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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

España, 1845· España

L’horloge

Théophile Gautier· distiques, alexandrins, 48 vers

Vulnerant omnes, ultima necat.

La voiture fit halte‖ à l’église d’Urrugne,Nom rauque, dont le son‖ à la rime répugne,Mais qui n’en est pas moins‖ un village charmant,Sur un sol montueux‖ perché bizarrement.C’est un bâtiment pauvre,‖ en grosses pierres grises,Sans archanges sculptés,‖ sans nervures ni frises,Qui n’a pour ornement‖ que le fer de sa croix,Une horloge rustique‖ et son cadran de bois,Dont les chiffres romains,‖ épongés par la pluie,Ont coulé sur le fond‖ que nul pinceau n’essuie.Mais sur l’humble cadran‖ regardé par hasard,Comme les mots de flamme‖ aux murs de Balthazar,Comme l’inscription‖ de la porte maudite,En caractères noirs‖ une phrase est écrite ;Quatre mots solennels,‖ quatre mots de latin,Où tout homme en passant‖ peut lire son destin :« Chaque heure fait sa plaie‖ et la dernière achève ! »

Oui, c’est bien vrai, la vie‖ est un combat sans trêve,Un combat inégal‖ contre un lutteur caché,Qui d’aucun de nos coups‖ ne peut-être touché ;Et dans nos cœurs criblés,‖ comme dans une cible,Tremblent les traits lancés‖ par l’archer invisible.Nous sommes condamnés,‖ nous devons tous périr ;Naître, c’est seulement‖ commencer à mourir,Et l’enfant, hier encor‖ chérubin chez les anges,Par le ver du linceul‖ est piqué sous ses langes.Le disque de l’horloge‖ est le champ du combat,Où la Mort de sa faux‖ par milliers nous abat ;La Mort, rude jouteur‖ qui suffit pour défendreL’éternité de Dieu,‖ qu’on voudrait bien lui prendre.Sur le grand cheval pâle,‖ entrevu par saint Jean,Les Heures, sans repos,‖ parcourent le cadran ;Comme ces inconnus‖ des chants du moyen âge,Leurs casques sont fermés‖ sur leur sombre visage,Et leurs armes d’acier‖ deviennent tour à tourNoires comme la nuit,‖ blanches comme le jour.Chaque sœur à l’appel‖ de la cloche s’élance,Prend aussitôt l’aiguille‖ ouvrée en fer de lance,Et toutes, sans pitié,‖ nous piquent en passant,Pour nous tirer du cœur‖ une perle de sang,Jusqu’au jour d’épouvante‖ où paraît la dernièreAvec le sablier‖ et la noire bannière ;Celle qu’on n’attend pas,‖ celle qui vient toujours,Et qui se met en marche‖ au premier de nos jours !Elle va droit à vous,‖ et, d’une main trop sûre,Vous porte dans le flanc‖ la suprême blessure,Et remonte à cheval,‖ après avoir jetéLe cadavre au néant,‖ l’âme à l’éternité !

Urrugne, 184..

Versification

Forme
Distiques
Rimes
24((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
2 distiques
Mots à la rime
a d’Urrugne / répugne féminine, classiqueb charmant / bizarrement masculine, classiquea grises / frises féminine, classiqueb croix / bois masculine, classiquea pluie / n’essuie féminine, classiqueb hasard / Balthazar masculine, non classiquea maudite / écrite féminine, classiqueb latin / destin masculine, classiquea achève / trêve féminine, classiqueb caché / touché masculine, classiquea cible / invisible féminine, classiqueb périr / mourir masculine, classiquea anges / langes féminine, classiqueb combat / abat masculine, classiquea défendre / prendre féminine, classiqueb Jean / cadran masculine, classiquea âge / visage féminine, classiqueb tour / jour masculine, classiquea s’élance / lance féminine, classiqueb passant / sang masculine, non classiquea dernière / bannière féminine, classiqueb toujours / jours masculine, classiquea sûre / blessure féminine, classiqueb jeté / l’éternité masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.4

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Complètes, Tome Second, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1890· numérisation Project Gutenberg· Sources