Émaux et camées, 1872
Tristesse en mer
Les mouettes volent et jouent ;Et les blancs coursiers de la mer,Cabrés sur les vagues secouentLeurs crins échevelés dans l’air.
Le jour tombe ; une fine pluieÉteint les fournaises du soir,Et le steam-boat crachant la suieRabat son long panache noir.
Plus pâle que le ciel livideJe vais au pays du charbon,Du brouillard et du suicide ;— Pour se tuer le temps est bon.
Mon désir avide se noieDans le gouffre amer qui blanchit ;Le vaisseau danse, l’eau tournoie,Le vent de plus en plus fraîchit.
Oh ! je me sens l’âme navrée ;L’Océan gonfle, en soupirant,Sa poitrine désespérée,Comme un ami qui me comprend.
Allons, peines d’amour perdues,Espoirs lassés, illusionsDu socle idéal descendues,Un saut dans les moites sillons !
A la mer, souffrances passées,Qui revenez toujours, pressantVos blessures cicatriséesPour leur faire pleurer du sang !
A la mer, spectre de mes rêves,Regrets aux mortelles pâleursDans un cœur rouge ayant sept glaives,Comme la Mère des douleurs.
Chaque fantôme plonge et lutteQuelques instants avec le flotQui sur lui ferme sa voluteEt l’engloutit dans un sanglot.
Lest de l’âme, pesant bagage,Trésors misérables et chers,Sombrez, et dans votre naufrageJe vais vous suivre au fond des mers !
Bleuâtre, enflé, méconnaissable,Bercé par le flot qui bruit,Sur l’humide oreiller du sableJe dormirai bien cette nuit !
… Mais une femme dans sa manteSur le pont assise à l’écart,Une femme jeune et charmanteLève vers moi son long regard.
Dans ce regard, à ma détresseLa Sympathie aux bras ouvertsParle et sourit, sœur ou maîtresse.Salut, yeux bleus ! bonsoir, flots verts !
Les mouettes volent et jouent ;Et les blancs coursiers de la mer,Cabrés sur les vagues, secouentLeurs crins échevelés dans l’air.
Versification
- Forme
- 14 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 14(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 14 quatrains
- Mots à la rime
- a jouent / secouent féminine, classiqueb mer / l’air masculine, classiquea pluie / suie féminine, classiqueb soir / noir masculine, classiquea livide / suicide féminine, classiqueb charbon / bon masculine, classiquea noie / tournoie féminine, classiqueb blanchit / fraîchit masculine, classiquea navrée / désespérée féminine, classiqueb soupirant / comprend masculine, classiquea perdues / descendues féminine, classiqueb illusions / sillons masculine, classiquea passées / cicatrisées féminine, classiqueb pressant / sang masculine, non classiquea rêves / glaives féminine, classiqueb pâleurs / douleurs masculine, classiquea lutte / volute féminine, classiqueb flot / sanglot masculine, classiquea bagage / naufrage féminine, classiqueb chers / mers masculine, classiquea méconnaissable / sable féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquea mante / charmante féminine, classiqueb l’écart / regard masculine, classiquea détresse / maîtresse féminine, classiqueb ouverts / verts masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Émaux et Camées, G. CHARPENTIER et E. FASQUELLE, 1895· numérisation Project Gutenberg· Sources