminine, classiquea terrassé / récompensé masculine, classiqueb salaire / colère féminine, classiquea attentats / pas masculine, classiqueb l’être / maître féminine, classiquea prudence / l’expérience féminine, classiqueb jours / discours masculine, classiquea l’âge / davantage féminine, classiqueb raison / lion masculine, classiquea reconnaissance / s’avance / s’élance féminine, classiqueb bienfaiteur / grandeur / fureur masculine, classiquea sanglantes / fumantes féminine, classiquea ennemi / ami masculine, classiquea vie / furie féminine, classiqueb étonnement / moment masculine, classiquea roi / doi masculine, classiqueb larmes / charmes féminine, classiquea mystère / père féminine, classiqueb finis / gémis / fils masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fables de Florian, Paris, LA LIBRAIRIE ÉCONOMIQUE, 1800-1801· numérisation Project Gutenberg· Sources