Fables de Florian, 1793· Livre quatrième
FABLE XIII. Le Lapin et la Sarcelle
Unis dès leurs jeunes ansD’une amitié fraternelle,Un lapin, une sarcelle,Vivaient heureux et contens.Le terrier du lapin‖ était sur la lisièreD’un parc bordé d’une rivière.Soir et matin nos bons amis,Profitant de ce voisinage,Tantôt au bord de l’eau,‖ tantôt sous le feuillage,L’un chez l’autre étaient réunis.Là, prenant leurs repas,‖ se contant des nouvelles,Ils n’en trouvaient point de si bellesQue de se répéter‖ qu’ils s’aimeraient toujours.Ce sujet revenait‖ sans cesse en leurs discours.Tout était en commun,‖ plaisir, chagrin, souffrance ;Ce qui manquait à l’un,‖ l’autre le regrettait ;Si l’un avait du mal,‖ son ami le sentait ;Si d’un bien au contraire‖ il goûtait l’espérance,Tous deux en jouissaient d’avance.Tel était leur destin,‖ lorsqu’un jour, jour affreux !Le lapin, pour dîner‖ venant chez la sarcelle,Ne la retrouve plus :‖ inquiet, il l’appelle ;Personne ne répond‖ à ses cris douloureux.Le lapin, de frayeur‖ l’âme toute saisie,Va, vient, fait mille tours,‖ cherche dans les roseaux,S’incline par-dessus les flots,Et voudrait s’y plonger‖ pour trouver son amie.Hélas ! s’écriait-il,‖ m’entends-tu ? Réponds-moi,Ma sœur, ma compagne chérie ;Ne prolonge pas mon effroi :Encor quelques momens,‖ c’en est fait de ma vie ;J’aime mieux expirer‖ que de trembler pour toi.Disant ces mots, il court, il pleure,Et, s’avançant le long de l’eau,Arrive enfin près du châteauOù le seigneur du lieu demeure.Là, notre désolé lapinSe trouve au milieu d’un parterre,Et voit une grande volièreOù mille oiseaux divers‖ volaient sur un bassin.L’amitié donne du courage.Notre ami, sans rien craindre,‖ approche du grillage,Regarde et reconnaît…‖ ô tendresse ! ô bonheur !La sarcelle : aussitôt‖ il pousse un cri de joie,Et, sans perdre de temps‖ à consoler sa sœur,De ses quatre pieds il s’emploieA creuser un secret cheminPour joindre son amie,‖ et, par ce souterrain,Le lapin tout-à-coup‖ entre dans la volière,Comme un mineur qui prend‖ une place de guerre.Les oiseaux effrayés‖ se pressent en fuyant.Lui court à la sarcelle,‖ il l’entraîne à l’instantDans son obscur sentier,‖ la conduit sous la terre,Et, la rendant au jour,‖ il est prêt à mourirDe plaisir.Quel moment pour tous deux !‖ Que ne sais-je le peindreComme je saurais le sentir !Nos bons amis croyaient‖ n’avoir plus rien à craindre ;Ils n’étaient pas au bout.‖ Le maître du jardin,En voyant le dégât‖ commis dans sa volière,Jure d’exterminer‖ jusqu’au dernier lapin :Mes fusils ! mes furets !‖ criait-il en colère.Aussitôt fusils et furetsSont tout prêts.Les gardes et les chiens‖ vont dans les jeunes tailles,Fouillant les terriers, les broussailles ;Tout lapin qui paraît‖ trouve un affreux trépas :Les rivages du Styx‖ sont bordés de leurs manes ;Dans le funeste jour de CannesOn mit moins de romains à bas.La nuit vient ; tant de sang‖ n’a point éteint la rageDu seigneur, qui remet‖ au lendemain matinLa fin de l’horrible carnage.Pendant ce temps, notre lapin,Tapi sous des roseaux‖ auprès de la sarcelle,Attendait, en tremblant, la mort,Mais conjurait sa sœur‖ de fuir à l’autre bordPour ne pas mourir devant elle.Je ne te quitte point,‖ lui répondait l’oiseau ;Nous séparer serait‖ la mort la plus cruelle.Ah ! si tu pouvais passer l’eau !Pourquoi pas ? Attends-moi…‖ La sarcelle le quitte,Et revient traînant un vieux nidLaissé par des canards :‖ elle l’emplit bien vîteDe feuilles de roseau,‖ les presse, les unitDes pieds, du bec ; en forme‖ un batelet capableDe supporter un lourd fardeau ;Puis elle attache à ce vaisseauUn brin de jonc‖ qui servira de cable.Cela fait, et le bâtimentMis à l’eau, le lapin‖ entre tout doucementDans le léger esquif,‖ s’assied sur son derrière,Tandis que devant lui‖ la sarcelle nageantTire le brin de jonc,‖ et s’en va dirigeantCette nef à son cœur si chère.On aborde, on débarque,‖ et jugez du plaisir !Non loin du port on va choisirUn asile où, coulant‖ des jours dignes d’envie,Nos bons amis, libres, heureux,Aimèrent d’autant plus la vieQu’ils se la devaient tous les deux.
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Rimes
- 9[abba] 9[aa] 1[abbaa] 1[ababa] 5[abab] 1[aabba] 1[aabab] 1[abbacac]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (56 de 12, 38 de 8, 4 de 7, 2 de 3, 1 de 10)· profil 7, 8, 3, 6+6, (4+6)
- Mots à la rime
- a ans / contens masculine, classiqueb fraternelle / sarcelle féminine, classiquea lisière / rivière féminine, classiquea amis / réunis masculine, classiqueb voisinage / feuillage féminine, classiquea nouvelles / belles féminine, classiquea toujours / discours masculine, classiquea souffrance / l’espérance / d’avance féminine, classiqueb regrettait / sentait masculine, classiquea affreux / douloureux masculine, classiqueb sarcelle / l’appelle féminine, classiquea saisie / amie féminine, classiqueb roseaux / flots masculine, classiquea Réponds-moi / effroi / toi masculine, classiqueb chérie / vie féminine, classiquea pleure / demeure féminine, classiqueb l’eau / château masculine, classiquea lapin / bassin masculine, classiqueb parterre / volière féminine, classiquea courage / grillage féminine, classiquea bonheur / sœur masculine, classiqueb joie / s’emploie féminine, classiquea chemin / souterrain masculine, classiquea volière / guerre / terre féminine, classiqueb fuyant / l’instant masculine, classiquea mourir / plaisir / sentir masculine, classiqueb peindre / craindre féminine, classiquea jardin / lapin masculine, classiqueb volière / colère féminine, classiquea furets / prêts masculine, classiquea tailles / broussailles féminine, classiquea trépas / bas masculine, classiqueb manes / Cannes féminine, classiquea rage / carnage féminine, classiqueb matin / lapin masculine, classiquea sarcelle / elle / cruelle féminine, classiqueb mort / bord masculine, classiquec l’oiseau / l’eau masculine, classiquea quitte / vîte féminine, classiqueb nid / unit masculine, classiquea capable / cable féminine, classiqueb fardeau / vaisseau masculine, classiquea bâtiment / doucement masculine, classiquea derrière / chère féminine, classiqueb nageant / dirigeant masculine, classiquea plaisir / choisir masculine, classiquea d’envie / vie féminine, classiqueb heureux / deux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
101 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fables de Florian, Paris, LA LIBRAIRIE ÉCONOMIQUE, 1800-1801· numérisation Project Gutenberg· Sources