La comédie de la mort, 1838
Le sommet de la tour
Lorsque l’on veut monter‖ aux tours des cathédrales,On prend l’escalier noir‖ qui roule ses spirales,Comme un serpent de pierre‖ au ventre du clocher.
L’on chemine d’abord‖ dans une nuit profonde,Sans trèfle de soleil‖ et de lumière blonde,Tâtant le mur des mains,‖ de peur de trébucher ;
Car les hautes maisons‖ voisines de l’égliseVers le pied de la tour‖ versent leur ombre grise,Qu’un rayon lumineux‖ ne vient jamais trancher.
S’envolant tout à coup,‖ les chouettes peureusesVous flagellent le front‖ de leurs ailes poudreuses,Et les chauve-souris‖ s’abattent sur vos bras.
Les spectres, les terreurs‖ qui hantent les ténèbres,Vous frôlent en passant‖ de leurs crêpes funèbres ;Vous les entendez geindre‖ et chuchoter tout bas.
A travers l’ombre on voit‖ la chimère accroupieRemuer, et l’écho‖ de la voûte assoupieDerrière votre pas‖ suscite un autre pas.
Vous sentez à l’épaule‖ une pénible haleine,Un souffle intermittent,‖ comme d’une âme en peineQu’on aurait éveillée‖ et qui vous poursuivrait.
Et si l’humidité‖ fait des yeux de la voûte,Larmes du monument,‖ tomber l’eau goutte à goutte,Il semble qu’on dérange‖ une ombre qui pleurait.
Chaque fois que la vis,‖ en tournant, se dérobe,Sur la dernière marche‖ un dernier pli de robe,Irritante terreur,‖ brusquement disparaît.
Bientôt le jour filtrant‖ par les fentes étroites,Sur le mur opposé‖ trace des lignes droites,Comme une barre d’or‖ sur un écusson noir.
L’on est déjà plus haut‖ que les toits de la ville,Édifices sans nom,‖ masse confuse et vile,Et par les arceaux gris‖ le ciel bleu se fait voir.
Les hiboux disparus‖ font place aux tourterelles,Qui lustrent au soleil‖ le satin de leurs ailesEt semblent roucouler‖ des promesses d’espoir.
Des essaims familiers‖ perchent sur les tarasques,Et, sans se rebuter‖ de la laideur des masques,Dans chaque bouche ouverte‖ un oiseau fait son nid.
Les guivres, les dragons‖ et les formes étrangesNe sont plus maintenant‖ que des figures d’anges,Séraphiques gardiens‖ taillés dans le granit,
Qui depuis huit cents ans,‖ pensives sentinelles,Dans leurs niches de pierre,‖ appuyés sur leurs ailes,Montent leur faction‖ qui jamais ne finit.
Vous débouchez enfin‖ sur une plate-formeEt vous apercevez,‖ ainsi qu’un monstre énorme,La Cité grommelante‖ accroupie alentour.
Comme un requin, ouvrant‖ ses immenses mâchoires,Elle mord l’horizon‖ de ses mille dents noires,Dont chacune est un dôme,‖ un clocher, une tour.
A travers le brouillard,‖ de ses naseaux de plâtre,Elle souffle dans l’air‖ son haleine bleuâtre,Que dore par flocons‖ un chaud reflet de jour.
Comme sur l’eau qui bout‖ monte et chante l’écume,Sur la ville toujours‖ plane une ardente brume,Un bourdonnement sourd‖ fait de cent bruits confus.
Ce sont les tintements‖ et les grêles voléesDes cloches, de leurs voix‖ sonores ou fêlées,Chantant, à plein gosier,‖ dans leurs beffrois touffus ;
C’est le vent dans le ciel‖ et l’homme sur la terre ;C’est le bruit des tambours‖ et des clairons de guerre,Où des canons grondeurs‖ sonnant sur leurs affuts ;
C’est la rumeur des chars,‖ dont la prompte lanterneFile comme une étoile‖ à travers l’ombre terne,Emportant un heureux‖ aux bras de son désir ;
Le soupir de la vierge,‖ au balcon accoudée,Le marteau sur l’enclume‖ et le fait sur l’idée ;Le cri de la douleur‖ ou le chant du plaisir.
Dans cette symphonie‖ au colossal orchestre,Que n’écrira jamais‖ musicien terrestre,Chaque objet fait sa note‖ impossible à saisir.
Vous pensiez être en haut,‖ mais voici qu’une aiguille,Où le ciel découpé‖ par dentelles scintille,Se présente soudain‖ devant vos pieds lassés.
Il faut monter encor‖ dans la mince tourelle,L’escalier qui serpente‖ en spirale plus frèle,Se pendant aux crampons‖ de loin en loin placés.
Le vent, d’un air moqueur,‖ à vos oreilles siffle,La goule étend sa griffe‖ et la guivre renifle ;Le vertige alourdit‖ vos pas embarrassés.
Vous voyez loin de vous,‖ comme dans des abîmes,S’aplanir les clochers‖ et les plus hautes cimes ;Des aigles les plus fiers‖ vous dominez l’essor.
Votre sueur se fige‖ à votre front en nage ;L’air trop vif vous étouffe :‖ allons, enfant, courage !Vous êtes près des cieux ;‖ allons, un pas encor !
Et vous pourrez toucher,‖ de votre main surprise,L’archange colossal‖ que fait tourner la brise,Le saint Michel géant‖ qui tient un glaive d’or ;
Et si, vous accoudant‖ sur la rampe de marbre,Qui palpite au grand vent,‖ comme une branche d’arbre,Vous dirigez en bas‖ un œil moins effrayé ;
Vous verrez la campagne‖ à plus de trente lieues,Un immense horizon,‖ bordé de franges bleues,Se déroulant sous vous‖ comme un tapis rayé ;
Les carrés de blé d’or,‖ les cultures zébrées,Les plaques de gazon,‖ de troupeaux noirs tigrées ;Et, dans le sainfoin rouge,‖ un chemin blanc frayé ;
Les cités, les hameaux,‖ nids semés dans la plaine,Et partout, où se groupe‖ une famille humaine,Un clocher vers le ciel,‖ comme un doigt s’allongeant.
Vous verrez dans le golfe,‖ aux bras des promontoires,La mer se diaprer‖ et se gauffrer de moires,Comme un kandjiar turc‖ damasquiné d’argent ;
Les vaisseaux, alcyons‖ balancés sur leurs ailes,Piquer l’azur lointain‖ de blanches étincellesEt croiser en tous sens‖ leur vol intelligent.
Comme un sein plein de lait‖ gonflant leurs voiles rondes,Sur la foi de l’aimant,‖ ils vont chercher des mondes,Des rivages nouveaux‖ sur de nouvelles mers !
Dans l’Inde, de parfums,‖ d’or et de soleil pleine,Dans la Chine bizarre,‖ aux tours de porcelaine,Chimérique pays‖ peuplé de dragons verts ;
Ou vers Otaïti,‖ la belle fleur des ondes,De ses longs cheveux noirs‖ tordant les perles blondes,Comme une autre Vénus,‖ fille des flots amers !
A Ceylan, à Java,‖ plus loin encor peut-être,Dans quelque île déserte‖ et dont on se rend maître ;Vers une autre Amérique‖ échappée à Colomb !
Hélas ! et vous aussi,‖ sans crainte, ô mes pensées !Livrant aux vents du ciel‖ vos ailes empressées,Vous tentez un voyage‖ aventureux et long.
Si la foudre et le nord‖ respectent vos antennes,Des pays inconnus‖ et des îles lointainesQue rapporterez-vous ?‖ de l’or, ou bien du plomb ?…
La spirale soudain‖ s’interrompt et se brise.Comme celui qui monte‖ au clocher de l’église,Me voici maintenant‖ au sommet de ma tour.
J’ai planté le drapeau tout au haut de mon œuvre.Ah ! que depuis longtemps,‖ pauvre et rude manœuvre,Insensible à la joie,‖ à la vie, à l’amour.
Pour garder mon dessin‖ avec ses lignes pures,J’émousse mon ciseau‖ contre des pierres dures,Élevant à grand’peine‖ une assise par jour !
Pendant combien de mois‖ suis-je resté sous terre,Creusant comme un mineur‖ ma fouille solitaire,Et cherchant le roc vil‖ pour mes fondations !
Et pourtant le soleil‖ riait sur la nature ;Les fleurs faisaient l’amour,‖ et toute créatureLivrait sa fantaisie‖ au vent des passions.
Le printemps dans les bois‖ faisait courir la sève,Et le flot, en chantant,‖ venait baiser la grève ;Tout n’était que parfum,‖ plaisir, joie et rayons !
Patient architecte,‖ avec mes mains pensives,Sur mes piliers trapus‖ inclinant mes ogives,Je faisais sous l’église‖ un temple souterrain.
Puis, l’église elle-même,‖ avec ses colonnettes,Qui semble, tant elle a‖ d’aiguilles et d’arêtes,Un madrépore immense,‖ un polypier marin ;
Et le clocher hardi,‖ grand peuplier de pierre,Où gazouillent, quand vient‖ l’heure de la prière,Avec les blancs ramiers,‖ des nids d’oiseaux d’airain.
Du haut de cette tour‖ avec peine achevée,Pourrais-je t’entrevoir,‖ perspective rêvée ;Terre de Chanaan‖ où tendait mon effort ?
Pourrais-je apercevoir‖ la figure du monde,Les astres, dans le ciel,‖ accomplissant leur ronde,Et les vaisseaux quittant‖ et regagnant le port ?
Si mon clocher passait‖ seulement de la têteLes toits et les tuyaux‖ de la ville, ou le faîteDe ce donjon aigu,‖ qui du brouillard ressort ;
S’il était assez haut‖ pour découvrir l’étoileQue la colline bleue‖ avec son dos me voile ;Le croissant qui s’écorne‖ au toit de la maison ;
Pour voir au ciel de smalt‖ les flottantes nuées,Par le vent du matin‖ mollement remuées,Comme un troupeau de l’air‖ secouer leur toison ;
Et la gloire, la gloire,‖ astre et soleil de l’âme,Dans un océan d’or,‖ avec le globe en flamme,Majestueusement‖ monter à l’horizon !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 19[aa] 19[abbacca]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a cathédrales / spirales féminine, classiquea clocher / trébucher / trancher masculine, classiqueb profonde / blonde féminine, classiquec l’église / grise féminine, classiquea peureuses / poudreuses féminine, classiquea bras / bas / pas masculine, classiqueb ténèbres / funèbres féminine, classiquec accroupie / assoupie féminine, classiquea haleine / peine féminine, classiquea poursuivrait / pleurait / disparaît masculine, classiqueb voûte / goutte féminine, classiquec dérobe / robe féminine, classiquea étroites / droites féminine, classiquea noir / voir / d’espoir masculine, classiqueb ville / vile féminine, classiquec tourterelles / ailes féminine, classiquea tarasques / masques féminine, classiquea nid / granit / finit masculine, classiqueb étranges / d’anges féminine, classiquec sentinelles / ailes féminine, classiquea plate-forme / énorme féminine, classiquea alentour / tour / jour masculine, classiqueb mâchoires / noires féminine, classiquec plâtre / bleuâtre féminine, classiquea l’écume / brume féminine, classiquea confus / touffus / affuts masculine, classiqueb volées / fêlées féminine, classiquec terre / guerre féminine, classiquea lanterne / terne féminine, classiquea désir / plaisir / saisir masculine, classiqueb accoudée / l’idée féminine, classiquec orchestre / terrestre féminine, classiquea aiguille / scintille féminine, classiquea lassés / placés / embarrassés masculine, classiqueb tourelle / frèle féminine, classiquec siffle / renifle féminine, classiquea abîmes / cimes féminine, classiquea l’essor / encor / d’or masculine, classiqueb nage / courage féminine, classiquec surprise / brise féminine, classiquea marbre / d’arbre féminine, classiquea effrayé / rayé / frayé masculine, classiqueb lieues / bleues féminine, classiquec zébrées / tigrées féminine, classiquea plaine / humaine féminine, classiquea s’allongeant / d’argent / intelligent masculine, classiqueb promontoires / moires féminine, classiquec ailes / étincelles féminine, classiquea rondes / mondes féminine, classiquea mers / verts / amers masculine, classiqueb pleine / porcelaine féminine, classiquec ondes / blondes féminine, classiquea peut-être / maître féminine, classiquea Colomb / long / plomb masculine, classiqueb pensées / empressées féminine, classiquec antennes / lointaines féminine, classiquea brise / l’église féminine, classiquea tour / l’amour / jour masculine, classiqueb œuvre / manœuvre féminine, classiquec pures / dures féminine, classiquea terre / solitaire féminine, classiquea fondations / passions / rayons masculine, classiqueb nature / créature féminine, classiquec sève / grève féminine, classiquea pensives / ogives féminine, classiquea souterrain / marin / d’airain masculine, classiqueb colonnettes / d’arêtes féminine, non classiquec pierre / prière féminine, classiquea achevée / rêvée féminine, classiquea effort / port / ressort masculine, non classiqueb monde / ronde féminine, classiquec tête / faîte féminine, classiquea l’étoile / voile féminine, classiquea maison / toison / l’horizon masculine, classiqueb nuées / remuées féminine, classiquec l’âme / flamme féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
171 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Comédie de la mort, Paris, DESESSART, ÉDITEUR, 1838· numérisation inlibroveritas.net· Sources