Poésies diverses, 1833-1838, 1838
Pensée de minuit
Une minute encor,‖ madame, et cette année,Commencée avec vous,‖ avec vous terminée,Ne sera plus qu’un souvenir.Minuit : voilà son glas‖ que la pendule sonne,Elle s’en est allée‖ en un lieu d’où personneNe peut la faire revenir :
Quelque part, loin, bien loin,‖ par delà les étoiles.Dans un pays sans nom,‖ ombreux et plein de voiles.Sur le bord du néant jeté ;Limbes de l’impalpable,‖ invisible royaumeOù va ce qui n’a pas‖ de corps ni de fantôme,Ce qui n’est rien ayant été ;
Où va le son, où va‖ le souffle, où va la flamme,La vision qu’en rêve‖ on perçoit avec l’âme,L’amour de notre cœur chassé ;La pensée inconnue‖ éclose en notre tête ;L’ombre qu’en s’y mirant‖ dans la glace on projette ;Le présent qui se fait passé ;
Un à-compte d’un an‖ pris sur les ans qu’à vivreDieu veut bien nous prêter ;‖ une feuille du livreTournée avec le doigt du temps ;Une scène nouvelle‖ à rajouter au drame,Un chapitre de plus‖ au roman dont la trameS’embrouille d’instants en instants ;
Un autre pas de fait‖ dans cette route morne,De la vie et du temps,‖ dont la dernière borne,Proche ou lointaine, est un tombeau ;Où l’on ne peut poser‖ le pied qu’il ne s’enfonce ;Où de votre bonheur‖ toujours à chaque ronceDerrière vous reste un lambeau.
Du haut de cette année‖ avec labeur gravie,Me tournant vers ce moi‖ qui n’est plus dans ma vieQu’un souvenir presque effacé,Avant qu’il ne se plonge‖ au sein de l’ombre noire,Je contemple un moment,‖ des yeux de la mémoire,Le vaste horizon du passé.
Ainsi le voyageur,‖ du haut de la colline,Avant que tout à fait‖ le versant qui s’inclineNe les dérobe à son regard,Jette un dernier coup d’œil‖ sur les campagnes bleuesQu’il vient de parcourir,‖ comptant combien de lieuesIl a fait depuis son départ.
Mes ans évanouis‖ à mes pieds se déploientComme une plaine obscure‖ où quelques points chatoientD’un rayon de soleil frappés :Sur les plans éloignés‖ qu’un brouillard d’oubli cache,Une époque, un détail‖ nettement se détacheEt revit à mes yeux trompés.
Ce qui fut moi jadis‖ m’apparaît : silhouetteQui ne ressemble plus‖ au moi qu’elle répète ;Portrait sans modèle aujourd’hui ;Spectre dont le cadavre‖ est vivant ; ombre morteQue le passé ravit‖ au présent qu’il emporte ;Reflet dont le corps s’est enfui.
J’hésite en me voyant‖ devant moi reparaître,Hélas ! et j’ai souvent‖ peine à me reconnaîtreSous ma figure d’autrefois.Comme un homme qu’on met‖ tout à coup en présenceDe quelque ancien ami‖ dont l’âge et dont l’absenceOnt changé les traits et la voix.
Tant de choses depuis‖ par cette pauvre tête,Ont passé ! dans cette âme‖ et ce cœur de poëte,Comme dans l’aire des aiglons,Tant d’œuvres que couva‖ l’aile de ma penséeSe débattent, heurtant‖ leur coquille briséeAvec leurs ongles déjà longs !
Je ne suis plus le même :‖ âme et corps, tout diffère ;Hors le nom, rien de moi‖ n’est resté ; mais qu’y faire ?Marcher en avant, oublier.On ne peut sur le temps‖ reprendre une minute,Ni faire remonter‖ un grain après sa chuteAu fond du fatal sablier.
La tête de l’enfant‖ n’est plus dans cette têteMaigre, décolorée,‖ ainsi que me l’ont faiteL’étude austère et les soucis.Vous n’en trouveriez rien‖ sur ce front qui méditeEt dont quelque tourmente‖ intérieure agiteComme deux serpents les sourcils.
Ma joue était sans plis,‖ toute rose, et ma lèvreAux coins toujours arqués‖ riait ; jamais la fièvreN’en avait noirci le corail.Mes yeux, vierges de pleurs,‖ avaient des étincellesQu’ils n’ont plus maintenant,‖ et leurs claires prunellesDoublaient le ciel dans leur émail.
Mon cœur avait mon âge,‖ il ignorait la vie ;Aucune illusion,‖ amèrement ravie,Jeune, ne l’avait rendu vieux ;Il s’épanouissait‖ à toute chose belle,Et, dans cette existence‖ encor pour lui nouvelle,Le mal était bien, le bien mieux.
Ma poésie, enfant‖ à la grâce ingénue,Les cheveux dénoués,‖ sans corset, jambe nue,Un brin de folle avoine en main,Avec son collier fuit‖ de perles de rosée,Sa robe prismatique‖ au soleil irisée,Allait chantant par le chemin.
Et puis l’âge est venu‖ qui donne la science,J’ai lu Werther, René,‖ son frère d’alliance ;Ces livres, vrais poisons du cœur,Qui déflorent la vie‖ et nous dégoûtent d’elle,Dont chaque mot vous porte‖ une atteinte mortelle ;Byron et son don Juan moqueur.
Ce fut un dur réveil :‖ ayant vu que les songesDont je m’étais bercé‖ n’étaient que des mensonges,Les croyances, des hochets creux,Je cherchai la gangrène‖ au fond de tout, et, commeJe la trouvai toujours,‖ je pris en haine l’homme,Et je devins bien malheureux.
La pensée et la forme‖ ont passé comme un rêve.Mais que fait donc le temps‖ de ce qu’il nous enlève ?Dans quel coin du chaos met-ilCes aspects oubliés‖ comme l’habit qu’on change,Tous ces moi du même homme ?‖ et quel royaume étrangeLeur sert de patrie ou d’exil ?
Dieu seul peut le savoir ;‖ c’est un profond mystère ;Nous le saurons peut-être‖ à la fin, car la terreQue la pioche jette au cercueilAvec sa sombre voix‖ explique bien des choses ;Des effets, dans la tombe,‖ on comprend mieux les causes.L’éternité commence au seuil.
L’on voit… Mais veuillez bien‖ me pardonner, madame,De vous entretenir‖ de tout cela. Mon âme,Ainsi qu’un vase trop rempli,Déborde, laissant choir‖ mille vagues pensées,Et ces ressouvenirs‖ d’illusions passéesRembrunissent mon front pâli.
Eh ! que vous fait cela,‖ dites-vous, tête folle,De vous inquiéter‖ d’une ombre qui s’envole ?Pourquoi donc vouloir retenir,Comme un enfant mutin,‖ sa mère par la robe,Ce passé qui s’en va ?‖ De ce qu’il vous dérobeConsolez-vous par l’avenir.
Regardez ; devant vous‖ l’horizon est immense.C’est l’aube de la vie,‖ et votre jour commence ;Le ciel est bleu, le soleil luit.La route de ce monde‖ est pour vous une allée,Comme celle d’un parc,‖ pleine d’ombre et sablée :Marchez où le temps vous conduit.
Que voulez-vous de plus ?‖ tout vous rit, l’on vous aime.Oh ! vous avez raison,‖ je me le dis moi-même,L’avenir devrait m’être cher ;Mais c’est en vain, hélas !‖ que votre voix m’exhorte ;Je rêve, et mon baiser‖ à votre front avorte,Et je me sens le cœur amer.
Versification
- Forme
- 24 sizains (sizains)
- Rimes
- 24(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (96 de 12, 48 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 24 sizains
- Mots à la rime
- a année / terminée féminine, classiqueb souvenir / revenir masculine, classiquec sonne / personne féminine, classiquea étoiles / voiles féminine, classiqueb jeté / été masculine, classiquec royaume / fantôme féminine, classiquea flamme / l’âme féminine, classiqueb chassé / passé masculine, classiquec tête / projette féminine, classiquea vivre / livre féminine, classiqueb temps / instants masculine, classiquec drame / trame féminine, classiquea morne / borne féminine, classiqueb tombeau / lambeau masculine, classiquec s’enfonce / ronce féminine, classiquea gravie / vie féminine, classiqueb effacé / passé masculine, classiquec noire / mémoire féminine, classiquea colline / s’incline féminine, classiqueb regard / départ masculine, classiquec bleues / lieues féminine, classiquea déploient / chatoient féminine, classiqueb frappés / trompés masculine, classiquec cache / détache féminine, classiquea silhouette / répète féminine, classiqueb aujourd’hui / enfui masculine, classiquec morte / emporte féminine, classiquea reparaître / reconnaître féminine, classiqueb d’autrefois / voix masculine, classiquec présence / l’absence féminine, classiquea tête / poëte féminine, classiqueb aiglons / longs masculine, classiquec pensée / brisée féminine, classiquea diffère / faire féminine, classiqueb oublier / sablier masculine, classiquec minute / chute féminine, classiquea tête / faite féminine, classiqueb soucis / sourcils masculine, classiquec médite / agite féminine, classiquea lèvre / fièvre féminine, classiqueb corail / émail masculine, classiquec étincelles / prunelles féminine, classiquea vie / ravie féminine, classiqueb vieux / mieux masculine, classiquec belle / nouvelle féminine, classiquea ingénue / nue féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquec rosée / irisée féminine, classiquea science / d’alliance féminine, classiqueb cœur / moqueur masculine, classiquec d’elle / mortelle féminine, classiquea songes / mensonges féminine, classiqueb creux / malheureux masculine, classiquec comme / l’homme féminine, classiquea rêve / enlève féminine, classiqueb met-il / d’exil masculine, classiquec change / étrange féminine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb cercueil / seuil masculine, classiquec choses / causes féminine, classiquea madame / âme féminine, classiqueb rempli / pâli masculine, classiquec pensées / passées féminine, classiquea folle / s’envole féminine, classiqueb retenir / l’avenir masculine, classiquec robe / dérobe féminine, classiquea immense / commence féminine, classiqueb luit / conduit masculine, classiquec allée / sablée féminine, classiquea aime / moi-même féminine, classiqueb cher / amer masculine, classiquec m’exhorte / avorte féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
144 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Complètes, Tome premier, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1889· numérisation Project Gutenberg· Sources