Poésies nouvelles, poésies inédites et poésies posthumes, 1872· Appendice
II. Aux manes de l’empereur
15 DÉCEMBRE 1840
Quand sous l’arc triomphal‖ où s’inscrivent nos gloiresPassait le sombre char‖ couronné de victoiresAux longues ailes d’or,Et qu’enfin Sainte-Hélène,‖ après tant de souffrance,Délivrait la grande ombre‖ et rendait à la FranceSon funèbre trésor,
Un rêveur, un captif‖ derrière ses murailles,Triste de ne pouvoir,‖ aux saintes funéraillesAssister, l’œil en pleurs,Dans l’étroite prison‖ sans échos et muette,Mêlant sa note émue‖ à l’ode du poëte,Épanchait ses douleurs. —
« Sire, vous revenez‖ dans votre capitale,Et moi qu’en un cachot‖ tient une loi fataleExilé de Paris,J’apercevrai de loin,‖ comme sur une cime,Le soleil descendant‖ sur le cercueil sublime,Dans la foule aux longs cris.
Oh ! non ! n’en veuillez pas,‖ Sire, à votre famille,De n’avoir pas formé,‖ sous le rayon qui brille,Un groupe filialPour recevoir au seuil‖ de son apothéose,Comme Hercule ayant fait‖ sa tâche grandiose,L’ancêtre impérial !
Vos malheurs sont finis ;‖ toujours durent les nôtres.Vous êtes mort là-bas,‖ enchaîné loin des vôtres,Titan sur un écueil,Pas de fils pour fermer‖ vos yeux que l’ombre inonde,Même ici, nul parent,‖ — oh ! misère profonde ! —Conduisant votre deuil !
Montholon, le plus cher‖ comme le plus fidèleJusqu’au bout, du vautour‖ subissant le coup d’aile,Vous a gardé sa foi.Près du dieu foudroyé,‖ qu’un vaste ennui dévore,Il se tenait debout,‖ et même il est encoreEn prison avec moi.
Un navire, conduit‖ par un noble jeune homme,Sous l’arbre où vous dormiez,‖ Sire, votre long sommeCaptif dans le trépas,Est allé vous chercher‖ avec une escadrille ;Mais, votre œil sur le pont‖ cherchait votre famille ;Qui ne s’y trouvait pas.
Quand la nef aborda,‖ France, ton sol antique,Votre âme réveillée,‖ à ce choc électrique,Au bruit des voix, des pas,De sa prunelle morte‖ entrevit dans l’aurorePalpiter vaguement‖ un drapeau tricolore,Où l’aigle n’était pas.
Comme autrefois le peuple‖ autour de vous s’empresse ;Cris d’amour furieux,‖ délirante tendresse,A genoux, chapeau bas !Dans l’acclamation,‖ les prudents et les sagesDisent au demi-dieu,‖ faisant sa part d’hommages :« Dieu ! ne l’éveillez pas ! »
Vous les avez revus —‖ peuple élu de votre âme —Ces Français tant aimés‖ que votre nom enflamme,Héros des grands combats ;Mais sur son sol sacré,‖ patrie autrefois crainte,Du pas de l’étranger‖ on distingue une empreinteQui ne s’efface pas !
Voyez la jeune armée,‖ où les fils de nos braves,Avides d’action,‖ impatients d’entraves,Voudraient presser le pas ;Votre nom les émeut,‖ car vous êtes la gloire !Mais on leur dit : « Laissez‖ reposer la victoire,Assez ! croisez les bras ! »
Sur le pays, le peuple,‖ étoffe à trame forte,S’étend, Sire ; le chaud,‖ le froid, il les supporteMieux que les meilleurs draps ;Mais ces grands si petits,‖ chamarrés de dorures,Qui cachaient leur néant‖ sous de riches parures,Ne les regrettez pas.
Comme ils ont renié,‖ troupe au parjure agile,Votre nom, votre sang,‖ vos lois, votre évangile,Pour vous suivre trop las !Et quand j’ai devant eux‖ plaidé pour votre cause,Comme ils ont dit, outrant‖ le dédain de leur pose :Nous ne comprenons pas !
Laissez-les dire et faire,‖ et sur eux soit la honte.Qu’importent pierre ou sable‖ au char qui toujours monteEt les broie en éclats !En vain vous nomment-ils‖ fugitif météore.Votre gloire est à nous,‖ elle rayonne encore ;Ils ne la prendront pas.
Sire, c’est un grand jour‖ que le quinze décembre !Votre voix, est-ce un rêve ?‖ a parlé dans ma chambre :« Toi, qui souffres pour moiAmi, de la prison‖ le lent et dur martyre,Je quitte mon triomphe‖ et je viens pour te dire :Je suis content de toi ! »
Avril 1869.
Versification
- Forme
- 15 sizains (sizains)
- Rimes
- 15(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (60 de 12, 30 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 15 sizains
- Mots à la rime
- a gloires / victoires féminine, classiqueb d’or / trésor masculine, classiquec souffrance / France féminine, classiquea murailles / funérailles féminine, classiqueb pleurs / douleurs masculine, classiquec muette / poëte féminine, classiquea capitale / fatale féminine, classiqueb Paris / cris masculine, classiquec cime / sublime féminine, classiquea famille / brille féminine, classiqueb filial / impérial masculine, classiquec apothéose / grandiose féminine, classiquea nôtres / vôtres féminine, classiqueb écueil / deuil masculine, classiquec inonde / profonde féminine, classiquea fidèle / d’aile féminine, classiqueb foi / moi masculine, classiquec dévore / encore féminine, classiquea homme / somme féminine, classiqueb trépas / pas masculine, classiquec escadrille / famille féminine, classiquea antique / électrique féminine, classiqueb pas masculine, classiquec l’aurore / tricolore féminine, classiquea s’empresse / tendresse féminine, classiqueb bas / pas masculine, classiquec sages / d’hommages féminine, classiquea âme / enflamme féminine, classiqueb combats / pas masculine, classiquec crainte / empreinte féminine, classiquea braves / d’entraves féminine, classiqueb pas / bras masculine, classiquec gloire / victoire féminine, classiquea forte / supporte féminine, classiqueb draps / pas masculine, classiquec dorures / parures féminine, classiquea agile / évangile féminine, classiqueb las / pas masculine, classiquec cause / pose féminine, classiquea honte / monte féminine, classiqueb éclats / pas masculine, classiquec météore / encore féminine, classiquea décembre / chambre féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquec martyre / dire féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Complètes, Tome Second, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1890· numérisation Project Gutenberg· Sources