Idylles et légendes, 1896
La Part de Madeleine
L’ombre versait au flanc‖ des monts sa paix bénie,Le chemin était bleu,‖ le feuillage était noir,Et les palmiers tremblaient‖ d’amour au vent du soir.L’enfant de Magdala,‖ la fleur de Béthanie,
Gémissait dans la pourpre‖ et l’azur des coussins.Le grand épervier d’or‖ des femmes étrangèresAgrafait sur son front‖ les étoffes légères ;La myrrhe tiédissait‖ dans l’ombre de ses seins ;
Ses doigts, où les parfums‖ des jeunes cheveluresAvaient laissé leur âme‖ et s’exhalaient encorAutour du scarabée‖ et des talismans d’or,Gardaient des souvenirs‖ pareils à des brûlures.
Or elle haïssait‖ ce corps qui lui fut cher ;Tous les baisers reçus‖ lui revenaient aux lèvresAvec l’âcre saveur‖ des dégoûts et des fièvres.Madeleine était triste‖ et souffrait dans sa chair ;
Et ses lèvres, ainsi‖ qu’une grenade mûre,Entr’ouvrant leur rubis‖ sous la fraîcheur du ciel,L’abeille des regrets‖ y mit son âcre miel,Et le vent qui passait‖ recueillit ce murmure :
« J’avais soif, et j’ai ceint‖ mon front d’amour fleuri ;J’ai pris la bonne part‖ des choses de ce monde,Et cependant, mon Dieu,‖ ma tristesse est profonde,Et voici que mon cœur‖ est comme un puits tari !
« Mon âme est comparable‖ à la citerne videSur qui le chamelier‖ ne penche plus son front ;Et l’amour des meilleurs‖ d’entre ceux qui mourrontEst tombé goutte à goutte‖ au fond du gouffre avide.
« Je n’ai bu que la soif‖ aux lèvres des amants :Ils sont faits de limon,‖ tous les fils de la mère ;La fleur de leurs baisers‖ laisse une cendre amère,L’étreinte de leurs bras‖ est un choc d’ossements.
« Je brisais malgré moi‖ l’argile de leur chaîne.Seigneur ! Seigneur ! ce qui‖ n’est plus ne fut jamais !Leurs souvenirs étaient‖ des morts que j’embaumaisEt qui n’exhalaient plus‖ qu’à peine un peu de haine.
« Et je criais, voyant‖ mon espoir achevé :« Pleureuses, allumez‖ l’encens devant ma porte,« Apprêtez un drap d’or :‖ la Madeleine est morte,« Car étant la Chercheuse‖ elle n’a pas trouvé ! »
« Et j’ouvrais de nouveau‖ mes bras comme des palmes ;J’étendais mes bras nus‖ tout parfumés d’amour,Pour qu’une âme vivante‖ y vînt dormir un jour,Et je rêvais encor‖ les vastes amours calmes !
« Le Silence entendit‖ ma voix, qui soupiraitDisant : « La perle dort‖ dans le secret des ondes ;« Or je veux me baigner‖ dans des amours profondes« Comme tes belles eaux,‖ lac de Génésareth !
« Que votre chaste haleine‖ à mon souffle se mêle,« Tranquilles fleurs des eaux,‖ afin que le baiser« Que sur le front élu‖ ma lèvre ira poser,« Calme comme la mort,‖ soit infini comme elle ! »
« Telle je soupirais‖ au bord du lac natal,Mais sur mes flancs blessés‖ une mauvaise flamme,Rebelle, dévorait‖ ma chair avec mon âme,Et voici que je meurs‖ sur mon lit de santal.
« Pourtant, j’accepte encor‖ la part de MadeleineJ’avais choisi l’amour‖ et j’avais eu raison.Comme Marthe, ma sœur,‖ qui garda la maison,Je n’aurai point pesé‖ la farine ou la laine ;
« La jarre, au ventre lourd‖ d’olives ou de vin,Dans les soins du cellier‖ n’aura point clos ma vie ;Mais ma part, je le sais,‖ ne peut m’être ravie,Et je l’emporterai‖ dans l’inconnu divin ! »
Elle dit : le reflet‖ des choses éternellesL’illumina d’horreur‖ et d’épouvantement.Alors elle se tut‖ et pleura longuement :Une âme flottait vague‖ au fond de ses prunelles.
Or, Jésus, celui-là‖ qui chassait le DémonEt qui, s’étant assis‖ au bord de la fontaine,But dans l’urne de grès‖ de la Samaritaine,Soupait ce même soir‖ au logis de Simon.
Vers ce foyer, ce toit‖ fumant entre les branches,Madeleine tendit,‖ humble, ses belles mains ;Et l’on aurait pu voir‖ des pensers plus qu’humainsRayonner sur son front‖ comme des lueurs blanches.
La tristesse rendait‖ plus belle sa beauté ;Ses regards au ciel bleu‖ creusaient un clair sillage,Et ses longs cils mouillés‖ étaient comme un feuillageDans du soleil, après‖ la pluie, un jour d’été.
L’enfant de Magdala,‖ la fleur de Béthanie,S’en alla vers Jésus‖ qu’on a nommé le Christ,Et parfuma ses pieds‖ ainsi qu’il est écrit.Et la terre connut‖ la tendresse infinie.
Août 1869
Versification
- Forme
- 21 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 21(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 21 quatrains
- Mots à la rime
- a bénie / Béthanie féminine, classiqueb noir / soir masculine, classiquea coussins / seins masculine, classiqueb étrangères / légères féminine, classiquea chevelures / brûlures féminine, classiqueb encor / d’or masculine, classiquea cher / chair masculine, classiqueb lèvres / fièvres féminine, classiquea mûre / murmure féminine, classiqueb ciel / miel masculine, classiquea fleuri / tari masculine, classiqueb monde / profonde féminine, classiquea vide / avide féminine, classiqueb front / mourront masculine, classiquea amants / d’ossements masculine, classiqueb mère / amère féminine, classiquea chaîne / haine féminine, classiqueb jamais / j’embaumais masculine, classiquea achevé / trouvé masculine, classiqueb porte / morte féminine, classiquea palmes / calmes féminine, classiqueb d’amour / jour masculine, classiquea soupirait / Génésareth masculine, classiqueb ondes / profondes féminine, classiquea mêle / elle féminine, classiqueb baiser / poser masculine, classiquea natal / santal masculine, classiqueb flamme / âme féminine, classiquea Madeleine / laine féminine, classiqueb raison / maison masculine, classiquea vin / divin masculine, classiqueb vie / ravie féminine, classiquea éternelles / prunelles féminine, classiqueb d’épouvantement / longuement masculine, classiquea Démon / Simon masculine, classiqueb fontaine / Samaritaine féminine, classiquea branches / blanches féminine, classiqueb mains / qu’humains masculine, classiquea beauté / d’été masculine, classiqueb sillage / feuillage féminine, classiquea Béthanie / infinie féminine, classiqueb Christ / écrit masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Alphonse Lemerre, Éditeur, 1904· numérisation wikisource.org· Sources