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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La comédie de la mort, 1838

Dédain

Théophile Gautier· 8 sizains, alexandrins, 48 vers

Une pitié me prend‖ quand à part moi je songeA cette ambition‖ terrible qui nous ronge,De faire parmi tous‖ reluire notre nom,De ne voir s’élever‖ par-dessus nous personne,D’avoir vivant encor‖ le nimbe et la couronne,D’être salué grand‖ comme Goëthe ou Byron.

C’est là le grand souci‖ qui tous, tant que nous sommes,Dans cet âge mauvais,‖ austères jeunes hommes,Nous fait le teint livide‖ et nous cave les yeux ;La passion du beau‖ nous tient et nous tourmente,La sève sans issue‖ au fond de nous fermente,Et de ceux d’aujourd’hui‖ bien peu deviendront vieux.

De ces frêles enfants,‖ la terreur de leur mère,Qui s’épuisent en vain‖ à suivre leur chimère,Combien déjà sont morts,‖ combien encor mourront !Combien au beau moment,‖ gloire, ô froide statue,Gloire que nous aimons‖ et dont l’amour nous tue,Pâles, sur ton épaule,‖ ont incliné le front !

Ah ! chercher sans trouver‖ et suer sur un livre,Travailler, oublier‖ d’être heureux et de vivre ;Ne pas avoir une heure‖ à dormir au soleil ;A courir dans les bois‖ sans arrière-pensée,Gémir d’une minute‖ au plaisir dépensée,Et faner dans sa fleur‖ son beau printemps vermeil !

Jeter son âme au vent‖ et semer sans qu’on sacheSi le grain sortira‖ du sillon qui le cache,Et si jamais l’été‖ dorera le blé vert ;Faire comme ces vieux‖ qui vont plantant des arbres,Entassant des trésors‖ et rassemblant des marbres,Sans songer qu’un tombeau‖ sous leurs pieds est ouvert.

Et pourtant chacun n’a‖ que sa vie en ce monde,Et pourtant du cercueil‖ la nuit est bien profonde,Ni lune, ni soleil :‖ c’est un sommeil bien long ;Le lit est dur et froid ;‖ les larmes que l’on verseLa terre les boit vite ;‖ et pas une ne perce,Pour arriver à vous,‖ le suaire et le plomb.

Dieu nous comble de biens,‖ notre mère natureRit amoureusement‖ à chaque créature ;Le spectacle du ciel‖ est admirable à voir ;La nuit a des splendeurs‖ qui n’ont pas de pareilles ;Des vents tout parfumés‖ nous chantent aux oreilles ;Vivre est doux, et pour vivre‖ il ne faut que vouloir.

Pourquoi ne vouloir pas ?‖ pourquoi ? pour que l’on diseQuand vous passez : « C’est lui.‖ » Pour que dans une église,Saint-Denis, Westminster,‖ sous un pavé noirci,On vous couche à côté‖ de rois que le ver mange,N’ayant pour vous pleurer‖ qu’une figure d’angeEt cette inscription :‖ « Un grand homme est ici. »

Versification

Forme
8 sizains (sizains)
Rimes
8(aabccb)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
8 sizains
Mots à la rime
a songe / ronge féminine, classiqueb nom / Byron masculine, classiquec personne / couronne féminine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb yeux / vieux masculine, classiquec tourmente / fermente féminine, classiquea mère / chimère féminine, classiqueb mourront / front masculine, classiquec statue / tue féminine, classiquea livre / vivre féminine, classiqueb soleil / vermeil masculine, classiquec arrière-pensée / dépensée féminine, classiquea sache / cache féminine, classiqueb vert / ouvert masculine, classiquec arbres / marbres féminine, classiquea monde / profonde féminine, classiqueb long / plomb masculine, non classiquec verse / perce féminine, classiquea nature / créature féminine, classiqueb voir / vouloir masculine, classiquec pareilles / oreilles féminine, classiquea dise / église féminine, classiqueb noirci / ici masculine, classiquec mange / d’ange féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Comédie de la mort, Paris, DESESSART, ÉDITEUR, 1838· numérisation inlibroveritas.net· Sources