La comédie de la mort, 1838
Au sommeil
Sommeil, fils de la nuit‖ et frère de la mort ;Écoute-moi, Sommeil :‖ lasse de sa veillée,La lune, au fond du ciel,‖ ferme l’œil et s’endortEt son dernier rayon,‖ à travers la feuillée,Comme un baiser d’adieu,‖ glisse amoureusement,Sur le front endormi‖ de son bleuâtre amant,Par la porte d’ivoire‖ et la porte de corne.Les songes vrais ou faux‖ de l’Érèbe envolés,Peuplent seuls l’univers‖ silencieux et morne ;Les cheveux de la nuit,‖ d’étoiles d’or mêlés,Au long de son dos brun‖ pendent tout débouclés ;Le vent même retient‖ son haleine, et les mondes,Fatigués de tourner‖ sur leurs muets pivots,S’arrêtent assoupis‖ et suspendent leurs rondes.
O jeune homme charmant !‖ couronné de pavots,Qui tenant sur la main‖ une patère noire,Pleine d’eau du Léthé,‖ chaque nuit nous fais boire,Mieux que le doux Bacchus,‖ l’oubli de nos travaux ;Enfant mystérieux,‖ hermaphrodite étrange,Où la vie, au trépas,‖ s’unit et se mélange,Et qui n’as de tous deux‖ que ce qu’ils ont de beau ;Douce transition‖ de la lumière à l’ombre,Du repos à la mort‖ et du lit au tombeau ;Sous les épais rideaux‖ de ton alcôve sombre,Du fond de ta caverne‖ inconnue au soleil ;Je t’implore à genoux,‖ écoute-moi, sommeil !
Je t’aime, ô doux sommeil !‖ et je veux à ta gloire,Avec l’archet d’argent,‖ sur la lyre d’ivoire,Chanter des vers plus doux‖ que le miel de l’Hybla ;Pour t’apaiser je veux‖ tuer le chien obscène,Dont le rauque aboiement‖ si souvent te troubla,Et verser l’opium‖ sur ton autel d’ébène.Je te donne le pas‖ sur Phébus-Apollon,Et pourtant c’est un dieu‖ jeune, sans barbe et blond,Un dieu tout rayonnant,‖ aussi beau qu’une fille ;Je te préfère même‖ à la blanche Vénus,Lorsque, sortant des eaux,‖ le pied sur sa coquille,Elle fait au grand air‖ baiser ses beaux seins nus,Et laisse aux blonds anneaux‖ de ses cheveux de soieSe suspendre l’essaim‖ des zéphirs ingénus ;Même au jeune Iacchus,‖ le doux père de joie,A l’ivresse, à l’amour,‖ à tout divin sommeil.
Tu seras bienvenu,‖ soit que l’aurore blondeLève du doigt le pan‖ de son rideau vermeil,Soit, que les chevaux blancs‖ qui traînent le soleilEnfoncent leurs naseaux‖ et leur poitrail dans l’onde,Soit que la nuit dans l’air‖ peigne ses noirs cheveux.Sous les arceaux muets‖ de la grotte profonde,Où les songes légers‖ mènent sans bruit leur ronde,Reçois bénignement‖ mon encens et mes vœux,Sommeil, dieu triste et doux,‖ consolateur du monde !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 3[abab] 5[aa] 1[ababb] 1[abbacac] 1[ababcbc] 1[abaab] 1[abbab]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a mort / s’endort masculine, classiqueb veillée / feuillée féminine, classiquea amoureusement / amant masculine, classiquea corne / morne féminine, classiqueb envolés / mêlés / débouclés masculine, classiquea mondes / rondes féminine, classiqueb pivots / pavots masculine, classiquea noire / boire féminine, classiquea travaux / beau / tombeau masculine, classiqueb étrange / mélange féminine, non classiquec l’ombre / sombre féminine, classiquea soleil / sommeil masculine, classiquea gloire / d’ivoire féminine, classiquea l’Hybla / troubla masculine, classiqueb obscène / d’ébène féminine, classiquea Phébus-Apollon / blond masculine, classiquea fille / coquille féminine, classiqueb Vénus / nus / ingénus masculine, non classiquec soie / joie féminine, classiquea sommeil / vermeil / soleil masculine, classiqueb blonde / l’onde féminine, classiquea cheveux / vœux masculine, classiqueb profonde / ronde / monde féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.4
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
51 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Comédie de la mort, Paris, DESESSART, ÉDITEUR, 1838· numérisation inlibroveritas.net· Sources