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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

España, 1845· España

Ribeira

Théophile Gautier· terza rima classique, alexandrins, 64 vers

Il est des cœurs épris‖ du triste amour du laid.Tu fus un de ceux-là,‖ peintre à la rude brosseQue Naple a salué‖ du nom d’Espagnolet.

Rien ne put amollir‖ ton âpreté féroce,Et le splendide azur‖ du ciel italienN’a laissé nul reflet‖ dans ta peinture atroce.

Chez toi, l’on voit toujours‖ le noir Valencien,Paysan hasardeux,‖ mendiant équivoque,More que le baptême‖ à peine a fait chrétien.

Comme un autre le beau,‖ tu cherches ce qui choque :Les martyrs, les bourreaux,‖ les gitanos, les gueux,Étalant un ulcère‖ à côté d’une loque ;

Les vieux au chef branlant,‖ au cuir jaune et rugueux,Versant sur quelque Bible‖ un flot de barbe grise ;Voilà ce qui convient‖ à ton pinceau fougueux.

Tu ne dédaignes rien‖ de ce que l’on méprise ;Nul haillon, Ribeira,‖ par toi n’est rebuté :Le vrai, toujours le vrai,‖ c’est ta seule devise !

Et tu sais revêtir‖ d’une étrange beautéCes trois monstres abjects,‖ effroi de l’art antique,La Douleur, la Misère‖ et la Caducité.

Pour toi, pas d’Apollon,‖ pas de Vénus pudique ;Tu n’admets pas un seul‖ de ces beaux rêves blancsTaillés dans le paros‖ ou dans le pentélique.

Il te faut des sujets‖ sombres et violentsOù l’ange des douleurs‖ vide ses noirs calices,Où la hache s’émousse‖ aux billots ruisselants.

Tu sembles enivré‖ par le vin des supplices,Comme un César romain‖ dans sa pourpre insulté,Ou comme un victimaire‖ après vingt sacrifices.

Avec quelle furie‖ et quelle voluptéTu retournes la peau‖ du martyr qu’on écorche,Pour nous en faire voir‖ l’envers ensanglanté !

Aux pieds des patients‖ comme tu mets la torche !Dans le flanc de Caton‖ comme tu fais crierLa plaie, affreuse bouche‖ ouverte comme un porche !

D’où te vient, Ribeira,‖ cet instinct meurtrier ?Quelle dent t’a mordu,‖ qui te donne la rage,Pour tordre ainsi l’espèce‖ humaine et la broyer ?

Que t’a donc fait le monde,‖ et, dans tout ce carnage,Quel ennemi secret,‖ de tes coups poursuis-tu ?Pour tant de sang versé‖ quel était donc l’outrage ?

Ce martyr, c’est le corps‖ d’un rival abattu ;Et ce n’est pas toujours‖ au cœur de ProméthéeQue fouille l’aigle fauve‖ avec son bec pointu.

De quelle ambition‖ du ciel précipitée,De quel espoir traîné‖ par des coursiers sans frein,Ton âme de démon‖ était-elle agitée ?

Qu’avais-tu donc perdu‖ pour être si chagrin ?De quels amours tournés‖ se composaient tes haines,Et qui jalousais-tu,‖ toi peintre souverain ?

Les plus grands cœurs, hélas !‖ ont les plus grandes peines ;Dans la coupe profonde‖ il tient plus de douleurs ;Le ciel se venge ainsi‖ sur les gloires humaines.

Un jour, las de l’horrible‖ et des noires couleurs,Tu voulus peindre aussi‖ des corps blancs comme neige,Des anges souriants,‖ des oiseaux et des fleurs,

Des nymphes dans les bois‖ que le satyre assiège,Des amours endormis‖ sur un sein frémissant,Et tous ces frais motifs‖ chers au moelleux Corrége ;

Mais tu ne sus trouver‖ que du rouge de sang,Et quand du haut des cieux,‖ apportant l’auréole,Sur le front de tes saints‖ l’ange de Dieu descend,

En détournant les yeux,‖ il la pose et s’envole !

Madrid, 184..

Versification

Forme
Terza rima classique (terza rima)
Rimes
21(aba) b
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a laid / d’Espagnolet masculine, classiqueb brosse / féroce / atroce féminine, classiquec italien / Valencien / chrétien masculine, classiquea équivoque / choque / loque féminine, classiqueb gueux / rugueux / fougueux masculine, classiquec grise / méprise / devise féminine, classiquea rebuté / beauté / Caducité masculine, classiqueb antique / pudique / pentélique féminine, classiquec blancs / violents / ruisselants masculine, classiquea calices / supplices / sacrifices féminine, classiqueb insulté / volupté / ensanglanté masculine, classiquec écorche / torche / porche féminine, classiquea crier / meurtrier / broyer masculine, classiqueb rage / carnage / l’outrage féminine, classiquec poursuis-tu / abattu / pointu masculine, classiquea Prométhée / précipitée / agitée féminine, classiqueb frein / chagrin / souverain masculine, classiquec haines / peines / humaines féminine, classiquea douleurs / couleurs / fleurs masculine, classiqueb neige / assiège / Corrége féminine, classiquec frémissant / sang / descend masculine, classiquea l’auréole / s’envole féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Complètes, Tome Second, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1890· numérisation Project Gutenberg· Sources