La comédie de la mort, 1838
Qui sera roi ?
I Béhémot
Moi, je suis Béhémot,‖ l’éléphant, le colosse.Mon dos prodigieux,‖ dans la plaine, fait bosseComme le dos d’un mont.Je suis une montagne‖ animée et qui marche :Au déluge, je fis‖ presque chavirer l’arche,Et quand j’y mis le pied,‖ l’eau monta jusqu’au pont.
Je porte, en me jouant,‖ des tours sur mon épaule ;Les murs tombent broyés‖ sous mon flanc qui les frôleComme sous un bélier.Quel est le bataillon‖ que d’un choc je ne rompe ?J’enlève cavaliers‖ et chevaux dans ma trompe,Et je les jette en l’air‖ sans plus m’en soucier !
Les piques, sous mes pieds,‖ se couchent comme l’herbeJe jette à chaque pas,‖ sur la terre, une gerbeDe blessés et de morts.Au cœur de la bataille,‖ aux lieux où la mêléeRugit plus furieuse‖ et plus échevelée,Comme un mortier sanglant,‖ je vais gâchant les corps.
Les flèches font sur moi‖ le pétillement grêle,Que par un jour d’hiver‖ font les grains de la grêleSur les tuiles d’un toit.Les plus forts javelots,‖ qui faussent les cuirasses,Effleurent mon cuir noir‖ sans y laisser de traces,Et par tous les chemins‖ je marche toujours droit.
Quand devant moi je trouve‖ un arbre, je le casse ;A travers les bambous,‖ je folâtre et je passeComme un faon dans les blés.Si je rencontre un fleuve‖ en route, je le pompe,Je dessèche son urne‖ avec ma grande trompe,Et laisse sur le sec‖ ses hôtes écaillés.
Mes défenses d’ivoire‖ éventreraient le monde,Je porterais le ciel‖ et sa coupole rondeTout aussi bien qu’Atlas.Rien ne me semble lourd ;‖ pour soutenir le pôle ;Je pourrais lui prêter‖ ma rude et forte épaule.Je le remplacerai‖ quand il sera trop las !
II
Quand Béhémot eut dit‖ jusqu’au bout sa harangue,Léviathan, ainsi,‖ répondit, en sa langue.
III Léviathan
Taisez-vous, Béhémot,‖ je suis Léviathan ;Comme un enfant mutin‖ je fouette l’OcéanDu revers de ma large queue.Mes vieux os sont plus durs‖ que des barres d’airain,Aussi Dieu m’a fait roi‖ de l’univers marin,Seigneur de l’immensité bleue.
Le requin endenté‖ d’un triple rang de dents,Le dauphin monstrueux,‖ aux longs fanons pendants,Le kraken qu’on prend pour une île,L’orque immense et difforme‖ et le lourd cachalot,Tout le peuple squameux‖ qui laboure le flot,Du cétacé jusqu’au nautile ;
Le grand serpent de mer‖ et le poisson Macar,Les baleines du pôle,‖ à l’œil rond et hagard,Qui soufflent l’eau par la narine ;Le triton fabuleux,‖ la sirène aux chants clairs,Sur le flanc d’un rocher,‖ peignant ses cheveux vertsEt montrant sa blanche poitrine ;
Les oursons étoilés‖ et les crabes hideux,Comme des coutelas‖ agitant autour d’euxL’arsenal crochu de leurs pinces ;Tous, d’un commun accord,‖ m’ont reconnu pour roi.Dans leurs antres profonds,‖ ils se cachent d’effroiQuand je visite mes provinces.
Pour l’œil qui peut plonger‖ au fond du gouffre noir,Mon royaume est superbe‖ et magnifique à voir :Des végétations étranges,Éponges, polypiers,‖ madrépores, coraux,Comme dans les forêts,‖ s’y courbent en arceaux,S’y découpent en vertes franges.
Le frisson de mon dos‖ fait trembler l’Océan,Ma respiration‖ soulève l’ouraganEt se condense en noirs nuages ;Le souffle impétueux‖ de mes larges naseaux,Fait, comme un tourbillon,‖ couler bas les vaisseauxAvec les pâles équipages.
Ainsi, vous avez tort‖ de tant faire le fier ;Pour avoir une peau‖ plus dure que le ferEt renversé quelque muraille ;Ma gueule vous pourrait‖ engloutir aisément.Je vous ai regardé,‖ Béhémot, et vraimentVous êtes de petite taille.
L’empire revient donc‖ à moi, prince des eaux ;Qui mène chaque soir‖ les difformes troupeauxPaître dans les moites campagnes ;Moi témoin du déluge‖ et des temps disparus ;Moi qui noyai jadis‖ avec mes flots accrusLes grands aigles sur les montagnes !
IV
Léviathan se tut‖ et plongea sous les flots ;Ses flancs ronds reluisaient‖ comme de noirs îlots.
V L’oiseau rock
Là bas, tout là bas, il me sembleQue j’entends quereller ensembleBéhémot et Léviathan ;Chacun des deux rivaux aspire,Ambition folle, à l’empireDe la terre et de l’Océan.
Eh quoi ! Léviathan l’énorme,S’asseoirait, majesté difforme,Sur le trône de l’univers !N’a-t-il pas ses grottes profondes,Son palais d’azur sous les ondes ?N’est-il pas roi des peuples verts ?
Béhémot, dans sa patte immonde,Veut prendre le sceptre du mondeEt se poser en souverain.Béhémot, avec son gros ventre,Veut faire venir à son antre,L’Univers terrestre et marin.
La prétention est étrangePour ces deux pétrisseurs de fange,Qui ne sauraient quitter le sol.C’est moi, l’oiseau Rock, qui dois être,De ce monde, seigneur et maître,Et je suis roi de par mon vol.
Je pourrais, dans ma forte serre,Prendre la boule de la terreAvec le ciel pour écusson.Créez deux mondes ; je me flatteD’en tenir un dans chaque patte,Comme les aigles du blason.
Je nage en plein dans la lumière,Et ma prunelle sans paupièreRegarde en face le soleil.Lorsque, par les airs, je voyage,Mon ombre, comme un grand nuage,Obscurcit l’horizon vermeil.
Je cause avec l’étoile bleueEt la comète à pâle queue ;Dans la lune je fais mon nid ;Je perche sur l’arc d’une sphère ;D’un coup de mon aile légère,Je fais le tour de l’infini.
VI L’homme
Léviathan, je vais,‖ malgré les deux cascadesQui de tes noirs évents‖ jaillissent en arcades ;La mer qui se soulève‖ à tes reniflements,Et les glaces du pôle‖ et tous les éléments,Monté sur une barque‖ entr’ouverte et disjointe,T’enfoncer dans le flanc‖ une mortelle pointe ;Car il faut un peu d’huile‖ à ma lampe le soir,Quant le soleil s’éteint‖ et qu’on n’y peut plus voir.Béhémot, à genoux,‖ que je pose la chargeSur ta croupe arrondie‖ et ton épaule large ;Je ne suis pas ému‖ de ton énormité ;Je ferai de tes dents‖ quelque hochet sculpté,Et je te couperai‖ tes immenses oreilles,Avec leurs plis pendants,‖ à des drapeaux pareillesPour en orner ma toque‖ et gonfler mon chevet.Oiseau Rock, prête-moi‖ ta plume et ton duvet,Mon plomb saura t’atteindre,‖ et, l’aile fracassée,Sans pouvoir achever‖ la courbe commencée,Des sommités du ciel,‖ à mes pieds, sur le roc,Tu tomberas tout droit,‖ orgueilleux oiseau Rock.
Versification
- Forme
- Sizains
- Rimes
- 21(aabccb) 2(aa) 10((aa))
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (86 de 12, 58 de 8, 6 de 6)· profil 6, 8, 6+6
- Strophes
- 7 sizains, 1 distique
- Mots à la rime
- a colosse / bosse féminine, classiqueb mont / pont masculine, classiquec marche / l’arche féminine, classiquea épaule / frôle féminine, classiqueb bélier / soucier masculine, classiquec rompe / trompe féminine, classiquea l’herbe / gerbe féminine, classiqueb morts / corps masculine, classiquec mêlée / échevelée féminine, classiquea grêle féminine, classiqueb toit / droit masculine, classiquec cuirasses / traces féminine, classiquea casse / passe féminine, classiqueb blés / écaillés masculine, classiquec pompe / trompe féminine, classiquea monde / ronde féminine, classiqueb qu’Atlas / las masculine, classiquec pôle / épaule féminine, classiquea harangue / langue féminine, classiquea Léviathan / l’Océan masculine, classiqueb queue / bleue féminine, classiquec d’airain / marin masculine, classiquea dents / pendants masculine, classiqueb île / nautile féminine, classiquec cachalot / flot masculine, classiquea Macar / hagard masculine, non classiqueb narine / poitrine féminine, classiquec clairs / verts masculine, classiquea hideux / d’eux masculine, classiqueb pinces / provinces féminine, classiquec roi / d’effroi masculine, classiquea noir / voir masculine, classiqueb étranges / franges féminine, classiquec coraux / arceaux masculine, classiquea l’Océan / l’ouragan masculine, classiqueb nuages / équipages féminine, classiquec naseaux / vaisseaux masculine, classiquea fier / fer masculine, classiqueb muraille / taille féminine, classiquec aisément / vraiment masculine, classiquea eaux / troupeaux masculine, classiqueb campagnes / montagnes féminine, classiquec disparus / accrus masculine, classiquea flots / îlots masculine, classiquea semble / ensemble féminine, classiquec aspire / l’empire féminine, classiquea l’énorme / difforme féminine, classiqueb l’univers / verts masculine, classiquec profondes / ondes féminine, classiquea immonde / monde féminine, classiqueb souverain / marin masculine, classiquec ventre / antre féminine, classiquea étrange / fange féminine, classiqueb sol / vol masculine, classiquec être / maître féminine, classiquea serre / terre féminine, classiqueb écusson / blason masculine, classiquec flatte / patte féminine, classiquea lumière / paupière féminine, classiqueb soleil / vermeil masculine, classiquec voyage / nuage féminine, classiquea bleue / queue féminine, classiqueb nid / l’infini masculine, non classiquec sphère / légère féminine, classiquea cascades / arcades féminine, classiqueb reniflements / éléments masculine, classiquea disjointe / pointe féminine, classiqueb soir / voir masculine, classiquea charge / large féminine, classiqueb énormité / sculpté masculine, classiquea oreilles / pareilles féminine, classiqueb chevet / duvet masculine, classiquea fracassée / commencée féminine, classiqueb roc / Rock masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
150 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Comédie de la mort, Paris, DESESSART, ÉDITEUR, 1838· numérisation inlibroveritas.net· Sources