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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les poèmes dorés, 1873

Les cerfs

Anatole France· 8 sizains, alexandrins, 48 vers

Aux vapeurs du matin,‖ sous les fauves ramuresQue le vent automnal‖ emplit de longs murmures,Les rivaux, les deux cerfs‖ luttent dans les halliers :Depuis l’heure du soir‖ où leur fureur erranteLes entraîna tous deux‖ vers la biche odorante,Ils se frappent l’un l’autre‖ à grands coups d’andouillers.

Suants, fumants, en feu,‖ quand vint l’aube incertaine,Tous deux sont allés boire‖ ensemble à la fontaine,Puis d’un choc plus terrible‖ ils ont mêlé leurs bois.Leurs bonds dans les taillis‖ font le bruit de la grêle ;Ils halètent, ils sont‖ fourbus, leur jarret grêleFlageole du frisson‖ de leurs prochains abois.

Et cependant, tranquille‖ et sa robe lustrée,La biche au ventre clair,‖ la bête désiréeAttend ; ses jeunes dents‖ mordent les arbrisseaux ;Elle écoute passer‖ les souffles et les râles ;Et, tiède dans le vent,‖ la fauve odeur des mâlesD’un prompt frémissement‖ effleure ses naseaux.

Enfin l’un des deux cerfs,‖ celui que la NatureArma trop faiblement‖ pour la lutte future,S’abat, le ventre ouvert,‖ écumant et sanglant.L’œil terne, il a léché‖ sa mâchoire brisée ;Et la mort vient déjà,‖ dans l’aube et la rosée,Apaiser par degrés‖ son poitrail pantelant.

Douce aux destins nouveaux,‖ son âme végétaleSe disperse aisément‖ dans la forêt natale ;L’universelle vie‖ accueille ses esprits :Il redonne à la terre,‖ aux vents aromatiques,Aux chênes, aux sapins,‖ ses nourriciers antiques,Aux fontaines, aux fleurs,‖ tout ce qu’il leur a pris.

Telle est la guerre au sein‖ des forêts maternelles.Qu’elle ne trouble point‖ nos sereines prunelles :Ce cerf vécut et meurt‖ selon de bonnes lois,Car son âme confuse‖ et vaguement ravieA dans les jours de paix‖ goûté la douce vie :Son âme s’est complu,‖ muette, au sein des bois.

Au sein des bois sacrés,‖ le temps coule limpide,La peur est ignorée‖ et la mort est rapide ;Aucun être n’existe‖ ou ne périt en vain.Et le vainqueur sanglant‖ qui brame à la lumière,Et que suit désormais‖ la biche douce et fière,A les reins et le cœur‖ bons pour l’œuvre divin.

L’Amour, l’Amour puissant,‖ la Volupté féconde,Voilà le dieu qui crée‖ incessamment le monde,Le père de la vie‖ et des destins futurs !C’est par l’Amour fatal,‖ par ses luttes cruelles,Que l’univers s’anime‖ en des formes plus belles,S’achève et se connaît‖ en des esprits plus purs.

Septembre 1871.

Versification

Forme
8 sizains (sizains)
Rimes
8(aabccb)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
8 sizains
Mots à la rime
a ramures / murmures féminine, classiqueb halliers / d’andouillers masculine, classiquec errante / odorante féminine, classiquea incertaine / fontaine féminine, classiqueb bois / abois masculine, classiquec grêle féminine, classiquea lustrée / désirée féminine, classiqueb arbrisseaux / naseaux masculine, classiquec râles / mâles féminine, classiquea Nature / future féminine, classiqueb sanglant / pantelant masculine, classiquec brisée / rosée féminine, classiquea végétale / natale féminine, classiqueb esprits / pris masculine, classiquec aromatiques / antiques féminine, classiquea maternelles / prunelles féminine, classiqueb lois / bois masculine, classiquec ravie / vie féminine, classiquea limpide / rapide féminine, classiqueb vain / divin masculine, classiquec lumière / fière féminine, classiquea féconde / monde féminine, classiqueb futurs / purs masculine, classiquec cruelles / belles féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les poèmes dorés, Paris, EDOUARD-JOSEPH, EDITEUR, 1920· numérisation poesie-francaise.fr· Sources