España, 1845· España
Départ
Avant d’abandonner‖ à tout jamais ce globe,Pour aller voir là-haut‖ ce que Dieu nous dérobe,Et de faire à mon tour‖ au pays inconnuCe voyage dont nul‖ n’est encor revenu,J’ai voulu visiter‖ les cités et les hommes,Et connaître l’aspect‖ de ce monde où nous sommes.Depuis mes jeunes ans‖ d’un grand désir épris,J’étouffais à l’étroit‖ dans ce vaste Paris ;Une voix me parlait‖ et me disait : — « C’est l’heure ;« Va, déracine-toi‖ du seuil de ta demeure,« L’arbre pris par le pied,‖ le minéral pesant,« Sont jaloux de l’oiseau,‖ sont jaloux du passant ;« Et puisque Dieu t’a fait‖ de nature mobile,« Qu’il t’a donné la vie,‖ et le sang et la bile,« Pourquoi donc végéter‖ et te cristalliser« A regarder les jours‖ sous ton arche passer ?« Il est au monde, il est‖ des spectacles sublimes,« Des royaumes qu’on voit‖ en gravissant les cimes,« De noirs Escurials,‖ mystérieux granits,« Et de bleus océans,‖ visibles infinis.« Donc, sans t’en rapporter‖ à son image ronde,« Par toi-même connais‖ la figure du monde. »Tout bas à mon oreille‖ ainsi la voix chantait,Et le désir ému‖ dans mon cœur palpitait.
Comme au jour du départ‖ on voit parmi les nuesTournoyer et crier‖ une troupe de grues,Mes rêves palpitants,‖ prêts à prendre leur vol,Tournoyaient dans les airs‖ et dédaignaient le sol ;Au colombier, le soir,‖ ils rentraient à grand’peine,Et, des hôtes pensifs‖ qui hantent l’âme humaine,Il ne s’asseyait plus‖ à mon triste foyerQue l’ennui, ce fâcheux‖ qu’on ne peut renvoyer !
L’amour aux longs tourments,‖ aux plaisirs éphémères,L’art et la fantaisie‖ aux fertiles chimères,L’entretien des amis‖ et les chers compagnonsIntimes dont souvent‖ on ignore les noms,La famille sincère‖ où l’âme se repose,Ne pouvaient plus suffire‖ à mon esprit morose ;Et sur l’âpre rocher‖ où descend le vautourJe me rongeais le foie‖ en attendant le jour.Je sentais le désir‖ d’être absent de moi-même ;Loin de ceux que je hais‖ et loin de ceux que j’aime,Sur une terre vierge‖ et sous un ciel nouveau,Je voulais écouter‖ mon cœur et mon cerveau,Et savoir, fatigué‖ de stériles études,Quels baumes contenait‖ l’urne des solitudes,Quels mots balbutiait‖ avec ses bruits confus,Dans la rumeur des flots‖ et des arbres touffus,La nature, ce livre‖ où la plume divineÉcrit le grand secret‖ que nul œil ne devine !
Je suis parti, laissant‖ sur le seuil inquiet,Comme un manteau trop vieux‖ que l’on quitte à regretCette lente moitié‖ de la nature humaine,L’habitude au pied sûr‖ qui toujours y ramène,Les pâles visions,‖ compagnes de mes nuits,Mes travaux, mes amours‖ et tous mes chers ennuis.La poitrine oppressée‖ et les yeux tout humides,Avant d’être emporté‖ par les chevaux rapides,J’ai retourné la tête‖ à l’angle du chemin,Et j’ai vu, me faisant‖ des signes de la main,Comme un groupe plaintif‖ d’amantes délaissées,Sur la porte debout‖ ma vie et mes pensées.Hélas ! que vais-je faire‖ et que vais-je chercher ?L’horizon charme l’œil :‖ à quoi bon le toucher ?Pourquoi d’un pied réel‖ fouler les blondes grèvesEt les rivages d’or‖ de l’univers des rêves ?Poëte, tu sais bien‖ que la réalitéA besoin, pour couvrir‖ sa triste nudité,Du manteau que lui file‖ à son rouet d’ivoireL’imagination,‖ menteuse qu’il faut croire ;Que tout homme en son cœur‖ porte son Chanaan,Et son Eldorado‖ par delà l’Océan.N’as-tu pas dans tes mains‖ assez crevé de bulles,De rêves gonflés d’air‖ et d’espoirs ridicules ?Plongeur, n’as-tu pas vu‖ sous l’eau du lac d’azurLes reptiles grouiller‖ dans le limon impur ?L’objet le plus hideux,‖ que le lointain estompe,Prend une belle forme‖ où le regard se trompe.Le mont chauve et pelé‖ doit à l’éloignementLes changeantes couleurs‖ de son beau vêtement ;Approchez, ce n’est plus‖ que rocs noirs et difformes,Escarpements abrupts,‖ entassements énormes,Sapins échevelés,‖ broussailles aux poils roux,Gouffres vertigineux‖ et torrents en courroux.Je le sais, je le sais.‖ Déception amère !Hélas ! j’ai trop souvent‖ pris au vol ma chimère !Je connais quels replis‖ terminent ces beaux corps,Et la sirène peut‖ m’étaler ses trésors :A travers sa beauté‖ je vois, sous les eaux noires,Frétiller vaguement‖ sa queue et ses nageoires.Aussi ne vais-je pas,‖ de vains mots ébloui,Chercher sous d’autres cieux‖ mon rêve épanoui ;Je ne crois pas trouver‖ devant moi, toutes faites,Au coin des carrefours‖ les strophes des poëtes,Ni pouvoir en passant‖ cueillir à pleines mainsLes fleurs de l’idéal‖ aux chardons des chemins.Mais je suis curieux‖ d’essayer de l’absence,Et de voir ce que peut‖ cette sourde puissance ;Je veux savoir quel temps,‖ sans être enseveli,Je flotterai sur l’eau‖ qui ne garde aucun pli,Et dans combien de jours,‖ comme un peu de fumée,Des cœurs éteints s’envole‖ une mémoire aimée.
Le voyage est un maître‖ aux préceptes amers ;Il vous montre l’oubli‖ dans les cœurs les plus chers,Et vous prouve, — ô misère‖ et tristesse suprême ! —Qu’ingrat à votre tour,‖ vous oubliez vous-même !Pauvre atome perdu,‖ point dans l’immensité,Vous apprenez ainsi‖ votre inutilité.Votre départ n’a rien‖ dérangé dans le monde ;Déjà votre sillon‖ s’est refermé sur l’onde.Oublié par les uns,‖ aux autres inconnu,Dans des lieux ou jamais‖ votre nom n’est venu,Parmi des yeux distraits‖ et des visages mornes,Vous allez sur la terre‖ et sur la mer sans bornes.Par l’absence à la mort‖ vous vous accoutumez.Cependant l’araignée‖ à vos volets fermésSuspend sa toile ronde,‖ et la maison déserteSemble n’avoir plus d’âme‖ et pleurer votre perte,Et le chien qui s’ennuie‖ et voudrait vous revoirAu détour du chemin‖ va hurler chaque soir.
1841.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 60((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 5 distiques
- Mots à la rime
- a globe / dérobe féminine, classiqueb inconnu / revenu masculine, classiquea hommes / sommes féminine, classiqueb épris / Paris masculine, classiquea l’heure / demeure féminine, classiqueb pesant / passant masculine, classiquea mobile / bile féminine, classiqueb cristalliser / passer masculine, classiquea sublimes / cimes féminine, classiqueb granits / infinis masculine, classiquea ronde / monde féminine, classiqueb chantait / palpitait masculine, classiquea nues / grues féminine, classiqueb vol / sol masculine, classiquea grand’peine / humaine féminine, classiqueb foyer / renvoyer masculine, classiquea éphémères / chimères féminine, classiqueb compagnons / noms masculine, classiquea repose / morose féminine, classiqueb vautour / jour masculine, classiquea moi-même / j’aime féminine, classiqueb nouveau / cerveau masculine, classiquea études / solitudes féminine, classiqueb confus / touffus masculine, classiquea divine / devine féminine, classiqueb inquiet / regret masculine, classiquea humaine / ramène féminine, classiqueb nuits / ennuis masculine, classiquea humides / rapides féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea délaissées / pensées féminine, classiqueb chercher / toucher masculine, classiquea grèves / rêves féminine, classiqueb réalité / nudité masculine, classiquea d’ivoire / croire féminine, classiqueb Chanaan / l’Océan masculine, classiquea bulles / ridicules féminine, classiqueb d’azur / impur masculine, classiquea estompe / trompe féminine, classiqueb l’éloignement / vêtement masculine, classiquea difformes / énormes féminine, classiqueb roux / courroux masculine, classiquea amère / chimère féminine, classiqueb corps / trésors masculine, classiquea noires / nageoires féminine, classiqueb ébloui / épanoui masculine, classiquea faites / poëtes féminine, classiqueb mains / chemins masculine, classiquea l’absence / puissance féminine, classiqueb enseveli / pli masculine, classiquea fumée / aimée féminine, classiqueb amers / chers masculine, classiquea suprême / vous-même féminine, classiqueb l’immensité / inutilité masculine, classiquea monde / l’onde féminine, classiqueb inconnu / venu masculine, classiquea mornes / bornes féminine, classiqueb accoutumez / fermés masculine, classiquea déserte / perte féminine, classiqueb revoir / soir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Complètes, Tome Second, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1890· numérisation Project Gutenberg· Sources