Poésies diverses, 1833-1838, 1838
Ce monde-ci et l’autre
Vos premières saisons‖ à peine sont écloses,Enfant, et vous avez‖ déjà vu plus de chosesQu’un vieillard qui trébuche‖ au seuil de son tombeau.Tout ce que la nature‖ a de grand et de beau,Tout ce que Dieu nous fit‖ de sublimes spectacles,Les deux mondes ensemble‖ avec tous leurs miracles …Que n’avez-vous pas vu ?‖ les montagnes, la mer,La neige et les palmiers,‖ le printemps et l’hiver,L’Europe décrépite‖ et la jeune Amérique ;Car votre peau cuivrée‖ aux ardeurs du tropique,Sous le soleil en flamme‖ et les cieux toujours bleus,S’est faite presque blanche‖ à nos étés frileux.Votre enfance joyeuse‖ a passé comme un rêve,Dans la verte savane‖ et sur la blonde grève ;Le vent vous apportait‖ des parfums inconnus ;Le sauvage Océan‖ baisait vos beaux pieds nus,Et, comme une nourrice,‖ au seuil de sa demeure,Chante et jette un hochet‖ au nouveau-né qui pleure,Quand il vous voyait triste,‖ il poussait devant vousSes coquilles de moire‖ et son murmure doux.Pour vous laisser passer,‖ jam-roses et lianesÉcartaient dans les bois‖ leurs rideaux diaphanes ;Les tamaniers en fleur‖ vous prêtaient des abris ;Vous aviez pour jouer‖ des nids de colibris ;Les papillons dorés‖ vous éventaient de l’aile,L’oiseau-mouche valsait‖ avec la demoiselle ;Les magnolias penchaient‖ la tête en souriant,La fontaine au flot clair‖ s’en allait babillant ;Les bengalis coquets,‖ se mirant à son onde,Vous chantaient leur romance,‖ et, seule et vagabonde,Vous marchiez sans savoir‖ par les petits chemins,Un refrain à la bouche‖ et des fleurs dans les mains !Aux heures du midi,‖ nonchalante créole,Vous aviez le hamac‖ et la sieste espagnole,Et la bonne négresse‖ aux dents blanches qui rit,Chassant les moucherons‖ d’auprès de votre lit.Vous aviez tous les biens,‖ heureuse créature,La belle liberté‖ dans la belle nature,Et puis un grand désir‖ d’inconnu vous a pris,Vous avez voulu voir‖ et la France et Paris.La brise a du vaisseau‖ fait onder la bannière,Le vieux monstre Océan,‖ secouant sa crinièreEt courbant devant vous‖ sa tête de lion,Sur son épaule bleue,‖ avec soumission,Vous a jusques aux bords‖ de la France vantée,Sans rugir une fois,‖ fidèlement portée.Après celles de Dieu,‖ les merveilles de l’artOnt étonné votre âme‖ avec votre regard.Vous avez vu nos tours,‖ nos palais, nos églises,Nos monuments tout noirs‖ et nos coupoles grises.Nos beaux jardins royaux,‖ où, de Grèce venus,Étrangers comme vous,‖ frissonnent les dieux nus,Notre ciel morne et froid,‖ notre horizon de brume,Où chaque maison dresse‖ une gueule qui fume.Quel spectacle pour vous,‖ ô fille du soleil,Vous toute brune encor‖ de son baiser vermeil.La pluie a ruisselé‖ sur vos vitres jaunies,Et, triste entre vos sœurs‖ au foyer réunies,En entendant pleurer‖ les bûches dans le feu,Vous avez regretté‖ l’Amérique au ciel bleu,Et la mer amoureuse‖ avec ses tièdes lamesQui se bordent d’argent‖ et chantent sous les rames ;Les beaux lataniers verts,‖ les palmiers chevelus,Les mangliers traînant‖ leurs bras irrésolus ;Toute cette nature‖ orientale et chaude,Où chaque herbe flamboie‖ et semble une émeraude,Et vous avez souffert,‖ votre cœur a saigné,Vos yeux se sont levés‖ vers ce ciel gris baignéD’une vapeur étrange‖ et d’un brouillard de houille,Vers ces arbres chargés‖ d’un feuillage de rouille,Et vous avez compris,‖ pâle fleur du désert,Que loin du sol natal‖ votre arome se perd,Qu’il vous faut le soleil‖ et la blanche roséeDont vous étiez là-bas‖ toute jeune arrosée ;Les baisers parfumés‖ des brises de la mer,La place libre au ciel,‖ l’espace et le grand air ;Et, pour s’y renouer,‖ l’hymne saint des poëtesAu fond de vous trouva‖ des fibres toutes prêtes ;Au chœur mélodieux‖ votre voix put s’unir ;Le prisme du regret‖ dorant le souvenirDe cent petits détails,‖ de mille circonstances,Les vers naissaient en foule‖ et se groupaient par stances.Chaque larme furtive‖ échappée à vos yeuxSe condensait en perle,‖ en joyaux précieux ;Dans le rhythme profond,‖ votre jeune penséeBrillait plus savamment,‖ chaque jour enchâssée ;Vous avez pénétré‖ les mystères de l’art,Aussi, tout éplorée,‖ avant votre départ,Pour vous baiser au front,‖ la belle poésieVous a parmi vos sœurs‖ avec amour choisie ;Pour dire votre cœur‖ vous avez une voix.Entre deux univers‖ Dieu vous laissait le choix ;Vous avez pris de l’un,‖ heureux sort que le vôtre !De quoi vous faire aimer‖ et regretter dans l’autre.
1833.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 47((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a écloses / choses féminine, classiqueb tombeau / beau masculine, classiquea spectacles / miracles féminine, classiqueb mer / l’hiver masculine, classiquea Amérique / tropique féminine, classiqueb bleus / frileux masculine, classiquea rêve / grève féminine, classiqueb inconnus / nus masculine, classiquea demeure / pleure féminine, classiqueb vous / doux masculine, classiquea lianes / diaphanes féminine, classiqueb abris / colibris masculine, classiquea l’aile / demoiselle féminine, classiqueb souriant / babillant masculine, classiquea onde / vagabonde féminine, classiqueb chemins / mains masculine, classiquea créole / espagnole féminine, classiqueb rit / lit masculine, classiquea créature / nature féminine, classiqueb pris / Paris masculine, classiquea bannière / crinière féminine, classiqueb lion / soumission masculine, classiquea vantée / portée féminine, classiqueb l’art / regard masculine, classiquea églises / grises féminine, classiqueb venus / nus masculine, classiquea brume / fume féminine, classiqueb soleil / vermeil masculine, classiquea jaunies / réunies féminine, classiqueb feu / bleu masculine, classiquea lames / rames féminine, classiqueb chevelus / irrésolus masculine, classiquea chaude / émeraude féminine, classiqueb saigné / baigné masculine, classiquea houille / rouille féminine, classiqueb désert / perd masculine, classiquea rosée / arrosée féminine, classiqueb mer / air masculine, classiquea poëtes / prêtes féminine, classiqueb s’unir / souvenir masculine, classiquea circonstances / stances féminine, classiqueb yeux / précieux masculine, classiquea pensée / enchâssée féminine, classiqueb l’art / départ masculine, classiquea poésie / choisie féminine, classiqueb voix / choix masculine, classiquea vôtre / l’autre féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
94 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Complètes, Tome premier, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1889· numérisation Project Gutenberg· Sources