Fables de Florian, 1793· Livre troisième
FABLE VII. Le Lièvre, ses Amis, et les deux Chevreuils
Un lièvre de bon caractèreVoulait avoir beaucoup d’amis.Beaucoup ! me direz-vous,‖ c’est une grande affaire ;Un seul est rare en ce pays.J’en conviens ; mais mon lièvre‖ avait cette marotte,Et ne savait pas qu’AristoteDisait aux jeunes Grecs‖ à son école admis :Mes amis, il n’est point d’amis.Sans cesse il s’occupait‖ d’obliger et de plaire ;S’il passait un lapin,‖ d’un air doux et civil,Vîte il courait à lui :‖ Mon cousin, disait-il,J’ai du beau serpolet‖ tout près de ma tanière,De déjeûner chez moi‖ faites-moi la faveur.S’il voyait un cheval‖ paître dans la campagne,Il allait l’aborder :‖ Peut-être monseigneurA-t-il besoin de boire ;‖ au pied de la montagneJe connais un lac transparentQui n’est jamais ridé‖ par le moindre zéphyre :Si monseigneur veut, dans l’instantJ’aurai l’honneur de l’y conduire.Ainsi, pour tous les animaux,Cerfs, moutons, coursiers, daims, taureaux,Complaisant, empressé,‖ toujours rempli de zèle,Il voulait de chacun‖ faire un ami fidèle,Et s’en croyait aimé‖ parce qu’il les aimait.Certain jour que, tranquille‖ en son gîte, il dormait,Le bruit du cor l’éveille,‖ il décampe au plus vîte ;Quatre chiens s’élancent après,Un maudit piqueur les excite,Et voilà notre lièvre‖ arpentant les guérets.Il va, tourne, revient,‖ aux mêmes lieux repasse,Saute, franchit un long espacePour dévoyer les chiens,‖ et, prompt comme l’éclair,Gagne pays, et puis s’arrête :Assis, les deux pattes en l’air,L’œil et l’oreille au guet,‖ il élève la tête,Cherchant s’il ne voit point‖ quelqu’un de ses amis.Il apperçoit dans des taillisUn lapin que toujours‖ il traita comme un frère ;Il y court : Par pitié,‖ sauve-moi, lui dit-il,Donne retraite à ma misère,Ouvre-moi ton terrier ;‖ tu vois l’affreux péril…Ah ! que j’en suis fâché !‖ répond d’un air tranquilleLe lapin : je ne puis‖ t’offrir mon logement,Ma femme accouche en ce moment,Sa famille et la mienne‖ ont rempli mon asile ;Je te plains bien sincèrement :Adieu, mon cher ami.‖ Cela dit, il s’échappe,Et voici la meute qui jappe.Le pauvre lièvre part.‖ A quelques pas plus loin,Il rencontre un taureau‖ que, cent fois au besoin,Il avait obligé ;‖ tendrement il le prieD’arrêter un moment‖ cette meute en furieQui de ses cornes aura peur.Hélas ! dit le taureau,‖ ce serait de grand cœur :Mais des génisses la plus belleEst seule dans ce bois,‖ je l’entends qui m’appelle ;Et tu ne voudrais pas‖ retarder mon bonheur.Disant ces mots, il part.‖ Notre lièvre, hors d’haleine,Implore vainement‖ un daim, un cerf dix-cors,Ses amis les plus sûrs ;‖ ils l’écoutent à peine,Tant ils ont peur du bruit des cors.Le pauvre infortuné,‖ sans force et sans courage,Allait se rendre aux chiens,‖ quand, du milieu du bois,Deux chevreuils reposant‖ sous le même feuillageDes chasseurs entendent la voix :L’un d’eux se lève et part ;‖ la meute sanguinaireQuitte le lièvre et court après.En vain le piqueur en colèreCrie, et jure, et se fâche :‖ à travers les forêtsLe chevreuil emmène la chasse,Va faire un long circuit,‖ et revient au buissonOù l’attendait son compagnon,Qui dans l’instant part à sa place.Celui-ci fait de même,‖ et, pendant tout le jour,Les deux chevreuils lancés‖ et quittés tour-à-tourFatiguent la meute obstinée.Enfin les chasseurs tout honteuxPrennent le bon parti‖ de retourner chez eux.Déjà la retraite est sonnée,Et les chevreuils rejoints.‖ Le lièvre palpitantS’approche, et leur raconte,‖ en les félicitant,Que ses nombreux amis,‖ dans ce péril extrême,L’avaient abandonné.‖ Je n’en suis pas surpris,Répond un des chevreuils :‖ à quoi bon tant d’amis ?Un seul suffit quand il nous aime.
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Rimes
- 9[abab] 12[aa] 4[abba] 1[abbab] 1[aabba]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (53 de 12, 33 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a caractère / affaire féminine, classiqueb d’amis / pays masculine, classiquea marotte / qu’Aristote féminine, classiquea admis / d’amis masculine, classiquea plaire / tanière féminine, classiqueb civil / disait-il masculine, classiquea faveur / monseigneur masculine, classiqueb campagne / montagne féminine, classiquea transparent / l’instant masculine, classiqueb zéphyre / conduire féminine, classiquea animaux / taureaux masculine, classiquea zèle / fidèle féminine, classiquea aimait / dormait masculine, classiquea vîte / excite féminine, classiqueb après / guérets masculine, classiquea repasse / espace féminine, classiquea l’éclair / l’air masculine, classiqueb s’arrête / tête féminine, classiquea amis / taillis masculine, classiquea frère / misère féminine, classiqueb dit-il / péril masculine, classiquea tranquille / asile féminine, classiqueb logement / moment / sincèrement masculine, classiquea s’échappe / jappe féminine, classiquea loin / besoin masculine, classiquea prie / furie féminine, classiquea peur / cœur / bonheur masculine, classiqueb belle / m’appelle féminine, classiquea d’haleine / peine féminine, classiqueb dix-cors / cors masculine, classiquea courage / feuillage féminine, classiqueb bois / voix masculine, classiquea sanguinaire / colère féminine, classiqueb après / forêts masculine, classiquea chasse / place féminine, classiqueb buisson / compagnon masculine, classiquea jour / tour-à-tour masculine, classiquea obstinée / sonnée féminine, classiqueb honteux / eux masculine, classiquea palpitant / félicitant masculine, classiquea extrême / aime féminine, classiqueb surpris / d’amis masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
86 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fables de Florian, Paris, LA LIBRAIRIE ÉCONOMIQUE, 1800-1801· numérisation Project Gutenberg· Sources