La comédie de la mort, 1838
Portail
Ne trouve pas étrange,‖ homme du monde, artiste,Qui que tu sois, de voir‖ par un portail si tristeS’ouvrir fatalement‖ ce volume nouveau.
Hélas ! tout monument‖ qui dresse au ciel son faîte,Enfonce autant les pieds‖ qu’il élève la tête.Avant de s’élancer‖ tout clocher est caveau,
En bas, l’oiseau de nuit,‖ l’ombre humide des tombes ;En haut, l’or du soleil,‖ la neige des colombes,Des cloches et des chants‖ sur chaque soliveau ;
En haut, les minarets‖ et les rosaces frêles,Où les petits oiseaux‖ s’enchevêtrent les ailes,Les anges accoudés‖ portant des écussons ;
L’acanthe et le lotus‖ ouvrant sa fleur de pierreComme un lis séraphique‖ au jardin de lumière ;En bas, l’arc surbaissé,‖ les lourds piliers saxons ;
Les chevaliers couchés‖ de leur long, les mains jointes,Le regard sur la voûte‖ et les deux pieds en pointes ;L’eau qui suinte et tombe‖ avec de sourds frissons.
Mon œuvre est ainsi faite,‖ et sa première assiseN’est qu’une dalle étroite‖ et d’une teinte griseAvec des mots sculptés‖ que la mousse remplit.
Dieu fasse qu’en passant‖ sur cette pauvre pierre,Les pieds des pèlerins‖ n’effacent pas entièreCette humble inscription‖ et ce nom qu’on y lit.
Pâles ombres des morts,‖ j’ai pour vos promenades,Filé patiemment‖ la pierre en colonnades ;Dans mon Campo-Santo‖ je vous ai fait un lit !
Vous avez près de vous,‖ pour compagnon fidèle,Un ange qui vous fait‖ un rideau de son aile,Un oreiller de marbre‖ et des robes de plomb.
Dans le jaspe menteur‖ de vos tombes royales,On voit s’entre-baiser‖ les sœurs théologalesAvec leur auréole‖ et leur vêtement long.
De beaux enfants tout nus,‖ baissant leur torche éteinte,Poussent autour de vous‖ leur éternelle plainte ;Un lévrier sculpté‖ vous lèche le talon.
L’arabesque fantasque,‖ après les colonnettes,Enlace ses rameaux‖ et suspend ses clochettesComme après l’espalier‖ fait une vigne en fleur.
Aux reflets des vitraux‖ la tombe réjouie,Sous cette floraison‖ toujours épanouie,D’un air doux et charmant‖ sourit à la douleur.
La mort fait la coquette‖ et prend un ton de reine,Et son front seulement‖ sous ses cheveux d’ébène,Comme un charme de plus‖ garde un peu de pâleur.
Les émaux les plus vifs‖ scintillent sur les armes,L’albâtre s’attendrit‖ et fond en blanches larmes ;Le bronze semble avoir‖ perdu sa dureté.
Dans leur lit les époux‖ sont arrangés par couples,Leurs têtes font ployer‖ les coussins doux et souples,Et leur beauté fleurit‖ dans le marbre sculpté.
Ce ne sont que festons,‖ dentelles et couronnes,Trèfles et pendentifs‖ et groupes de colonnesOù rit la fantaisie‖ en toute liberté.
Aussi bien qu’un tombeau,‖ c’est un lit de parade,C’est un trône, un autel,‖ un buffet, une estrade ;C’est tout ce que l’on veut‖ selon ce qu’on y voit.
Mais pourtant si poussé‖ de quelque vain caprice,Dans la nef, vers minuit,‖ par la lune propice,Vous alliez soulever‖ le couvercle du doigt,
Toujours vous trouveriez,‖ sous cette architecture,Au milieu de la fange‖ et de la pourritureDans le suaire usé‖ le cadavre tout droit,
Hideusement verdi,‖ sans rayon de lumière,Sans flamme intérieure‖ illuminant la bièreAinsi que l’on en voit‖ dans les Christs aux tombeaux.
Entre ses maigres bras,‖ comme une tendre épouse,La mort les tient serrés‖ sur sa couche jalouseEt ne lâcherait pas‖ un seul de leurs lambeaux.
A peine, au dernier jour,‖ lèveront-t-ils la têteQuand les cieux trembleront‖ au cri de la trompetteEt qu’un vent inconnu‖ soufflera les flambeaux.
Après le jugement,‖ l’ange en faisant sa rondeRetrouvera leurs os‖ sur les débris du monde ;Car aucun de ceux-là‖ ne doit ressusciter.
Le Christ lui-même irait‖ comme il fit au LazareLeur dire : Levez-vous !‖ que le sépulcre avareNe s’entr’ouvrirait pas‖ pour les laisser monter.
Mes vers sont les tombeaux‖ tout brodés de sculptures,Ils cachent un cadavre,‖ et sous leurs fiorituresIls pleurent bien souvent‖ en paraissant chanter.
Chacun est le cercueil‖ d’une illusion morte ;J’enterre là les corps‖ que la houle m’apporteQuand un de mes vaisseaux‖ a sombré dans la mer ;
Beaux rêves avortés,‖ ambitions déçues,Souterraines ardeurs,‖ passions sans issues,Tout ce que l’existence‖ a d’intime et d’amer.
L’océan tous les jours‖ me dévore un navire,Un récif, près du bord,‖ de sa pointe déchireLeurs flancs doublés de cuivre‖ et leur quille de fer.
Combien j’en ai lancé‖ plein d’ivresse et de joieSi beaux et si coquets‖ sous leurs flammes de soie.Que jamais dans le port‖ mes yeux ne reverront !
Quels passagers charmants,‖ têtes fraîches et rondes,Désirs aux seins gonflés,‖ espoirs, chimères blondes ;Que d’enfants de mon cœur‖ entassés sur le pont !
Le flot a tout couvert‖ de son linceul verdâtre,Et les rougeurs de rose,‖ et les pâleurs d’albâtre,Et l’étoile et la fleur‖ éclose à chaque front.
Le flux jette à la côte‖ entre le corps du phoque,Et les débris de mâts‖ que la vague entre-choque,Mes rêves naufragés‖ tout gonflés et tout verts ;
Pour ces chercheurs d’un monde‖ étrange et magnifique,Colombs qui n’ont pas su‖ trouver leur Amérique,En funèbres caveaux‖ creusez-vous, ô mes vers !
Puis montez hardiment‖ comme les cathédrales,Allongez-vous en tours,‖ tordez-vous en spirales,Enfoncez vos pignons‖ au cœur des cieux ouverts.
Vous, oiseaux de l’amour‖ et de la fantaisie,Sonnets, ô blancs ramiers‖ du ciel de poésie,Posez votre pied rose‖ au toit de mon clocher.
Messagères d’avril,‖ petites hirondelles,Ne fouettez pas ainsi‖ les vitres à coups d’ailes,J’ai dans mes bas-reliefs‖ des trous où vous nicher ;
Mes vierges vous prendront‖ dans un pli de leur robe,L’empereur tout exprès‖ laissera choir son globe,Le lotus ouvrira‖ son cœur pour vous cacher.
J’ai brodé mes réseaux‖ des dessins les plus riches,Évidé mes piliers,‖ mis des saints dans mes niches,Posé mon buffet d’orgue‖ et peint ma voûte en bleu.
J’ai prié saint Éloi‖ de me faire un calice ;Le roi mage Gaspard,‖ pour le saint sacrifice,M’a donné le cinname‖ et le charbon de feu.
Le peuple est à genoux,‖ le chapelain s’affubleDu brocart radieux‖ de la lourde chasuble ;L’église est toute prête ;‖ y viendrez-vous, mon Dieu ?
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 14[aa] 14[abbacca]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a artiste / triste féminine, classiquea nouveau / caveau / soliveau masculine, classiqueb faîte / tête féminine, classiquec tombes / colombes féminine, classiquea frêles / ailes féminine, classiquea écussons / saxons / frissons masculine, classiqueb pierre / lumière féminine, classiquec jointes / pointes féminine, classiquea assise / grise féminine, classiquea remplit / lit masculine, classiqueb pierre / entière féminine, classiquec promenades / colonnades féminine, classiquea fidèle / aile féminine, classiquea plomb / long / talon masculine, classiqueb royales / théologales féminine, classiquec éteinte / plainte féminine, classiquea colonnettes / clochettes féminine, non classiquea fleur / douleur / pâleur masculine, classiqueb réjouie / épanouie féminine, classiquec reine / d’ébène féminine, non classiquea armes / larmes féminine, classiquea dureté / sculpté / liberté masculine, classiqueb couples / souples féminine, classiquec couronnes / colonnes féminine, classiquea parade / estrade féminine, classiquea voit / doigt / droit masculine, classiqueb caprice / propice féminine, classiquec architecture / pourriture féminine, classiquea lumière / bière féminine, classiquea tombeaux / lambeaux / flambeaux masculine, classiqueb épouse / jalouse féminine, classiquec tête / trompette féminine, classiquea ronde / monde féminine, classiquea ressusciter / monter / chanter masculine, classiqueb Lazare / avare féminine, classiquec sculptures / fioritures féminine, classiquea morte / m’apporte féminine, classiquea mer / d’amer / fer masculine, classiqueb déçues / issues féminine, classiquec navire / déchire féminine, classiquea joie / soie féminine, classiquea reverront / pont / front masculine, classiqueb rondes / blondes féminine, classiquec verdâtre / d’albâtre féminine, classiquea phoque / entre-choque féminine, classiquea verts / vers / ouverts masculine, classiqueb magnifique / Amérique féminine, classiquec cathédrales / spirales féminine, classiquea fantaisie / poésie féminine, classiquea clocher / nicher / cacher masculine, classiqueb hirondelles / d’ailes féminine, classiquec robe / globe féminine, classiquea riches / niches féminine, classiquea bleu / feu / Dieu masculine, classiqueb calice / sacrifice féminine, classiquec s’affuble / chasuble féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
126 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Comédie de la mort, Paris, DESESSART, ÉDITEUR, 1838· numérisation inlibroveritas.net· Sources