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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La comédie de la mort, 1838

Ténèbres

Théophile Gautier· terza rima classique, alexandrins, 199 vers

Taisez-vous, ô mon cœur !‖ taisez-vous, ô mon âme !Et n’allez plus chercher‖ de querelles au sort ;Le néant vous appelle‖ et l’oubli vous réclame.

Mon cœur, ne battez plus,‖ puisque vous êtes mort ;Mon âme, repliez‖ le reste de vos ailes,Car vous avez tenté‖ votre suprême effort.

Vos deux linceuls sont prêts,‖ et vos fosses jumellesOuvrent leur bouche sombre‖ au flanc de mon passé,Comme au flanc d’un guerrier,‖ deux blessures mortelles.

Couchez-vous tout du long‖ dans votre lit glacé ;Puisse avec vos tombeaux,‖ que va recouvrir l’herbe,Votre souvenir être‖ à jamais effacé !

Vous n’aurez pas de croix‖ ni de marbre superbe,Ni d’épitaphe d’or,‖ où quelque saule en pleursLaisse les doigts du vent‖ éparpiller sa gerbe.

Vous n’aurez ni blasons,‖ ni chants, ni vers, ni fleurs ;On ne répandra pas‖ les larmes argentéesSur le funèbre drap,‖ noir manteau des douleurs.

Votre convoi muet,‖ comme ceux des athées,Sur le triste chemin‖ rampera dans la nuit :Vos cendres sans honneur‖ seront au vent jetées.

La pierre qui s’abîme‖ en tombant fait son bruit ;Mais vous, vous tomberez‖ sans que l’onde s’émeuve,Dans ce gouffre sans fond‖ où le remords nous suit.

Vous ne ferez pas même‖ un seul rond sur le fleuve,Nul ne s’apercevra‖ que vous soyez absens,Aucune âme ici-bas‖ ne se sentira veuve.

Et le chaste secret‖ du rêve de vos ansPérira tout entier‖ sous votre tombe obscureOù rien n’attirera‖ le regard des passants.

Que voulez-vous ? hélas !‖ notre mère nature,Comme toute autre mère,‖ a ses enfants gâtés,Et pour les malvenus‖ elle est avare et dure.

Aux uns tous les bonheurs‖ et toutes les beautés !L’occasion leur est‖ toujours bonne et fidèle :Ils trouvent au désert‖ des palais enchantés ;

Ils tettent librement‖ la féconde mamelle ;La chimère à leur voix‖ s’empresse d’accourir,Et tout l’or du Pactole‖ entre leurs doigts ruisselle ;

Les autres moins aimés,‖ ont beau tordre et pétrirAvec leurs maigres mains‖ la mamelle tarie,Leur frère a bu le lait‖ qui les devait nourrir.

S’il éclot quelque chose‖ au milieu de leur vie,Une petite fleur‖ sous leur pâle gazon,Le sabot du vacher‖ l’aura bientôt flétrie,

Un rayon de soleil,‖ brille à leur horizon :Il fait beau dans leur âme ;‖ à coup sûr un nuageAvec un flot de pluie‖ éteindra le rayon.

L’espoir le mieux fondé,‖ le projet le plus sage,Rien ne leur réussit ;‖ tout les trompe et leur ment :Ils se perdent en mer‖ sans quitter le rivage.

L’aigle, pour le briser,‖ du haut du firmament,Sur leur front découvert‖ lâchera la tortue,Car ils doivent périr‖ inévitablement.

L’aigle manque son coup ;‖ quelque vieille statue,Sans tremblement de terre,‖ on ne sait pas pourquoi,Quitte son piédestal,‖ les écrase et les tue.

Le cœur qu’ils ont choisi‖ ne garde pas sa foi ;Leur chien même les mord‖ et leur donne la rage ;Un ami jurera‖ qu’ils ont trahi le roi.

Fils du Danube, ils vont‖ se noyer dans le Tage,D’un bout du monde à l’autre‖ ils courent à leur mort :Ils auraient pu du moins‖ s’épargner le voyage.

Si dur qu’il soit, il faut‖ qu’ils remplissent leur sort ;Nul n’y peut résister,‖ et le genou d’Hercule,Pour un pareil athlète‖ est à peine assez fort.

Après la vie obscure‖ une mort ridicule ;Après le dur grabat‖ un cercueil sans reposAu bord d’un carrefour‖ où la foule circule.

Ils tombent inconnus‖ de la mort des hérosEt quelque ambitieux,‖ pour se hausser la taille,Se fait effrontément‖ un socle de leurs os.

Sur son trône d’airain,‖ le destin qui s’en raille,Imbibe leur éponge‖ avec du fiel amer,Et la nécessité‖ les tord dans sa tenaille.

Tout buisson trouve un dard‖ pour déchirer sa chair,Tout beau chemin pour eux‖ cache une chausse-trappe,Et les chaînes de fleurs‖ leur sont chaînes de fer.

Si le tonnerre tombe,‖ entre mille il les frappe,Pour eux l’aveugle nuit‖ semble prendre des yeux,Tout plomb vole à leur cœur‖ et pas un seul n’échappe.

La tombe vomira‖ leur fantôme odieux.Vivants, ils ont servi‖ de bouc expiatoire ;Morts, ils seront bannis‖ de la terre et des cieux.

Cette histoire sinistre‖ est votre propre histoire ;O mon âme ! ô mon cœur !‖ peut-être même, hélas !La vôtre est-elle encor‖ plus sinistre et plus noire.

C’est une histoire simple‖ où l’on ne trouve pasDe grands événements‖ et des malheurs de drame,Une douleur qui chante‖ et fait un grand fracas ;

Quelques fils bien communs‖ en composent la trame,Et cependant elle est‖ plus triste et sombre à voirQue celle qu’un poignard‖ dénoue avec sa lame.

Puisque rien ne vous veut,‖ pourquoi donc tout vouloirQuand il vous faut mourir,‖ pourquoi donc vouloir vivreVous qui ne croyez pas‖ et n’avez pas d’espoir ?

O vous que nul amour‖ et que nul vin n’enivre !Frères désespérés,‖ vous devez être prêtsPour descendre au néant‖ où mon corps vous doit suivre !

Le néant a des lits‖ et des ombrages frais.La mort fait mieux dormir‖ que son frère Morphée,Et les pavots devraient‖ jalouser les cyprès.

Sous la cendre à jamais,‖ dors, ô flamme étouffée !Orgueil, courbe ton front‖ jusque sur tes genoux,Comme un Scythe captif‖ qui supporte un trophée.

Cesse de te raidir‖ contre le sort jaloux,Dans l’eau du noir Léthé‖ plonge de bonne grâce,Et laisse à ton cercueil‖ planter les derniers clous.

Le sable des chemins‖ ne garde pas ta trace,L’écho ne redit pas‖ ta chanson, et le murNe veut pas se charger‖ de ton ombre qui passe.

Pour y graver un nom‖ ton airain est bien dur ;O Corinthe ! et souvent‖ froide et blanche Carrare,Le ciseau ne mord pas‖ sur ton marbre si pur.

Il faut un grand génie‖ avec un bonheur rarePour faire jusqu’au ciel‖ monter son monument,Et de ce double don‖ le destin est avare.

Hélas ! et le poète‖ est pareil à l’amant,Car ils ont tous les deux‖ leur maîtresse idéale,Quelque rêve chéri‖ caressé chastement.

Eldorado lointain,‖ pierre philosophaleQu’ils poursuivent toujours‖ sans l’atteindre jamais,Un astre impérieux,‖ une étoile fatale.

L’étoile fuit toujours,‖ ils lui courent après ;Et, le matin venu,‖ la lueur poursuivie,Quand ils la vont saisir,‖ s’éteint dans un marais.

C’est une belle chose‖ et digne qu’on l’envieQue de trouver son rêve‖ au milieu du chemin,Et d’avoir devant soi‖ le désir de sa vie.

Quel plaisir quand on voit‖ briller le lendemainLe baiser du soleil‖ aux frêles colonnadesDu palais que la nuit‖ éleva de sa main !

Il est beau, qu’un plongeur,‖ comme dans les ballades,Descende au gouffre amer‖ chercher la coupe d’or,Et perce triomphant‖ les vitreuses arcades !

Il est beau d’arriver‖ où tendait votre essor,De trouver sa beauté,‖ d’aborder à son monde,Et quand on a fouillé,‖ d’exhumer un trésor.

De faire, du plus creux‖ de votre âme profonde,Jaillir votre pensée‖ ou votre passion,D’être l’oiseau qui chante‖ et la foudre qui gronde ;

D’unir heureusement‖ le rêve à l’action,D’aimer et d’être aimé,‖ de gagner quand on joue,Et de donner un trône‖ à son ambition ;

D’arrêter, quand on veut,‖ la fortune et sa roue,Et de sentir, la nuit,‖ quelque baiser royalSe suspendre en tremblant‖ aux fleurs de votre joue.

Ceux-là sont peu nombreux‖ dans notre âge fatal ;Polycrate aujourd’hui‖ pourrait garder sa bague :Nul bonheur insolent‖ n’ose appeler le mal.

L’eau s’avance et nous gagne,‖ et pas à pas la vague,Montant les escaliers‖ qui mènent à nos tours,Mêle aux chants du festin‖ son chant confus et vague.

Les phoques monstrueux,‖ traînant leurs ventres lourdsViennent jusqu’à la table,‖ et leurs larges mâchoiresS’ouvrent avec des cris‖ et des grognements sourds.

Sur les autels déserts‖ des basiliques noires,Les saints désespérés,‖ et reniant leur Dieu,S’arrachent à pleins poings,‖ l’or chevelu des gloires.

Le soleil désolé,‖ penchant son œil de feu,Pleure sur l’univers‖ une larme sanglante ;L’ange dit à la terre‖ un éternel adieu.

Rien ne sera sauvé,‖ ni l’homme, ni la plante ;L’eau recouvrira tout :‖ la montagne et la tour ;Car la vengeance vient,‖ quoique boiteuse et lente.

Les plumes s’useront‖ aux ailes du vautour,Sans qu’il trouve une place‖ où rebâtir son aire,Et du monde vingt fois‖ il refera le tour.

Puis il retombera‖ dans cette eau solitaireOù le rond de sa chute‖ ira s’élargissant :Alors tout sera dit‖ pour cette pauvre terre.

Rien ne sera sauvé,‖ pas même l’innocent.Ce sera, cette fois,‖ un déluge sans arche ;Les eaux seront les pleurs‖ des hommes et leur sang.

Plus de mont Ararat‖ où se pose, en sa marche,Le vaisseau d’avenir‖ qui cache en ses flancs creuxLes trois nouveaux Adams‖ et le grand patriarche.

Entendez-vous là-haut‖ ces craquements affreux ?Le vieil Atlas lassé‖ retire son épauleAu lourd entablement‖ de ce ciel ténébreux.

L’essieu du monde ploie‖ ainsi qu’un brin de saule ;La terre ivre a perdu‖ son chemin dans le ciel ;L’aimant déconcerté‖ ne trouve plus son pôle.

Le Christ, d’un ton railleur,‖ tord l’éponge de fielSur les lèvres en feu‖ du monde à l’agonie,Et Dieu, dans son Delta,‖ rit d’un rire cruel.

Quand notre passion‖ sera-t-elle finie ?Le sang coule avec l’eau‖ de notre flanc ouvert ;La sueur rouge teint‖ notre face jaunie.

Assez comme cela‖ nous avons trop souffert.De nos lèvres, Seigneur,‖ détournez ce calice,Car pour nous racheter‖ votre fils s’est offert.

Christ n’y peut rien : il faut‖ que le sort s’accomplisse ;Pour sauver ce vieux monde‖ il faut un Dieu nouveau,Et le prêtre demande‖ un autre sacrifice.

Voici bien deux mille ans‖ que l’on saigne l’agneau ;Il est mort à la fin,‖ et sa gorge épuiséeN’a plus assez de sang‖ pour teindre le couteau.

Le Dieu ne viendra pas.‖ L’Église est renversée.

Versification

Forme
Terza rima classique (terza rima)
Rimes
66(aba) b
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a âme / réclame féminine, classiqueb sort / mort / effort masculine, classiquec ailes / jumelles / mortelles féminine, classiquea passé / glacé / effacé masculine, classiqueb l’herbe / superbe / gerbe féminine, classiquec pleurs / fleurs / douleurs masculine, classiquea argentées / athées / jetées féminine, classiqueb nuit / bruit / suit masculine, classiquec s’émeuve / fleuve / veuve féminine, classiquea absens / ans / passants masculine, classiqueb obscure / nature / dure féminine, classiquec gâtés / beautés / enchantés masculine, classiquea fidèle / mamelle / ruisselle féminine, classiqueb d’accourir / pétrir / nourrir masculine, classiquec tarie / vie / flétrie féminine, classiquea gazon / horizon / rayon masculine, classiqueb nuage / sage / rivage féminine, classiquec ment / firmament / inévitablement masculine, classiquea tortue / statue / tue féminine, classiqueb pourquoi / foi / roi masculine, classiquec rage / Tage / voyage féminine, classiquea mort / sort / fort masculine, classiqueb d’Hercule / ridicule / circule féminine, classiquec repos / héros / os masculine, classiquea taille / raille / tenaille féminine, classiqueb amer / chair / fer masculine, classiquec chausse-trappe / frappe / n’échappe féminine, classiquea yeux / odieux / cieux masculine, classiqueb expiatoire / histoire / noire féminine, classiquec hélas / pas / fracas masculine, classiquea drame / trame / lame féminine, classiqueb voir / vouloir / d’espoir masculine, classiquec vivre / n’enivre / suivre féminine, classiquea prêts / frais / cyprès masculine, classiqueb Morphée / étouffée / trophée féminine, classiquec genoux / jaloux / clous masculine, classiquea grâce / trace / passe féminine, classiqueb mur / dur / pur masculine, classiquec Carrare / rare / avare féminine, classiquea monument / l’amant / chastement masculine, classiqueb idéale / philosophale / fatale féminine, classiquec jamais / après / marais masculine, classiquea poursuivie / l’envie / vie féminine, classiqueb chemin / lendemain / main masculine, classiquec colonnades / ballades / arcades féminine, classiquea d’or / essor / trésor masculine, classiqueb monde / profonde / gronde féminine, classiquec passion / l’action / ambition masculine, classiquea joue / roue féminine, classiqueb royal / fatal / mal masculine, classiquec bague / vague féminine, classiquea tours / lourds / sourds masculine, classiqueb mâchoires / noires / gloires féminine, classiquec Dieu / feu / adieu masculine, classiquea sanglante / plante / lente féminine, classiqueb tour / vautour masculine, classiquec aire / solitaire / terre féminine, classiquea s’élargissant / l’innocent / sang masculine, classiqueb arche / marche / patriarche féminine, classiquec creux / affreux / ténébreux masculine, classiquea épaule / saule / pôle féminine, classiqueb ciel / fiel / cruel masculine, classiquec l’agonie / finie / jaunie féminine, classiquea ouvert / souffert / offert masculine, classiqueb calice / s’accomplisse / sacrifice féminine, classiquec nouveau / l’agneau / couteau masculine, classiquea épuisée / renversée féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

199 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Comédie de la mort, Paris, DESESSART, ÉDITEUR, 1838· numérisation inlibroveritas.net· Sources