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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La comédie de la mort, 1838

À un jeune tribun

Théophile Gautier· distiques, alexandrins, 200 vers

Ami, vous avez beau,‖ dans votre austérité,N’estimer chaque objet‖ que par l’utilité,Demander tout d’abord‖ à quoi tendent les chosesEt les analyser‖ dans leurs fins et leurs causes ;Vous avez beau vouloir‖ vers ce pôle communComme l’aiguille au nord‖ faire tourner chacun ;Il est dans la nature,‖ il est de belles choses,Des rossignols oisifs,‖ de paresseuses roses,Des poëtes rêveurs‖ et des musiciensQui s’inquiètent peu‖ d’être bons citoyens,Qui vivent au hasard‖ et n’ont d’autre maxime,Sinon que tout est bien‖ pourvu qu’on ait la rime,Et que les oiseaux bleus,‖ penchant leurs cols pensifs,Écoutent le récit‖ de leurs amours naïfs.Il est de ces esprits‖ qu’une façon de phrase,Un certain choix de mots‖ tient un jour en extase,Qui s’enivrent de vers‖ comme d’autres de vinEt qui ne trouvent pas‖ que l’art soit creux et vain ;D’autres seront épris‖ de la beauté du monde,Et du rayonnement‖ de la lumière blonde ;Ils resteront des mois‖ assis devant des fleurs,Tâchant de s’imprégner‖ de leurs vives couleurs ;Un air de tête heureux,‖ une forme de jambe,Un reflet qui miroite,‖ une flamme qui flambe,Il ne leur faut pas plus‖ pour les faire contents.Qu’importent à ceux-là‖ les affaires du tempsEt le grave souci‖ des choses politiques !Quand ils ont vu quels plis‖ font vos blanches tuniquesEt comment sont coupés‖ vos cheveux blonds ou brunsQue leur font vos discours,‖ magnanimes tribuns !Vos discours sont très-beaux,‖ mais j’aime mieux des roses.Les antiques Vénus,‖ aux gracieuses poses,Que l’on voit, étalant‖ leur sainte nudité,Réaliser en marbre‖ un rêve de beauté,Ont plus fait, à mon sens,‖ pour le bonheur du monde,Que tous ces vains travaux‖ où votre orgueil se fonde ;Restez assis plutôt‖ que de perdre vos pas.Le lis ne file pas‖ et ne travaille pas ;Il lui suffit d’avoir‖ la blancheur éclatante,Il jette son parfum‖ et cela le contente.Dans sa coupe il réserve‖ aux voyageurs du ciel,Une perle de pluie,‖ une goutte de miel,Et la sylphide, au bal‖ d’Oberon invitée,Se taille dans sa feuille‖ une robe argentée.Qui de vous osera‖ lui dire, paresseux !Parce qu’il ne fait pas‖ de chemises pour ceuxQui grelotant de froid,‖ et, les chairs toutes rouges,Se cachent en hiver‖ sous la paille des bouges,Et qu’il ne pétrit pas‖ de ses doigts blancs du painA tous les malheureux‖ qui vont criant la faim ?Qui donc dira cela :‖ que toute chose belle,Femme, musique ou fleur‖ ne porte pas en elleEt son enseignement‖ et sa moralité ?Comment pourrons-nous croire‖ à la divinitéSi nous n’écoutons pas‖ le rossignol qui chante,Si nous n’en voyons pas‖ une preuve touchanteDans la suave odeur‖ qu’envoie au ciel, le soir,La fleur de la vallée‖ avec son encensoir ?Qui douterait de Dieu‖ devant de belles femmes ?Ah ! veillons sur nos cœurs‖ et fermons bien nos âmes,Laissons tourner le monde‖ et les choses aller ;Sans que nous la poussions,‖ la terre peut rouler,Et nous pouvons fort bien‖ retirer notre épaule,Sans faire choir le ciel‖ et déranger le pôle ;Se croire le pivot‖ de la créationEst une erreur commune‖ à toute ambition ;L’on est persuadé‖ qu’on est indispensableEt l’on ne pèse pas‖ le poids d’un grain de sableAux balances d’airain‖ des grands événements.L’on tombe chaque jour‖ en des étonnementsA voir quel peu d’écume,‖ au torrent de l’abîme,Fait un homme jeté‖ de la plus haute cime,Et comme en peu de temps‖ pour grand qu’il ait passé,Par le premier qui vient‖ on le voit remplacé.Nos agitations‖ ne laissent pas de trace :C’est la bulle sur l’eau‖ qui crève et qui s’efface ;En vain l’on se raidit.‖ Toujours d’un flot égal,Le fleuve à travers tout‖ court au gouffre fatal,Et dans l’éternité‖ mystérieuse et noireEntraîne ce gravier‖ que l’on nomme l’histoire.Quand votre nom serait‖ creusé dans le rocher,L’intarissable flot‖ qui semble le lécher,Ainsi qu’un chien soumis‖ qui veut flatter son maître,De sa langue d’azur‖ le fera disparaître,Et, si profondément‖ qu’ait fouillé le ciseau,Le rocher à coup sûr‖ durera moins que l’eau ;Et vous, mon jeune ami,‖ tête sereine et blonde,A la fleur de vos ans‖ pourquoi tenter une ondeQui jamais n’a rendu‖ le vaisseau confié ?Où retrouverez-vous‖ le temps sacrifié,Et ce qu’a de votre âme‖ emporté sur son aileDes révolutions‖ la tempête éternelle ?Pourquoi, tout en sueur,‖ sous le soleil de plomb,Le siroco soufflant,‖ suivre un chemin si long,Et traverser à pied‖ ce grand désert de prose,Quand le ciel est d’un bleu‖ d’outremer, quand la roseOffre candidement‖ sa bouche à vos baisers,A l’âge où les bonheurs‖ sont tellement aisés,Que c’en est un déjà‖ d’être au monde et de vivre ?De ses parfums ambrés‖ le printemps vous enivre,La fleur aux doux yeux bleus‖ vous lorgne avec amour ;Les oiseaux de leurs nids‖ vous donnent le bonjour,Et la fée amoureuse,‖ afin de vous séduire,Se baigne devant vous‖ dans la source, et fait luireA travers les roseaux,‖ sous le flot argentin,Son épaule de nacre‖ et son dos de satin.Mais, sourd à tout cela‖ comme un anachorète,Vous foulez sans pitié‖ la pauvre violette ;La fée en soupirant‖ rattache ses cheveux,Rouge d’avoir pour rien‖ fait les premiers aveux,Et reprend tristement‖ ses habits sur les branches.Si vous aviez voulu,‖ quatre licornes blanches,Au pays d’Avalon‖ vous auraient emporté ;Dans les tourelles d’or‖ d’un palais enchantéVous auriez pu passer‖ votre vie en doux rêves ;Mais non ; sur les cailloux,‖ sur les sables des grèves,Sur les éclats de verre‖ et les tessons cassés,A travers les débris‖ des trônes renversés,Vous avez préféré,‖ faussant votre nature,Pieds nus et dans la nuit,‖ marcher à l’aventure ;Vous avez oublié‖ les sentiers d’autrefois,Et vous ne suivez plus‖ la rêverie au bois :Tout ce qui vous charmait‖ vous semble choses vaines ;Vous fermez votre oreille‖ au babil des fontainesEt diriez volontiers :‖ silence ! au rossignol,Le front tout soucieux‖ et penché vers le sol,Vous passez sans répondre‖ au gai salut des merles ;Où donc est-il ce temps‖ où vous comptiez les perlesEt les beaux diamants‖ aux éclairs diaprés,Que répand le matin‖ sur le velours des prés ?Avec un soin plus grand‖ que pour des pierres fines,Vous enleviez aux fleurs‖ les gouttes argentines,Et prenant pour cordon‖ un brin de ce fil blanc,Que la vierge des cieux‖ laisse choir en filant,Vous composiez avec,‖ enfantines merveilles,Des colliers à trois rangs‖ et des pendants d’oreilles.Quel crime ont donc commis‖ ces chers coquelicots,Qui, passant leur front rouge‖ entre les blés égaux,Au revers du sillon,‖ de leurs petites langues,Vous faisaient autrefois‖ de si belles harangues ?De votre négligence‖ ils sont tout attristésEt se plaignent au vent‖ de n’être plus chantés.C’est en vain que juillet‖ les convie à sa fête ;Ainsi que des vieillards‖ ils vont courbant la tête,Et s’ils pouvaient noircir‖ ils se mettraient en deuil.Les bluets désolés‖ ont tous la larme à l’œil,Car ils vous pensent mort‖ et ne peuvent pas croire.Que vous avez perdu‖ si vite la mémoireDes entretiens naïfs‖ et des charmants amoursQue vous aviez ensemble‖ au midi des beaux jours !Ami, vous étiez fait‖ pour chanter sous le hêtre,Comme le doux berger‖ que Mantoue a vu naître,La blonde Amaryllis‖ en couplets alternés.De sauvages odeurs‖ vos vers tout imprégnés,Sentent le serpolet,‖ le thym et la frambroise ;A vos molles chansons‖ le bouvreuil s’apprivoise,Et, tout émerveillé,‖ du sommet des ormeaux,Descend de branche en branche‖ et vient sur vos pipeaux.Ne faites pas sortir‖ le tonnerre des Gracques,D’une bouche formée‖ aux chants élégiaques ;Laisser cette besogne‖ aux orateurs braillards,Qui, le pied sur la borne‖ et les cheveux épars,Jurent à six gredins,‖ tout grouillants de vermine,Qu’ils ont vraiment sauvé‖ Rome de la ruine.Rome se sauvera‖ toute seule, très-bien ;Ses destins sont écrits‖ et nous n’y ferons rien ;Qui pourrait enrayer‖ la fortune et sa roue ?Que le char de l’état‖ s’enfonce dans la boue,Ou, par les rangs pressés‖ de ce bétail humain,S’ouvre, en les écrasant,‖ un plus large chemin ;Nous trouverons toujours‖ dans l’ombre et sur la mousseQuelque petit sentier,‖ par une pente douce,Regagnant le sommet‖ d’un coteau séparé,D’où l’œil se perd au fond‖ d’un lointain azuré ;Et nous attendrons là‖ que notre jour arrive,Voyant de haut la mer‖ se briser à la rive,Et les vaisseaux là-bas‖ palpiter sous le vent.La mort n’a pas besoin‖ que l’on aille au devant ;Marchands, hommes de guerre,‖ orateurs et poëtes,La Mort, de tout cela,‖ fait de pareils squelettes ;Pour sa gerbe elle prend‖ l’épi comme la fleur,Et ne respecte rien,‖ ni forme, ni couleur ;Elle va, du coupant‖ de sa courbe faucille,Jetant bas le vieillard‖ avec la jeune fille ;Elle fauche le champ‖ de l’un à l’autre bout,Et dans son grenier noir‖ elle serre le tout.A quoi bon s’efforcer‖ jusques à perdre haleine,Courir à droite, à gauche,‖ et prendre tant de peine,Quand peut-être le fer,‖ près de notre sillon,Se balance et fait luire‖ un sinistre rayon.Quelle chose est utile‖ en ce monde où nous sommes ?Et quand la vieille a mis‖ en tas ses gerbes d’hommes,Qui peut dire lequel‖ était Napoléon,Ou l’obscur amoureux‖ des roses du vallon ?Qui le décidera ?‖ L’existence est un songeOù rien n’est sûr, sinon‖ que le même ver rongeLe corps du citoyen‖ utile et positifEt le corps du rêveur‖ et du poëte oisif.Entre la fleur qui s’ouvre‖ et le cerveau qui pense,Entre néant et rien‖ quelle est la différence ?

Versification

Forme
Distiques
Rimes
100((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a austérité / l’utilité masculine, classiqueb choses / causes féminine, classiquea commun / chacun masculine, classiqueb choses / roses féminine, classiquea musiciens / citoyens masculine, classiqueb maxime / rime féminine, classiquea pensifs / naïfs masculine, classiqueb phrase / extase féminine, classiquea vin / vain masculine, classiqueb monde / blonde féminine, classiquea fleurs / couleurs masculine, classiqueb jambe / flambe féminine, classiquea contents / temps masculine, classiqueb politiques / tuniques féminine, classiquea bruns / tribuns masculine, classiqueb roses / poses féminine, classiquea nudité / beauté masculine, classiqueb monde / fonde féminine, classiquea pas masculine, classiqueb éclatante / contente féminine, classiquea ciel / miel masculine, classiqueb invitée / argentée féminine, classiquea paresseux / ceux masculine, classiqueb rouges / bouges féminine, classiquea pain / faim masculine, classiqueb belle / elle féminine, classiquea moralité / divinité masculine, classiqueb chante / touchante féminine, classiquea soir / encensoir masculine, classiqueb femmes / âmes féminine, classiquea aller / rouler masculine, classiqueb épaule / pôle féminine, classiquea création / ambition masculine, classiqueb indispensable / sable féminine, classiquea événements / étonnements masculine, classiqueb l’abîme / cime féminine, classiquea passé / remplacé masculine, classiqueb trace / s’efface féminine, classiquea égal / fatal masculine, classiqueb noire / l’histoire féminine, classiquea rocher / lécher masculine, classiqueb maître / disparaître féminine, classiquea ciseau / l’eau masculine, classiqueb blonde / onde féminine, classiquea confié / sacrifié masculine, classiqueb aile / éternelle féminine, classiquea plomb / long masculine, non classiqueb prose / rose féminine, classiquea baisers / aisés masculine, classiqueb vivre / enivre féminine, classiquea amour / bonjour masculine, classiqueb séduire / luire féminine, classiquea argentin / satin masculine, classiqueb anachorète / violette féminine, classiquea cheveux / aveux masculine, classiqueb branches / blanches féminine, classiquea emporté / enchanté masculine, classiqueb rêves / grèves féminine, classiquea cassés / renversés masculine, classiqueb nature / l’aventure féminine, classiquea d’autrefois / bois masculine, classiqueb vaines / fontaines féminine, classiquea rossignol / sol masculine, classiqueb merles / perles féminine, classiquea diaprés / prés masculine, classiqueb fines / argentines féminine, classiquea blanc / filant masculine, classiqueb merveilles / d’oreilles féminine, classiquea coquelicots / égaux masculine, classiqueb langues / harangues féminine, classiquea attristés / chantés masculine, classiqueb fête / tête féminine, classiquea deuil / l’œil masculine, classiqueb croire / mémoire féminine, classiquea amours / jours masculine, classiqueb hêtre / naître féminine, classiquea alternés / imprégnés masculine, classiqueb frambroise / s’apprivoise féminine, classiquea ormeaux / pipeaux masculine, classiqueb Gracques / élégiaques féminine, classiquea braillards / épars masculine, classiqueb vermine / ruine féminine, classiquea très-bien / rien masculine, classiqueb roue / boue féminine, classiquea humain / chemin masculine, classiqueb mousse / douce féminine, classiquea séparé / azuré masculine, classiqueb arrive / rive féminine, classiquea vent / devant masculine, classiqueb poëtes / squelettes féminine, classiquea fleur / couleur masculine, classiqueb faucille / fille féminine, classiquea bout / tout masculine, classiqueb haleine / peine féminine, classiquea sillon / rayon masculine, classiqueb sommes / d’hommes féminine, classiquea Napoléon / vallon masculine, classiqueb songe / ronge féminine, classiquea positif / oisif masculine, classiqueb pense / différence féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

200 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Comédie de la mort, Paris, DESESSART, ÉDITEUR, 1838· numérisation inlibroveritas.net· Sources