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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

España, 1845· España

En passant a Vergara

Théophile Gautier· distiques, alexandrins, 76 vers

No vaya usted a ver eso, que le dara gana de remitar.

Nous avions avec nous‖ une jeune Espagnole,A l’allure hardie,‖ à la toilette folle,Au grand front éclatant‖ comme un marbre poli,Où la réflexion‖ n’a jamais fait un pli,Encadré de cheveux‖ qui venaient en désordreSur un col satiné‖ nonchalamment se tordre ;Des sourcils de velours‖ avec de grands yeux noirsRenvoyant des éclairs‖ comme un piége à miroirs ;Un rire éblouissant,‖ épanoui, sonore,Belle fleur de gaîté‖ qu’un seul mot fait éclore ;Des dents de jeune loup,‖ pures comme du lait,Dont l’émail insolent‖ sans trêve étincelait ;Une taille cambrée‖ en cavale andalouse ;Des pieds mignons à rendre‖ une reine jalouse ;Et puis sur tout cela‖ je ne sais quoi de fou,Des mouvements d’oiseau‖ dans les poses du cou,De petits airs penchés,‖ des tournures de hanchesDe certaines façons‖ de porter ses mains blanches,Comme dans les tableaux‖ où le vieux Zurbaran,Sous le nom d’une sainte,‖ en habit sévillan,Représente une dame‖ avec des pendeloques,Des plumes, du clinquant‖ et des modes baroques.

Or, pendant que j’errais‖ dans la vaste fonda,Attendant qu’on servit‖ la olla podrida,Et que je regardais,‖ ardent à tout connaître,La cage du grillon‖ pendue à la fenêtre,Un mort passa, — partant‖ pour le royaume noir,Et comme je voulais‖ descendre pour le voir(Car sur le front des morts‖ le rêveur cherche à lireCe terrible secret‖ qu’aucun d’eux n’a pu dire),L’Espagnole, posant‖ ses doigts blancs sur mon bras,Me retint et me dit :‖ — Oh ! ne descendez pas,Cela vous donnerait,‖ à coup sûr, la nausée ! —Elle jeta ces mots‖ vaguement, sans pensée,De cet air de dégoût‖ mêlé d’un peu d’effroiQu’on aurait en parlant‖ d’un reptile au corps froid.

Ce spectacle, effrayant‖ pour le héros lui-même,Qui fait pâlir encor‖ le front du chartreux blêmeAprès vingt ans de jeûne‖ et d’angoisses passés,Un crâne sous la main,‖ entre des murs glacés,La mort n’a donc pour toi‖ ni leçon ni tristesse ?Et parce que tu bois‖ le vin de ta jeunesse,Que tes cheveux sont noirs‖ et tes regards ardents,Qu’il n’est pas une tache‖ aux perles de tes dents,Tu crois vivre toujours,‖ sans qu’à ton front splendideLe temps avec son ongle‖ ose écrire une ride ?Et tu méprises fort,‖ dans ton éclat vermeil,Le cadavre au teint vert‖ qui dort le grand sommeil ?Et pourtant ce débris‖ fut le temple d’une âme ;Ce néant a vécu ;‖ cette lampe sans flamme,Que la bouche inconnue‖ a soufflée en passant,Naguère eut le rayon‖ qui t’éclaire à présent. —Sans doute ; mais pourquoi‖ plonger dans ces mystères ?Laissons rêver les morts‖ dans leurs lits solitaires,En conversation‖ avec le ver impur !A nous la vie, à nous‖ le soleil et l’azur,A nous tout ce qui chante,‖ à nous tout ce qui brille,Les courses de taureaux‖ dans Madrid ou Séville,Les pesants picadors‖ et les légers chulos,Les mules secouant‖ leurs grappes de grelots,Les chevaux éventrés,‖ et le taureau qui râleFondant, l’épée au cou,‖ sur le matador pâle !A nous la castagnette,‖ à nous le pandéro,La cachucha lascive‖ et le gai boléro ;Le jeu de l’éventail,‖ le soir, aux promenades,Et sous le balcon d’or‖ les molles sérénades !Les vivants sont charmants‖ et les morts sont affreux. —Oui ; — mais le ver un jour‖ rongera ton œil creux,Et comme un fruit gâté,‖ superbe créature,Ton beau corps ne sera‖ que cendre et pourriture ;Et le mort outragé,‖ se levant à demi,Dira, le regard lourd‖ d’avoir longtemps dormi :— Dédaigneuse ! à ton tour‖ tu donnes la nausée,Ta figure est déjà‖ bleue et décomposée,Tes parfums sont changés‖ en fétides odeurs,Et tu n’es qu’un ramas‖ d’effroyables laideurs !

Vergara, 184..

Versification

Forme
Distiques
Rimes
38((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
3 distiques
Mots à la rime
a Espagnole / folle féminine, classiqueb poli / pli masculine, classiquea désordre / tordre féminine, classiqueb noirs / miroirs masculine, classiquea sonore / éclore féminine, classiqueb lait / étincelait masculine, classiquea andalouse / jalouse féminine, classiqueb fou / cou masculine, classiquea hanches / blanches féminine, classiqueb Zurbaran / sévillan masculine, classiquea pendeloques / baroques féminine, classiqueb fonda / podrida masculine, classiquea connaître / fenêtre féminine, classiqueb noir / voir masculine, classiquea lire / dire féminine, classiqueb bras / pas masculine, classiquea nausée / pensée féminine, classiqueb d’effroi / froid masculine, non classiquea lui-même / blême féminine, classiqueb passés / glacés masculine, classiquea tristesse / jeunesse féminine, classiqueb ardents / dents masculine, classiquea splendide / ride féminine, classiqueb vermeil / sommeil masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb passant / présent masculine, classiquea mystères / solitaires féminine, classiqueb impur / l’azur masculine, classiquea brille / Séville féminine, classiqueb chulos / grelots masculine, classiquea râle / pâle féminine, classiqueb pandéro / boléro masculine, classiquea promenades / sérénades féminine, classiqueb affreux / creux masculine, classiquea créature / pourriture féminine, classiqueb demi / dormi masculine, classiquea nausée / décomposée féminine, classiqueb odeurs / laideurs masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Complètes, Tome Second, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1890· numérisation Project Gutenberg· Sources