La comédie de la mort, 1838
Notre-dame
I
Las de ce calme plat‖ où d’avance fanées,Comme une eau qui s’endort,‖ croupissent nos années ;Las d’étouffer ma vie‖ en un salon étroit,Avec de jeunes fats‖ et des femmes frivoles,Échangeant sans profit‖ de banales paroles ;Las de toucher toujours‖ mon horizon du doigt.
Pour me refaire au grand‖ et me rélargir l’âme,Ton livre dans ma poche,‖ aux tours de Notre-Dame ;Je suis allé souvent, Victor,A huit heures, l’été,‖ quand le soleil se couche,Et que son disque fauve,‖ au bord des toits qu’il touche,Flotte comme un gros ballon d’or.
Tout chatoie et reluit ;‖ le peintre et le poëteTrouvent là des couleurs‖ pour charger leur palette,Et des tableaux ardents‖ à vous brûler les yeux ;Ce ne sont que saphirs,‖ cornalines, opales,Tons à faire trouver‖ Rubens et Titien pâles ;Ithuriel répand‖ son écrin dans les cieux.
Cathédrales de brume‖ aux arches fantastiques ;Montagnes de vapeurs,‖ colonnades, portiques,Par la glace de l’eau doublés,La brise qui s’en joue‖ et déchire leurs franges,Imprime, en les roulant,‖ mille formes étrangesAux nuages échevelés.
Comme, pour son bonsoir,‖ d’une plus riche teinte,Le jour qui fuit revêt‖ la cathédrale sainte,Ébauchée à grands traits‖ à l’horizon de feu ;Et les jumelles tours,‖ ces cantiques de pierre,Semblent les deux grands bras‖ que la ville en prière,Avant de s’endormir,‖ élève vers son Dieu.
Ainsi que sa patronne,‖ à sa tête gothique,La vieille église attache‖ une gloire mystiqueFaite avec les splendeurs du soir ;Les roses des vitraux,‖ en rouges étincelles,S’écaillent brusquement,‖ et comme des prunelles,S’ouvrent toutes rondes pour voir.
La nef épanouie,‖ entre ses côtes minces,Semble un crabe géant‖ faisant mouvoir ses pinces,Une araignée énorme,‖ ainsi que des réseaux,Jetant au front des tours,‖ au flanc noir des murailles,En fils aériens,‖ en délicates mailles,Ses tulles de granit,‖ ses dentelles d’arceaux.
Aux losanges de plomb‖ du vitrail diaphane,Plus frais que les jardins‖ d’Alcine ou de Morgane,Sous un chaud baiser de soleil,Bizarrement peuplés‖ de monstres héraldiques,Éclosent tout d’un coup‖ cent parterres magiquesAux fleurs d’azur et de vermeil.
Légendes d’autrefois,‖ merveilleuses histoiresÉcrites dans la pierre,‖ enfers et purgatoires,Dévotement taillés‖ par de naïfs ciseaux ;Piédestaux du portail,‖ qui pleurent leurs statues,Par les hommes et non‖ par le temps abattues,Licornes, loups-garous,‖ chimériques oiseaux,
Dogues hurlant au bout‖ des gouttières ; tarasques,Guivres et basilics,‖ dragons et nains fantasques,Chevaliers vainqueurs de géants,Faisceaux de piliers lourds,‖ gerbes de colonnettes,Myriades de saints‖ roulés en collerettes,Autour des trois porches béants.
Lancettes, pendentifs,‖ ogives, trèfles grêlesOù l’arabesque folle‖ accroche ses dentellesEt son orfèvrerie,‖ ouvrée à grand travail ;Pignons troués à jour,‖ flèches déchiquetées,Aiguilles de corbeaux‖ et d’anges surmontées,La cathédrale luit‖ comme un bijou d’émail !
II
Mais qu’est-ce que cela ?‖ lorsque l’on a dans l’ombreSuivi l’escalier svelte‖ aux spirales sans nombreEt qu’on revoit enfin le bleu,Le vide par-dessus‖ et par-dessous l’abîme,Une crainte vous prend,‖ un vertige sublimeA se sentir si près de Dieu !
Ainsi que sous l’oiseau‖ qui s’y perche, une brancheSous vos pieds qu’elle fuit,‖ la tour frissonne et penche,Le ciel ivre chancelle‖ et valse autour de vous ;L’abîme ouvre sa gueule,‖ et l’esprit du vertige,Vous fouettant de son aile‖ en ricanant voltigeEt fait au front des tours‖ trembler les garde-fous,
Les combles anguleux,‖ avec leurs girouettes,Découpent, en passant,‖ d’étranges silhouettesAu fond de votre œil ébloui,Et dans le gouffre immense‖ où le corbeau tournoie,Bête apocalyptique,‖ en se tordant aboie,Paris éclatant, inoui !
Oh ! le cœur vous en bat,‖ dominer de ce faîte,Soi, chétif et petit,‖ une ville ainsi faite ;Pouvoir, d’un seul regard,‖ embrasser ce grand tout,Debout, là-haut, plus près‖ du ciel que de la terre,Comme l’aigle planant,‖ voir au sein du cratère,Loin, bien loin, la fumée‖ et la lave qui bout !
De la rampe, où le vent,‖ par les trèfles arabes,En se jouant, redit‖ les dernières syllabesDe l’hosanna du séraphin ;Voir s’agiter là-bas,‖ parmi les brumes vagues,Cette mer de maisons‖ dont les toits sont les vagues ;L’entendre murmurer sans fin ;
Que c’est grand ! que c’est beau !‖ les frêles cheminées,De leurs turbans fumeux‖ en tout temps couronnées,Sur le ciel de safran‖ tracent leurs profils noirs,Et la lumière oblique,‖ aux arêtes hardies,Jetant de tous côtés‖ de riches incendiesDans la moire du fleuve‖ enchâsse cent miroirs.
Comme en un bal joyeux,‖ un sein de jeune fille,Aux lueurs des flambeaux‖ s’illumine et scintilleSous les bijoux et les atours ;Aux lueurs du couchant,‖ l’eau s’allume, et la SeineBerce plus de joyaux,‖ certes, que jamais reineN’en porte à son col les grands jours.
Des aiguilles, des tours,‖ des coupoles, des dômesDont les fronts ardoisés‖ luisent comme des heaumes,Des murs écartelés‖ d’ombre et de clair, des toitsDe toutes les couleurs,‖ des résilles de rues,Des palais étouffés,‖ où, comme des verrues,S’accrochent des étaux‖ et des bouges étroits !
Ici, là, devant vous,‖ derrière, à droite, à gauche,Des maisons ! des maisons !‖ le soir vous en ébaucheCent mille avec un trait de feu !Sous le même horizon,‖ Tyr, Babylone et Rome,Prodigieux amas,‖ chaos fait de main d’homme,Qu’on pourrait croire fait par Dieu !
III
Et cependant, si beau‖ que soit, ô Notre-Dame,Paris ainsi vêtu‖ de sa robe de flamme,Il ne l’est seulement‖ que du haut de tes tours.Quand on est descendu‖ tout se métamorphose,Tout s’affaisse et s’éteint,‖ plus rien de grandiose,Plus rien, excepté toi,‖ qu’on admire toujours.
Car les anges du ciel,‖ du reflet de leurs ailes,Dorent de tes murs noirs‖ les ombres solennelles,Et le Seigneur habite en toi.Monde de poésie,‖ en ce monde de prose,A ta vue, on se sent‖ battre au cœur quelque chose ;L’on est pieux et plein de foi !
Aux caresses du soir,‖ dont l’or te damasquine,Quand tu brilles au fond‖ de ta place mesquine,Comme sous un dais pourpre‖ un immense ostensoir ;A regarder d’en bas‖ ce sublime spectacle,On croit qu’entre tes tours,‖ par un soudain miracle,Dans le triangle saint‖ Dieu se va faire voir.
Comme nos monuments‖ à tournure bourgeoiseSe font petits devant‖ ta majesté gauloise,Gigantesque sœur de Babel,Près de toi, tout là-haut,‖ nul dôme, nulle aiguille,Les faîtes les plus fiers‖ ne vont qu’à ta cheville,Et, ton vieux chef heurte le ciel.
Qui pourrait préférer,‖ dans son goût pédantesque,Aux plis graves et droits‖ de ta robe Dantesque,Ces pauvres ordres grecs‖ qui se meurent de froid,Ces panthéons bâtards,‖ décalqués dans l’école,Antique friperie‖ empruntée à Vignole,Et, dont aucun dehors‖ ne sait se tenir droit.
O vous ! maçons du siècle,‖ architectes athées,Cervelles, dans un moule‖ uniforme jetées,Gens de la règle et du compas ;Bâtissez des boudoirs‖ pour des agents de change,Et des huttes de plâtre‖ à des hommes de fange ;Mais des maisons pour Dieu, non pas !
Parmi les palais neufs,‖ les portiques profanes,Les parthénons coquets,‖ églises courtisanes,Avec leurs frontons grecs‖ sur leurs piliers latins,Les maisons sans pudeur‖ de la ville païenne ;On dirait, à te voir,‖ Notre-Dame chrétienne,Une matrone chaste‖ au milieu de catins !
Versification
- Forme
- Sizains
- Rimes
- 27(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (136 de 12, 26 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 11 sizains
- Mots à la rime
- a fanées / années féminine, classiqueb étroit / doigt masculine, classiquec frivoles / paroles féminine, classiquea l’âme / Notre-Dame féminine, classiqueb Victor / d’or masculine, classiquec couche / touche féminine, classiquea poëte / palette féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquec opales / pâles féminine, classiquea fantastiques / portiques féminine, classiqueb doublés / échevelés masculine, classiquec franges / étranges féminine, classiquea teinte / sainte féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquec pierre / prière féminine, classiquea gothique / mystique féminine, classiqueb soir / voir masculine, classiquec étincelles / prunelles féminine, classiquea minces / pinces féminine, classiqueb réseaux / d’arceaux masculine, classiquec murailles / mailles féminine, classiquea diaphane / Morgane féminine, classiqueb soleil / vermeil masculine, classiquec héraldiques / magiques féminine, classiquea histoires / purgatoires féminine, classiqueb ciseaux / oiseaux masculine, classiquec statues / abattues féminine, classiquea tarasques / fantasques féminine, classiqueb géants / béants masculine, classiquec colonnettes / collerettes féminine, classiquea grêles / dentelles féminine, classiqueb travail / d’émail masculine, classiquec déchiquetées / surmontées féminine, classiquea l’ombre / nombre féminine, classiqueb bleu / Dieu masculine, classiquec l’abîme / sublime féminine, classiquea branche / penche féminine, classiqueb vous / garde-fous masculine, classiquec vertige / voltige féminine, classiquea girouettes / silhouettes féminine, classiqueb ébloui / inoui masculine, classiquec tournoie / aboie féminine, classiquea faîte / faite féminine, classiqueb tout / bout masculine, classiquec terre / cratère féminine, classiquea arabes / syllabes féminine, classiqueb séraphin / fin masculine, classiquec vagues féminine, classiquea cheminées / couronnées féminine, classiqueb noirs / miroirs masculine, classiquec hardies / incendies féminine, classiquea fille / scintille féminine, classiqueb atours / jours masculine, classiquec Seine / reine féminine, classiquea dômes / heaumes féminine, classiqueb toits / étroits masculine, classiquec rues / verrues féminine, classiquea gauche / ébauche féminine, classiquec Rome / d’homme féminine, classiquea Notre-Dame / flamme féminine, classiqueb tours / toujours masculine, classiquec métamorphose / grandiose féminine, classiquea ailes / solennelles féminine, classiqueb toi / foi masculine, classiquec prose / chose féminine, classiquea damasquine / mesquine féminine, classiqueb ostensoir / voir masculine, classiquec spectacle / miracle féminine, classiquea bourgeoise / gauloise féminine, classiqueb Babel / ciel masculine, classiquec aiguille / cheville féminine, classiquea pédantesque / Dantesque féminine, classiqueb froid / droit masculine, classiquec l’école / Vignole féminine, classiquea athées / jetées féminine, classiqueb compas / pas masculine, classiquec change / fange féminine, classiquea profanes / courtisanes féminine, classiqueb latins / catins masculine, classiquec païenne / chrétienne féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
162 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Comédie de la mort, Paris, DESESSART, ÉDITEUR, 1838· numérisation inlibroveritas.net· Sources