Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Émaux et camées, 1872

Inès de las sierras

A LA PETRA CAMARA

Théophile Gautier· 21 quatrains, octosyllabes, 84 vers

Nodier raconte qu’en EspagneTrois officiers cherchant un soir,Une venta dans la campagne,Ne trouvèrent qu’un vieux manoir ;

Un vrai château d’Anne Radcliffe,Aux plafonds que le temps ploya,Aux vitraux rayés par la griffeDes chauves-souris de Goya,

Aux vastes salles délabrées,Aux couloirs livrant leur secret,Architectures effondréesOù Piranèse se perdrait.

Pendant le souper, que regardeUne collection d’aïeuxDans leurs cadres montant la garde,Un cri répond aux chants joyeux ;

D’un long corridor en décombres,Par la lune bizarrementEntrecoupé de clairs et d’ombres,Débusque un fantôme charmant ;

Peigne au chignon, basquine aux hanches,Une femme accourt en dansant,Dans les bandes noires et blanchesApparaissant, disparaissant.

Avec une volupté morte,Cambrant les reins, penchant le cou,Elle s’arrête sur la porte,Sinistre et belle à rendre fou.

Sa robe, passée et fripéeAu froid humide des tombeaux,Fait luire, d’un rayon frappée,Quelques paillons sur ses lambeaux ;

D’un pétale découronnéeA chaque soubresaut nerveux,Sa rose, jaunie et fanée,S’effeuille dans ses noirs cheveux.

Une cicatrice, pareilleA celle d’un coup de poignard,Forme une couture vermeilleSur sa gorge d’un ton blafard ;

Et ses mains pâles et fluettes,Au nez des soupeurs pleins d’effroiEntre-choquent les castagnettes,Comme des dents claquant de froid.

Elle danse, morne bacchante,La cachucha sur un vieil air,D’une grâce si provocante,Qu’on la suivrait même en enfer.

Ses cils palpitent sur ses jouesComme des ailes d’oiseau noir,Et sa bouche arquée a des mouesA mettre un saint au désespoir.

Quand de sa jupe qui tournoieElle soulève le volant,Sa jambe, sous le bas de soie,Prend des lueurs de marbre blanc.

Elle se penche jusqu’à terre,Et sa main, d’un geste coquet,Comme on fait des fleurs d’un parterreGroupe les désirs en bouquet.

Est-ce un fantôme ? est-ce une femme ?Un rêve, une réalité,Qui scintille comme une flammeDans un tourbillon de beauté ?

Cette apparition fantasque,C’est l’Espagne du temps passé,Aux frissons du tambour de basqueS’élançant de son lit glacé,

Et, brusquement ressuscitéeDans un suprême boléro,Montrant sous sa jupe argentéeLa divisa prise au taureau.

La cicatrice qu’elle porte,C’est le coup de grâce donnéA la génération morte,Par chaque siècle nouveau-né.

J’ai vu ce fantôme au Gymnase,Où Paris entier l’admira,Lorsque dans son linceul de gazeParut la Petra Camara,

Impassible et passionnée,Fermant ses yeux morts de langueur,Et comme Inès l’assassinéeDansant, un poignard dans le cœur !

Versification

Forme
21 quatrains (quatrains)
Rimes
21(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
21 quatrains
Mots à la rime
a Espagne / campagne féminine, classiqueb soir / manoir masculine, classiquea Radcliffe / griffe féminine, classiqueb ploya / Goya masculine, classiquea délabrées / effondrées féminine, classiqueb secret / perdrait masculine, classiquea regarde / garde féminine, classiqueb d’aïeux / joyeux masculine, classiquea décombres / d’ombres féminine, classiqueb bizarrement / charmant masculine, classiquea hanches / blanches féminine, classiqueb dansant / disparaissant masculine, classiquea morte / porte féminine, classiqueb cou / fou masculine, classiquea fripée / frappée féminine, classiqueb tombeaux / lambeaux masculine, classiquea découronnée / fanée féminine, classiqueb nerveux / cheveux masculine, classiquea pareille / vermeille féminine, classiqueb poignard / blafard masculine, classiquea fluettes / castagnettes féminine, classiqueb d’effroi / froid masculine, non classiquea bacchante / provocante féminine, classiqueb air / enfer masculine, classiquea joues / moues féminine, classiqueb noir / désespoir masculine, classiquea tournoie / soie féminine, classiqueb volant / blanc masculine, classiquea terre / parterre féminine, classiqueb coquet / bouquet masculine, classiquea femme / flamme féminine, classiqueb réalité / beauté masculine, classiquea fantasque / basque féminine, classiqueb passé / glacé masculine, classiquea ressuscitée / argentée féminine, classiqueb boléro / taureau masculine, classiquea porte / morte féminine, classiqueb donné / nouveau-né masculine, classiquea Gymnase / gaze féminine, classiqueb l’admira / Camara masculine, classiquea passionnée / l’assassinée féminine, classiqueb langueur / cœur masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Émaux et Camées, G. CHARPENTIER et E. FASQUELLE, 1895· numérisation Project Gutenberg· Sources