Émaux et camées, 1872
Nostalgies d’obélisques
I L’obélisque de paris
Sur cette place je m’ennuie,Obélisque dépareillé ;Neige, givre, bruine et pluieGlacent mon flanc déjà rouillé ;
Et ma vieille aiguille, rougieAux fournaises d’un ciel de feuPrend des pâleurs de nostalgieDans cet air qui n’est jamais bleu.
Devant les colosses morosesEt les pylônes de Luxor,Près de mon frère aux teintes rosesQue ne suis-je debout encor,
Plongeant dans l’azur immuableMon pyramydion vermeil,Et de mon ombre, sur le sable,Écrivant les pas du soleil !
Rhamsès, un jour mon bloc superbe,Où l’éternité s’ébréchait,Roula fauché comme un brin d’herbe,Et Paris s’en fit un hochet.
La sentinelle granitique,Gardienne des énormités,Se dresse entre un faux temple antiqueEt la chambre des députés.
Sur l’échafaud de Louis Seize,Monolithe au sens aboli,On a mis mon secret, qui pèseLe poids de cinq mille ans d’oubli.
Les moineaux francs souillent ma tête,Où s’abattaient dans leur essorL’ibis rose et le gypaèteAu blanc plumage, aux serres d’or.
La Seine, noir égout des rues,Fleuve immonde fait de ruisseaux,Salit mon pied, que dans ses cruesBaisait le Nil, père des eaux,
Le Nil, géant à barbe blancheCoiffé de lotus et de joncs,Versant de son urne qui pencheDes crocodiles pour goujons !
Les chars d’or étoilés de nacreDes grands pharaons d’autrefoisRasaient mon bloc heurté du fiacreEmportant le dernier des rois.
Jadis, devant ma pierre antique,Le pschent au front, les prêtres saintsPromenaient la bari mystiqueAux emblèmes dorés et peints ;
Mais aujourd’hui, pilier profaneEntre deux fontaines campé,Je vois passer la courtisaneSe renversant dans son coupé.
Je vois, de janvier à décembre,La procession des bourgeois,Les Solons qui vont à la chambre,Et les Arthurs qui vont au bois.
Oh ! dans cent ans quels laids squelettesFera ce peuple impie et fou,Qui se couche sans bandelettesDans des cercueils que ferme un clou,
Et n’a pas même d’hypogéesA l’abri des corruptions,Dortoirs où, par siècles rangées,Plongent les générations !
Sol sacré des hiéroglyphesEt des secrets sacerdotaux,Où les sphynx s’aiguisent les griffesSur les angles des piédestaux,
Où sous le pied sonne la crypte,Où l’épervier couve son nid,Je te pleure, ô ma vieille Égypte,Avec des larmes de granit !
II L’obélisque de Luxor
Je veille, unique sentinelleDe ce grand palais dévasté,Dans la solitude éternelle,En face de l’immensité.
A l’horizon que rien ne borne,Stérile, muet, infini,Le désert sous le soleil morne,Déroule son linceul jauni.
Au-dessus de la terre nue,Le ciel, autre désert d’azur,Où jamais ne flotte une nue,S’étale implacablement pur.
Le Nil, dont l’eau morte s’étameD’une pellicule de plomb,Luit, ridé par l’hippopotame,Sous un jour mat tombant d’aplomb ;
Et les crocodiles rapaces,Sur le sable en feu des îlots,Demi-cuits dans leurs carapaces,Se pâment avec des sanglots.
Immobile sur son pied grêle,L’ibis, le bec dans son jabot,Déchiffre au bout de quelque stèleLe cartouche sacré de Thot.
L’hyène rit, le chacal miaule,Et, traçant des cercles dans l’air,L’épervier affamé piaule,Noire virgule du ciel clair.
Mais ces bruits de la solitudeSont couverts par le bâillementDes sphinx, lassés de l’attitudeQu’ils gardent immuablement.
Produit des blancs reflets du sableEt du soleil toujours brillant,Nul ennui ne t’est comparable,Spleen lumineux de l’Orient !
C’est toi qui faisais crier : Grâce !A la satiété des roisTombant vaincus sur leur terrasse,Et tu m’écrases de ton poids.
Ici jamais le vent n’essuieUne larme à l’œil sec des cieux,Et le temps fatigué s’appuieSur les palais silencieux.
Pas un accident ne dérangeLa face de l’éternité ;L’Égypte, en ce monde où tout change,Trône sur l’immobilité.
Pour compagnons et pour amies,Quand l’ennui me prend par accès,J’ai les fellahs et les momiesContemporaines de Rhamsès ;
Je regarde un pilier qui penche,Un vieux colosse sans profilEt les canges à voile blancheMontant ou descendant le Nil.
Que je voudrais comme mon frère,Dans ce grand Paris transporté,Auprès de lui, pour me distraire,Sur une place être planté !
Là-bas, il voit à ses sculpturesS’arrêter un peuple vivant,Hiératiques écritures,Que l’idée épelle en rêvant.
Les fontaines juxtaposéesSur la poudre de son granitJettent leurs brumes irisées.Il est vermeil, il rajeunit !
Des veines roses de SyèneComme moi cependant il sort,Mais je reste à ma place ancienne,Il est vivant et je suis mort !
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 36(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 18 quatrains
- Mots à la rime
- a m’ennuie / pluie féminine, classiqueb dépareillé / rouillé masculine, classiquea rougie / nostalgie féminine, classiqueb feu / bleu masculine, classiquea moroses / roses féminine, classiqueb Luxor / encor masculine, classiquea immuable / sable féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea superbe / d’herbe féminine, classiqueb s’ébréchait / hochet masculine, classiquea granitique / antique féminine, classiqueb énormités / députés masculine, classiquea Seize / pèse féminine, classiqueb aboli / d’oubli masculine, classiquea tête / gypaète féminine, classiqueb essor / d’or masculine, classiquea rues / crues féminine, classiqueb ruisseaux / eaux masculine, classiquea blanche / penche féminine, classiqueb joncs / goujons masculine, classiquea nacre / fiacre féminine, classiqueb d’autrefois / rois masculine, classiquea antique / mystique féminine, classiqueb saints / peints masculine, classiquea profane / courtisane féminine, classiqueb campé / coupé masculine, classiquea décembre / chambre féminine, classiqueb bourgeois / bois masculine, classiquea squelettes / bandelettes féminine, classiqueb fou / clou masculine, classiquea d’hypogées / rangées féminine, classiqueb corruptions / générations masculine, classiquea hiéroglyphes / griffes féminine, classiqueb sacerdotaux / piédestaux masculine, classiquea crypte / Égypte féminine, classiqueb nid / granit masculine, classiquea sentinelle / éternelle féminine, classiqueb dévasté / l’immensité masculine, classiquea borne / morne féminine, classiqueb infini / jauni masculine, classiquea nue féminine, classiqueb d’azur / pur masculine, classiquea s’étame / l’hippopotame féminine, classiqueb plomb / d’aplomb masculine, classiquea rapaces / carapaces féminine, classiqueb îlots / sanglots masculine, classiquea grêle / stèle féminine, classiqueb jabot / Thot masculine, classiquea miaule / piaule féminine, classiqueb l’air / clair masculine, classiquea solitude / l’attitude féminine, classiqueb bâillement / immuablement masculine, classiquea sable / comparable féminine, classiqueb brillant / l’Orient masculine, classiquea Grâce / terrasse féminine, classiqueb rois / poids masculine, classiquea n’essuie / s’appuie féminine, classiqueb cieux / silencieux masculine, classiquea dérange / change féminine, classiqueb l’éternité / l’immobilité masculine, classiquea amies / momies féminine, classiqueb accès / Rhamsès masculine, classiquea penche / blanche féminine, classiqueb profil / Nil masculine, classiquea frère / distraire féminine, classiqueb transporté / planté masculine, classiquea sculptures / écritures féminine, classiqueb vivant / rêvant masculine, classiquea juxtaposées / irisées féminine, classiqueb granit / rajeunit masculine, classiquea Syène / ancienne féminine, classiqueb sort / mort masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
144 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Émaux et Camées, G. CHARPENTIER et E. FASQUELLE, 1895· numérisation Project Gutenberg· Sources