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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies nouvelles, poésies inédites et poésies posthumes, 1872

A jean Duseigneur

SCULPTEUR

Théophile Gautier· ODE· sizains, alexandrins surtout, 150 vers

I

Oh ! mon Jean Duseigneur,‖ que le siècle où nous sommesEst mauvais pour nous tous,‖ oseurs et jeunes hommes,Religieux de l’art‖ que l’on nous a gâté !L’on ne croit plus à rien ;‖ — le stylet du sarcasmeA tué tout amour‖ et tout enthousiasme ;Le présent est désenchanté.

L’on cherche, l’on raisonne ;‖ au fond de chaque choseOn fouille avidement,‖ jusqu’à trouver la prose,Comme si l’on voulait‖ se prouver son néant.Tout est grêle et mesquin‖ dans cette époque étroiteOù Victor Hugo, seul,‖ porte sa tête droiteEt crève les plafonds‖ de son crâne géant.

L’avenir menaçant,‖ dans ses noires ténèbres,Ne présente à nos yeux‖ que visions funèbres,Un aveugle destin‖ au gouffre nous conduit ;Pour guider notre esquif‖ sur cette mer profonde,Dont tous les vents ligués‖ fouettent, en grondant, l’onde,Pas une étoile dans la nuit !

L’art et les dieux s’en vont.‖ — La jeune poésieFait de la terre au ciel‖ voler sa fantaisieEt plie à tous les tons‖ sa pure et chaste voix.On ne l’écoute pas.‖ — Ses chants que rien n’égaleSont perdus comme ceux‖ de la pauvre cigale,Du grillon du foyer‖ ou de l’oiseau des bois.

Craignant le temps rongeur‖ pour son œuvre fragile,Le sculpteur veut changer‖ son plâtre et son argileA l’airain de Corinthe,‖ au marbre de Paros :Le riche, gorgé d’or,‖ marchande son salaire,Hésite, et n’ose pas‖ lui jeter de quoi faireL’éternité de ses héros.

Le peintre, tourmentant‖ sa palette féconde,D’un pinceau créateur‖ fait entrer tout un mondeDans quelques pieds de toile,‖ et, vrai comme un miroir,A chaque objet doublé‖ redonne une autre vie.— Par d’ignobles pensers‖ la foule poursuivie,Sans avoir compris rien,‖ retourne à son comptoir.

II

Qu’est devenu ce temps‖ où, dans leur gloire étrange,Le jeune Raphaël‖ et le vieux Michel-AngeÉblouissaient l’époque‖ à genoux devant eux,Où, comme les autels,‖ la peinture était sainte ?L’artiste conservait‖ à son front une teinteDu nimbe de ses bienheureux.

Et Jules-Deux régnait,‖ nature riche et largeQui portait tout un siècle‖ et jouait sous la charge ;Il ployait Michel-Ange‖ avec son bras de fer,Et, le voyant trembler,‖ sachant qu’il n’était qu’homme,Au dôme colossal‖ de Saint-Pierre de RomeLe traînait, en jurant,‖ allumer son enfer.

Tout était grand alors‖ comme l’âme du maître ;Car il avait au cœur —‖ ce Bonaparte prêtre —Des choses que n’ont point‖ les rois de ce temps-ci ;De tout homme ici-bas‖ il pressentait le rôle,Et disait à chacun,‖ lui frappant sur l’épaule :« Marche ! ta gloire est par ici ! »

III

Et puis, là-bas, à Rome,‖ au pied des sept collines,Parmi ces ponts, ces arcs,‖ immortelles ruines,Ces marbres animés‖ par de puissantes mains,Ces vases, ces tableaux,‖ ces bronzes et ces fresques,Ces édifices grecs,‖ latins, goths ou mauresques,Ces chefs-d’œuvre de l’art‖ qui pavent les chemins,

Tout dans ce beau climat‖ offre une poésieDont, si rude qu’on soit,‖ on a l’âme saisie.Qui ne serait poëte‖ en face de ce ciel,Baldaquin de saphir,‖ coupole transparente,Où, par les citronniers‖ la tiède brise errante,Ressemble aux chansons d’Ariel ?…

Quel plaisir ! quel bonheur !‖ — Une lumière netteDécoupe au front des tours‖ la moindre colonnette ;Les palais, les villas,‖ les couvents dans le bleuProfilent hardiment‖ leur silhouette blanche ;Une fleur, un oiseau‖ pendent de chaque branche,Chaque prunelle roule‖ un diamant de feu.

Le petit chevrier‖ hâlé de la Sabine,Le bandit de l’Abruzze‖ avec sa carabine,Le moine à trois mentons‖ qui dit son chapelet,Le chariot toscan,‖ traîné de bœufs difformesQui fixent gravement‖ sur vous leurs yeux énormes,Le pêcheur drapé d’un filet ;

La vieille mendiante‖ au pied de la Madone,L’enfant qui joue auprès,‖ tout pose, tout vous donneDes formes et des tons‖ qui ne sont point ailleurs.Baigné du même jour‖ qui fit Paul VéronèseLe coloriste fier‖ doit se sentir à l’aise,Loin du public bourgeois,‖ loin des écrivailleurs.

Partout de l’harmonie !‖ En ce pays de fées,La voix ne connaît pas‖ de notes étouffées ;Tout vibre et retentit,‖ les mots y sont des chants,La musique est dans l’air,‖ — parler bientôt s’oublie :Comme ailleurs on respire,‖ on chante en Italie ;Le grand opéra court les champs.

C’est là, mon Duseigneur,‖ qu’on peut aimer et vivre.Oh ! respirer cet air‖ si doux qu’il vous enivre,Ce parfum d’oranger,‖ de femme et de soleil,Près de la mer d’azur‖ aux bruissements vagues,Dont le vent frais des nuits‖ baise en passant les vagues,Se sentir en aller‖ dans un demi-sommeil !

Oh ! sur le fût brisé‖ d’une colonne antique,Sous le pampre qui grimpe‖ au long du blanc portique,Avoir à ses genoux‖ une comtadinaAu collier de corail,‖ à la jupe écarlate,Cheveux de jais, œil brun‖ où la pensée éclate,Une sœur de Fornarina !

IV

Tout cela, c’est un rêve.‖ — Il nous faut, dans la brumeDe ce Paris grouillant‖ qui bourdonne et qui fume,Traîner des jours éteints,‖ dès leur aube ternis ;Pour perspective avoir‖ des façades blafardes,Ouïr le bruit des chars‖ et ces plaintes criardesDe l’ouragan qui bat‖ à nos carreaux jaunis !

Voir sur le ciel de plomb‖ courir les pâles nues,Les grêles marronniers‖ bercer leurs cimes nuesLongtemps avant le soir,‖ derrière les toits gris,Le soleil s’enfoncer‖ comme un vaisseau qui sombre,Et le noir crépuscule‖ ouvrir son aile sombre,Son aile de chauve-souris…

Et jamais de rayon‖ qui brille dans l’ondée !Dans cette vie abstraite‖ et d’ombres inondée,Jamais de point de feu,‖ de paillette de jour ;C’est un intérieur‖ de Rembrandt dont on voileLa dalle lumineuse‖ et la mystique étoile ;C’est une nuit profonde‖ où se perd tout contour !

V

Pourtant l’ange aux yeux bleus,‖ aux ailes roses, l’angeDe l’inspiration,‖ sur les chemins de fange,Pour arriver à toi,‖ pose ses beaux pieds blancs,Et l’auréole d’or‖ qui couronne sa têteDans ses cils diaprés‖ des sept couleurs, projetteDes fantômes étincelants.

Alors, devant les yeux‖ de ton âme en extase,Chatoyante d’or faux,‖ toute folle de gaze,Comme aux pages d’Hugo‖ ton cœur la demanda,Avec ses longs cheveux‖ que le vent roule et crêpe,Jambe fine, pied leste‖ et corsage de guêpe,Vrai rêve oriental,‖ passe l’Esméralda.

Roland le paladin,‖ qui, l’écume à la bouche,Sous un sourcil froncé,‖ roule un œil fauve et louche,Et sur les rocs aigus‖ qu’il a déracinés,Nud, enragé d’amour,‖ du feu dans la narine,Fait saillir les grands os‖ de sa forte poitrineEt tord ses membres enchaînés.

Puis la tête homérique‖ et napoléonienneDe notre roi Victor !‖ — que sais-je, moi ? la mienne,Celle de mon Gérard‖ et de Pétrus Borel,Et d’autres qu’en jouant‖ tu fais, d’un doigt agile,Palpiter dans la cire‖ et vivre dans l’argile ;— Assez pour, autrefois,‖ rendre un nom immortel !

Si trois cents ans plus tôt‖ Dieu nous avait fait naître,Parmi tous ces hauts noms,‖ l’on en eût mis peut-êtreD’autres qui maintenant‖ meurent désavoués ;Car nous n’étions pas faits‖ pour cette époque immondeEt nous avons manqué‖ notre entrée en ce monde,Où nos rôles étaient joués…

Septembre 1831.

Versification

Forme
Sizains
Rimes
25(aabccb)
Mètre
Alexandrins surtout (137 de 12, 13 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
8 sizains
Mots à la rime
a sommes / hommes féminine, classiqueb gâté / désenchanté masculine, classiquec sarcasme / enthousiasme féminine, classiquea chose / prose féminine, classiqueb néant / géant masculine, classiquec étroite / droite féminine, classiquea ténèbres / funèbres féminine, classiqueb conduit / nuit masculine, classiquec profonde / l’onde féminine, classiquea poésie / fantaisie féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquec n’égale / cigale féminine, classiquea fragile / argile féminine, classiqueb Paros / héros masculine, classiquec salaire / faire féminine, classiquea féconde / monde féminine, classiqueb miroir / comptoir masculine, classiquec vie / poursuivie féminine, classiquea étrange / Michel-Ange féminine, classiqueb eux / bienheureux masculine, classiquec sainte / teinte féminine, classiquea large / charge féminine, classiqueb fer / enfer masculine, classiquec qu’homme / Rome féminine, classiquea maître / prêtre féminine, classiqueb temps-ci / ici masculine, classiquec rôle / l’épaule féminine, classiquea collines / ruines féminine, classiqueb mains / chemins masculine, classiquec fresques / mauresques féminine, classiquea poésie / saisie féminine, classiqueb ciel / d’Ariel masculine, classiquec transparente / errante féminine, classiquea nette / colonnette féminine, classiqueb bleu / feu masculine, classiquec blanche / branche féminine, classiquea Sabine / carabine féminine, classiqueb chapelet / filet masculine, classiquec difformes / énormes féminine, classiquea Madone / donne féminine, classiqueb ailleurs / écrivailleurs masculine, classiquec Véronèse / l’aise féminine, classiquea fées / étouffées féminine, classiqueb chants / champs masculine, classiquec s’oublie / Italie féminine, classiquea vivre / enivre féminine, classiqueb soleil / demi-sommeil masculine, classiquec vagues féminine, classiquea antique / portique féminine, classiqueb comtadina / Fornarina masculine, classiquec écarlate / éclate féminine, classiquea brume / fume féminine, classiqueb ternis / jaunis masculine, classiquec blafardes / criardes féminine, classiquea nues féminine, classiqueb gris / chauve-souris masculine, classiquec sombre féminine, classiquea l’ondée / inondée féminine, classiqueb jour / contour masculine, classiquec voile / étoile féminine, classiquea l’ange / fange féminine, classiqueb blancs / étincelants masculine, classiquec tête / projette féminine, classiquea extase / gaze féminine, classiqueb demanda / l’Esméralda masculine, classiquec crêpe / guêpe féminine, classiquea bouche / louche féminine, classiqueb déracinés / enchaînés masculine, classiquec narine / poitrine féminine, classiquea napoléonienne / mienne féminine, classiqueb Borel / immortel masculine, classiquec agile / l’argile féminine, classiquea naître / peut-être féminine, classiqueb désavoués / joués masculine, classiquec immonde / monde féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

150 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Complètes, Tome Second, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1890· numérisation Project Gutenberg· Sources