Émaux et camées, 1872
Contralto
On voit dans le musée antique,Sur un lit de marbre sculpté,Une statue énigmatiqueD’une inquiétante beauté.
Est-ce un jeune homme ? est-ce une femme,Une déesse, ou bien un dieu ?L’amour, ayant peur d’être infâme,Hésite et suspend son aveu.
Dans sa pose malicieuse,Elle s’étend, le dos tournéDevant la foule curieuse,Sur son coussin capitonné.
Pour faire sa beauté maudite,Chaque sexe apporta son don.Tout homme dit : C’est Aphrodite !Toute femme : C’est Cupidon !
Sexe douteux, grâce certaine,On dirait ce corps indécisFondu, dans l’eau de la fontaine,Sous les baisers de Salmacis.
Chimère ardente, effort suprêmeDe l’art et de la volupté,Monstre charmant, comme je t’aimeAvec ta multiple beauté !
Bien qu’on défende ton approche,Sous la draperie aux plis droitsDont le bout à ton pied s’accroche,Mes yeux ont plongé bien des fois.
Rêve de poète et d’artiste,Tu m’as bien des nuits occupé,Et mon caprice qui persisteNe convient pas qu’il s’est trompé.
Mais seulement il se transpose,Et, passant de la forme au son,Trouve dans sa métamorphoseLa jeune fille et le garçon.
Que tu me plais, ô timbre étrange !Son double, homme et femme à la fois,Contralto, bizarre mélange,Hermaphrodite de la voix !
C’est Roméo, c’est Juliette,Chantant avec un seul gosier ;Le pigeon rauque et la fauvettePerchés sur le même rosier ;
C’est la châtelaine qui railleSon beau page parlant d’amour,L’amant au pied de la muraille,La dame au balcon de sa tour,
Le papillon, blanche étincelle,Qu’en ses détours et ses ébatsPoursuit un papillon fidèle,L’un volant haut et l’autre bas,
L’ange qui descend et qui monteSur l’escalier d’or voltigeantLa cloche mêlant dans sa fonteLa voix d’airain, la voix d’argent,
La mélodie et l’harmonie,Le chant et l’accompagnement,A la grâce la force unie,La maîtresse embrassant l’amant !
Sur le pli de sa jupe assise,Ce soir, ce sera CendrillonCausant près du feu qu’elle attiseAvec son ami le grillon ;
Demain le valeureux ArsaceA son courroux donnant l’essor,Ou Tancrède avec sa cuirasse,Son épée et son casque d’or ;
Desdemona chantant le Saule,Zerline bernant Mazetto,Ou Malcolm le plaid sur l’épaule ;C’est toi que j’aime, ô contralto !
Nature charmante et bizarreQue Dieu d’un double attrait para,Toi qui pourrais, comme Gulnare,Être le Kaled d’un Lara,
Et dont la voix, dans sa caresse,Réveillant le cœur endormi,Mêle aux soupirs de la maîtresseL’accent plus mâle de l’ami !
Versification
- Forme
- 20 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 20(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 20 quatrains
- Mots à la rime
- a antique / énigmatique féminine, classiqueb sculpté / beauté masculine, classiquea femme / infâme féminine, classiqueb dieu / aveu masculine, classiquea malicieuse / curieuse féminine, classiqueb tourné / capitonné masculine, classiquea maudite / Aphrodite féminine, classiqueb don / Cupidon masculine, classiquea certaine / fontaine féminine, classiqueb indécis / Salmacis masculine, classiquea suprême / t’aime féminine, classiqueb volupté / beauté masculine, classiquea approche / s’accroche féminine, classiqueb droits / fois masculine, classiquea d’artiste / persiste féminine, classiqueb occupé / trompé masculine, classiquea transpose / métamorphose féminine, classiqueb son / garçon masculine, classiquea étrange / mélange féminine, classiqueb fois / voix masculine, classiquea Juliette / fauvette féminine, classiqueb gosier / rosier masculine, classiquea raille / muraille féminine, classiqueb d’amour / tour masculine, classiquea étincelle / fidèle féminine, classiqueb ébats / bas masculine, classiquea monte / fonte féminine, classiqueb voltigeant / d’argent masculine, classiquea l’harmonie / unie féminine, classiqueb l’accompagnement / l’amant masculine, classiquea assise / attise féminine, classiqueb Cendrillon / grillon masculine, classiquea Arsace / cuirasse féminine, classiqueb l’essor / d’or masculine, classiquea Saule / l’épaule féminine, classiqueb Mazetto / contralto masculine, classiquea bizarre / Gulnare féminine, classiqueb para / Lara masculine, classiquea caresse / maîtresse féminine, classiqueb endormi / l’ami masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Émaux et Camées, G. CHARPENTIER et E. FASQUELLE, 1895· numérisation Project Gutenberg· Sources