Les poèmes dorés, 1873
Le désir
I
Je sais la vanité‖ de tout désir profane.A peine gardons-nous‖ de tes amours défunts,Femme, ce que la fleur‖ qui sur ton sein se faneY laisse d’âme et de parfums.
Ils n’ont, les plus beaux bras,‖ que des chaînes d’argile,Indolentes autour‖ du col le plus aimé ;Avant d’être rompu‖ leur doux cercle fragileNe s’était pas même fermé.
Mélancolique nuit‖ des chevelures sombres,A quoi bon s’attarder‖ dans ton enivrement,Si, comme dans la mort,‖ nul ne peut sous tes ombresSe plonger éternellement ?
Narines qui gonflez‖ vos ailes de colombe,Avec les longs dédains‖ d’une belle fierté,Pour la dernière fois,‖ à l’odeur de la tombe,Vous aurez déjà palpité.
Lèvres, vivantes fleurs,‖ nobles roses sanglantes,Vous épanouissant‖ lorsque nous vous baisons,Quelques feux de cristal‖ en quelques nuits brûlantesSèchent vos brèves floraisons.
Où tend le vain effort‖ de deux bouches unies ?Le plus long des baisers‖ trompe notre dessein ;Et comment appuyer‖ nos langueurs infiniesSur la fragilité d’un sein ?
II
Mais la vague beauté‖ des regards, d’où vient-elle,Pour nous mettre en passant‖ tant d’espérance au front. ?Et pourquoi rêvons-nous‖ de lumière immortelleDevant deux yeux qui s’éteindront.
Femme, qui vous donna‖ cette clarté sacréeDont vous avez béni‖ la ferveur de mes yeux ?Et d’où vient qu’en suivant‖ votre trace adoréeJe sens un dieu mystérieux
III
Oh ! montrez un moment au mondeVotre fragilité féconde,Et semez la vie à vos pieds !Puis passez, formes éphémères ;Femmes, puisque vous êtes mères,C’est qu’il convient que vous mouriez.
Votre divinité ne dure,Douces forces de la Nature,Que ce qu’il faut pour son dessein.La race impérissable et belle,Voilà cette chose immortelleQue l’on rêve sur votre sein !
C’est par vous que l’heureuse vieTour à tour en la chair ravieS’allume, et ne s’éteindra pas.En vous la vie universelleÉclate, et tout homme chancelle,Ivre de beauté, sur vos pas.
Vivez, mourez, pleines de grâce ;Les hommes et les dieux, tout passeMais la vie existe à jamais.Et toi, forme, parfum, lumière,Qui fleuris ma vertu première,Ah ! je sais pourquoi je t’aimais !
Juin 1869.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 8(abab) 4(aabccb)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (32 de 8, 24 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 4 sizains, 2 quatrains
- Mots à la rime
- a profane / fane féminine, classiqueb défunts / parfums masculine, classiquea d’argile / fragile féminine, classiqueb aimé / fermé masculine, classiquea sombres / ombres féminine, classiqueb enivrement / éternellement masculine, classiquea colombe / tombe féminine, classiqueb fierté / palpité masculine, classiquea sanglantes / brûlantes féminine, classiqueb baisons / floraisons masculine, classiquea unies / infinies féminine, classiqueb dessein / sein masculine, classiquea vient-elle / immortelle féminine, classiqueb front / s’éteindront masculine, classiquea sacrée / adorée féminine, classiqueb yeux / mystérieux masculine, classiquea monde / féconde féminine, classiqueb pieds / mouriez masculine, classiquec éphémères / mères féminine, classiquea dure / Nature féminine, classiquec belle / immortelle féminine, classiquea vie / ravie féminine, classiqueb pas masculine, classiquec universelle / chancelle féminine, classiquea grâce / passe féminine, classiqueb jamais / t’aimais masculine, classiquec lumière / première féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les poèmes dorés, Paris, EDOUARD-JOSEPH, EDITEUR, 1920· numérisation poesie-francaise.fr· Sources